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Matteo Renzi n’a pas lu Umberto Eco

Par Bernard Cassen  |  2 juillet 2014     →    Version imprimable de cet article Imprimer

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Avec Le Monde diplomatique en español

Umberto Eco et Matteo Renzi sont tous deux italiens, mais il y a un gouffre entre leurs visions de l’Europe sur la question cruciale, car hautement emblématique, des langues.
L’auteur du Nom de la rose a bien saisi le caractère fusionnel de la relation entre le sentiment national et l’usage d’une langue commune : de même que Fernand Braudel a pu dire que « la France, c’est la langue française », Umberto Eco affirme que « l’Italie, c’est avant tout une langue » [1]. Des auteurs d’autres nationalités feraient le même parallèle et il faut en tirer les enseignements pour la construction européenne : tout projet d’appartenance à une entité supranationale ne pourra qu’être rejeté par les peuples s’il implique le renoncement à l’utilisation d’une langue nationale et l’imposition, dans les faits, d’une langue unique, en l’occurrence l’anglais, au prétexte de faciliter la communication.

Si l’on exclut le tout-anglais universel, comment, alors, tenter de résoudre ce problème de communication dans les différents compartiments de la vie des citoyens dans une Union européenne (UE) qui compte aujourd’hui 24 langues officielles pour 28 Etats membres ? Et ne parlons pas des quelque 165 autres pays du monde… Il n’y a pas de solution unique, mais une combinaison de politiques à mettre en œuvre :

  • l’enseignement d’au moins deux langues étrangères dans les systèmes éducatifs, avec des couples linguistiques privilégiant les logiques de voisinage ;
  • l’enseignement – et les méthodes existent – de l’intercompréhension entre langues de la même famille. Ainsi, pour les principales langues romanes – catalan, espagnol, français, galicien, italien, portugais, roumain –, chacun pourrait s’exprimer dans sa langue et être compris par son interlocuteur d’une autre langue de la même famille [2].
  • le développement de la traduction écrite et orale, notamment grâce à des outils informatiques de plus en plus performants.

Si un tel cocktail de mesures n’a pas vocation à supprimer le recours à l’anglais, il en limiterait cependant l’ampleur, l’objectif étant d’aller vers une multipolarité linguistique à l’échelle du monde. Il se trouve que l’UE constitue un cadre institutionnel unique et doté de très puissants moyens pour avancer dans cette direction qui correspond d’ailleurs aux principes affichés dans ses traités successifs. Il y a cependant un considérable décalage entre ces principes et la réalité, dans la mesure où la Commission européenne privilégie systématiquement l’anglais au détriment des deux autres langues de travail que sont l’allemand et le français [3].
Au lieu de combattre cette dérive, Matteo Renzi, président du Conseil italien – qui prend le 1er juillet la présidence semestrielle de l’UE – l’encourage et la conforte en mettant en place un site dont les deux seules langues sont l’italien et l’anglais. Prétexte dérisoire invoqué : la nécessité de faire des économies. Ce n’est pas anodin car, depuis 2007, les sites des présidences semestrielles pouvaient, dans la majorité des cas, être consultés dans les trois langues de travail, en plus de celle du pays hôte si cette dernière ne faisait pas partie des précédentes. Certains Etats avaient même fait mieux en matière de plurilinguisme. Ainsi le site de la présidence française du deuxième semestre 2008 était également consultable en espagnol, en italien et en polonais. Celui de la présidence espagnole du premier semestre 2010 n’offrait pas l’allemand, mais on pouvait le visiter en basque, en catalan et en galicien.

Par sa décision, M. Renzi, qui met constamment en avant sa volonté de « rupture » tous azimuts, rompt symboliquement avec ce qui subsiste encore d’une Europe de la diversité des langues et des cultures en accréditant l’idée que la langue unique de communication dans l’UE est l’anglais. Ses partenaires devraient lui rappeler que, pour reprendre une autre formule bien connue d’Umberto Eco, « la langue de l’Europe, c’est la traduction  ».

 

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Notes

[1] Entretien publié dans Le Monde Magazine, 19 mars 2001.

[2] Lire Bernard Cassen, « Entre locuteurs de langues romanes, on peut toujours se comprendre », in « La bataille des langues », Manière de voir n° 97, février-mars 2008.

[3] En vertu du règlement n° 1 du 15 avril 1958 « portant fixation du régime linguistique de la Communauté économique européenne » – régulièrement actualisé depuis cette date à l’occasion de chaque élargissement -, les 24 langues actuelles de l’UE sont à la fois langues officielles et de travail. De fait, seuls l’allemand, l’anglais et le français sont utilisés comme langues de travail.





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