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Commentaire n° 471, 15 avril 2018

Lula en prison. Coup d’État réussi ?

Par Immanuel Wallerstein  |  29 mai 2018     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Le 7 avril 2018, Luiz Inacio « Lula » da Silva a été arrêté et écroué à Curitiba, au Brésil, où il doit purger une peine de douze ans de prison. Président du pays d’octobre 2002 à janvier 2011, il était si estimé de ses compatriotes qu’il jouissait d’une cote de popularité de 90 % au terme de son second mandat.

Peu après son départ, il a été accusé d’actes de corruption censément commis lorsqu’il était au pouvoir. En dépit de ses dénégations, il a fait l’objet d’une condamnation maintenue par une cour d’appel, et la Cour suprême n’a pas encore statué sur son recours.

En vertu du droit brésilien, il est possible d’incarcérer un individu dès lors qu’une cour d’appel a confirmé le jugement du tribunal de première instance, sans attendre la décision de la juridiction suprême. Lula avait toutefois demandé à bénéficier de l’habeas corpus, qui lui aurait permis de rester en liberté jusqu’à épuisement de tous les recours. Cette requête a été rejetée par une majorité de 6 voix contre 5. L’emprisonnement de l’ex-chef d’État a été ordonné dans la foulée par le juge Sergio Moro, qui lui est particulièrement hostile et s’avère à l’origine des poursuites contre lui.

Quelle est la raison de cette intransigeance, alors que bien d’autres personnalités accusées d’infractions beaucoup plus graves ont bénéficié d’un traitement moins sévère ? Pour le comprendre, il convient de revenir sur l’histoire récente du Brésil et sur le rôle joué par Lula. Ce dernier fut à l’origine, lorsqu’il était dirigeant syndical, de la fondation d’un parti ouvrier : le Parti des travailleurs (PT). Cette formation politique s’appuyant sur les classes populaires défendait un changement radical au Brésil et au sein de l’Amérique latine dans son ensemble.

Après avoir été battu lors de plusieurs scrutins présidentiels consécutifs – dont au moins une fois à la suite d’une fraude –, Lula fut finalement élu à la fonction suprême en 2002.

Le système électoral brésilien favorise l’existence d’un nombre pléthorique de partis, aucun d’entre eux n’ayant jamais pu obtenir une majorité relative de plus de 20 % et quelques de sièges au Congrès, et encore moins la majorité absolue. Pour gouverner, le parti majoritaire n’a donc pas d’autre choix que de conclure des accords avec d’autres formations aux positions idéologiques très éloignées des siennes.

En dépit de cette contrainte, Lula parvint à former un gouvernement et à obtenir le soutien du Congrès pour que soient transférées des ressources significatives au bénéfice du tiers le plus pauvre de la population brésilienne, ce qui explique sa popularité. Il poussa également les pays d’Amérique latine à créer de nouvelles structures interétatiques excluant les Etats-Unis et le Canada.

Ces redistributions internes et réalignements géopolitiques eurent pour effet d’exaspérer les États-Unis et les forces brésiliennes de droite. Il leur était cependant difficile de s’y opposer, notamment parce qu’au cours de la première décennie du 21e siècle, l’économie-monde était particulièrement favorable aux nouveaux pays émergents, également connus sous le nom de BRICS (B pour Brésil). Mais la tendance finit par s’inverser, et les sources de revenus de l’État brésilien (et, bien sûr, celles de nombreux autres pays) se tarirent brusquement.

La droite trouva un nouvel angle d’attaque grâce à la crise financière qui s’ensuivit. Elle attribua les difficultés économiques à la corruption et lança une opération judiciaire baptisée Lava jato (« Lavage express »), qui se focalisait sur le blanchiment d’argent, un problème effectivement endémique.

En 2011, Lula est remplacé par Dilma Rousseff, une dirigeante du PT aux positions plus conservatrices. Lorsque certains membres de son cabinet sont reconnus coupables de corruption, la droite entame une procédure de destitution contre elle. Au bout du compte, elle est accusée non pas de corruption mais de contrôle inadéquat de certains de ses subordonnés assumant des postes-clés.

Il ne s’agissait là que d’un prétexte. Comme l’a dit Boaventura de Sousa Santos, la seule responsable politique parfaitement intègre du Brésil a été destituée pour corruption grâce aux votes de tous les politiciens les plus véreux du pays.

Si la droite s’est prêtée à cette mascarade, c’est parce que le vice-président censé succéder à Dilma après sa destitution n’était autre que Michel Temer, qui lui avait tenu lieu de binôme dans le cadre d’une coalition électorale. Temer a pris ses fonctions immédiatement en rejetant la possibilité d’organiser des élections anticipées, qu’il était presque assuré de perdre. En revanche, il a fait en sorte que les poursuites devant être engagées contre lui pour de graves faits de corruption soient abandonnées.

Il semble clair que la destitution de Dilma visait à empêcher Lula de se présenter aux prochaines présidentielles, dont il était de l’avis général le grand favori. Le seul moyen de lui barrer la route était de l’accuser de corruption, et cette accusation ne pouvait tenir que si Dilma était destituée. La force du PT était étroitement liée au charisme de Lula – aucun autre candidat n’aurait suscité une telle adhésion populaire.

Lorsqu’il a été question de mettre immédiatement Lula derrière les barreaux, deux grandes organisations brésiliennes – la Centrale unique des travailleurs (CUT), autrefois dirigée par Lula, et le Mouvement des sans-terre (MST), l’une des principales organisations rurales du pays – ont exprimé leur ferme opposition à ce qu’elles ont qualifié de coup d’État institutionnel.

Expliquant les raisons de ce soutien, João Pedro Stedile, leader du MST, a reconnu que son mouvement avait eu plusieurs désaccords avec Lula et qu’il avait été déçu par le refus de ce dernier de rompre avec de nombreuses politiques néolibérales. Il n’était cependant pas dupe du fait que le camp adverse était en tout point opposé à l’ensemble des avancées permises par l’ex-président et n’hésiterait pas à instaurer des mesures profondément régressives.

Ainsi, le MST et la CUT ont organisé des manifestations de masse contre l’emprisonnement de Lula. Mais face à la menace d’une intervention des forces armées (et à l’éventualité d’un rétablissement du régime miliaire), ce dernier a décidé de se livrer aux autorités. Il est désormais sous les verrous.

Reste à savoir si ce coup d’État fomenté par la droite a une chance de réussir. Cela ne dépend plus de la personne de Lula. L’histoire, peut-être, l’absoudra, mais la lutte menée actuellement au Brésil et en Amérique latine dépendra du niveau d’organisation politique à la base.

Le gouvernement Temer conduira des politiques néolibérales avec détermination. Et ce dernier se présentera sans aucun doute aux prochaines élections, car il ne ressent pas la moindre honte ni ne connaît aucune limite. Mais il risque d’aller trop loin, trop vite.

L’une des principales caractéristiques de la crise structurelle que traverse actuellement le système-monde moderne est la forte volatilité de l’économie-monde. À supposer que celle-ci poursuive sa dégringolade, nous pourrions assister à une montée du ressentiment populaire vis-à-vis du régime, qui, s’il venait à inclure de vastes pans des classes intermédiaires, pourrait permettre une alliance avec les classes populaires.

Même dans ce cas, néanmoins, il sera difficile de changer les réalités politiques du Brésil. L’armée se tient certainement prête à intervenir pour empêcher un gouvernement de gauche d’accéder au pouvoir. Mais ne désespérons pas : les militaires ont déjà été défaits et éjectés du pouvoir par le passé ; un tel scénario pourrait se reproduire.

En résumé, les perspectives pour le pays et la région sont très incertaines. Compte tenu de sa taille et de son histoire, le Brésil représente un point névralgique dans la lutte de moyen terme pour une issue progressiste au combat qui oppose la gauche globale et la droite globale, chacun des deux camps entendant résoudre la crise structurelle en imposant ses vues.

Le Brésil mérite donc toute notre attention ainsi que notre implication active et solidaire.

 

Traduction : Frédérique Rey

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.





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