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Où en est le Labour de Jeremy Corbyn ?

Par Fabien Escalona  |  20 mai 2016     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Avec les élections locales tenues le 5 mai dernier, le dirigeant du Labour (Parti travailliste) depuis l’été dernier a subi sa première épreuve du feu. Le résultat global est mitigé : moins mauvais qu’attendu, il est loin des gains qu’un parti dans l’opposition aurait pu attendre et devrait réaliser pour crédibiliser les espoirs d’alternance. La contradiction qui s’aiguise est celle d’un parti historiquement unioniste, en déclin vertigineux dans ses bastions écossais et trop faible dans une Angleterre dominée par la droite. L’insuffisance de la doctrine et de l’organisation territoriales du Labour est cependant antérieure à l’arrivée au pouvoir de Corbyn, lequel a prouvé sa volonté d’affermir son pouvoir dans l’appareil en remaniant son cabinet fantôme et en créant le mouvement « Momentum ».

Des résultats inquiétants aux élections locales et régionales

En Angleterre, un tiers des mandats de conseillers locaux était renouvelé : si les travaillistes ont bien perdu dix-huit élus, ils n’ont concédé aucun des exécutifs qu’ils dirigeaient. Les conservateurs du premier ministre David Cameron ayant perdu encore plus d’élus (une cinquantaine), les marges libérées en terme de sièges ont profité aux libéraux-démocrates et à la droite radicale du Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (Ukip). Le Labour a en outre placé quatre de ses candidats dans le contingent des maires élus directement par les citoyens, dont le désormais fameux Sadiq Khan à Londres.

Au Pays de Galles où « l’Assemblée nationalegalloise » était renouvelée, les travaillistes sortants ont vu leur score en voix reculer (-7,6 points pour le vote uninominal en circonscriptions et -5,4 points pour le vote de liste régional). Avec un parlementaire en moins, ils ne détiennent plus que vingt-neuf sièges (sur soixante) contre trente auparavant. Une mauvaise entente avec le Parti du Pays de Galles (Plaid Cymru) a d’ailleurs empêché pour une semaine la formation d’un gouvernement, comme le relate l’excellent site Grey Britain. Finalement, un gouvernement minoritaire travailliste a bien été investi suite à un accord avec les nationalistes de Plaid Cymru, qui ont toutefois signifié que leur soutien à l’Assemblée n’était pas acquis.

Les résultats les plus médiocres ont été enregistrés au Parlement écossais, alors que le parti a déjà perdu la quasi-totalité de ses députés sur ce territoire aux élections générales de 2015 [1]. Entre 1999 et 2007, le Labour était le premier parti d’Ecosse, qu’il gouvernait en coalition avec les Libéraux-démocrates. Depuis qu’il s’est retrouvé dans l’opposition face au Parti national écossais (SNP) au pouvoir, son groupe parlementaire a fondu de moitié. Cette année, avec treize sièges en moins par rapport à 2011, les travaillistes sont carrément rétrogradés au rang de troisième force politique de l’assemblée, derrière les conservateurs –une véritable humiliation.

Tout se passe comme si le paysage politique écossais s’était ré-agencé sur un terrain culturel, mêlant de façon complexe enjeux identitaires, socio-économiques, constitutionnels, visions de la société, l’ensemble étant essentiellement défini par les nationalistes. Face à eux, les conservateurs seraient devenus un refuge du vote unioniste. Les travaillistes, eux, semblent réduits à un discours désuet ou peu percutant. De fait, ni leurs thèmes classiquement sociaux-démocrates ni leur ouverture à plus d’autonomie pour l’Ecosse ne sont très attractifs. Le politiste Jonathan Rutherford est allé jusqu’à dire que davantage qu’une défaite politique, les résultats du Labour traduisaient un processus de « mort sociale » du travaillisme écossais [2]. Le chercheur souligne surtout la tension entre l’adaptation de la branche écossaise du parti à son territoire et l’absence d’engagement du Labour à doter l’Angleterre d’une assemblée comparable à celles de l’Ecosse ou du Pays de Galles.

De fait, les travaillistes se retrouvent dans une situation où ils ont encouragé un processus de « dévolution » bienvenu mais asymétrique, qui a échoué à étouffer les nationalismes et se retourne actuellement contre eux en Ecosse, tout en leur valant une certaine méfiance en Angleterre où le parti ne dispose d’ailleurs d’aucune branche spécifique et ne défend que des plans vagues pour augmenter le pouvoir local. Il est vrai qu’il n’y a rien d’évident à ce qu’un parti historiquement unioniste (et dont les plans pour la « dévolution » n’ont pas été pensés dans toutes leurs implications) parvienne à définir la culture « anglaise » qu’il souhaite promouvoir. Si certains plaident pour une évolution authentiquement fédérale du pays et du Labour, d’autres craignent que cela aboutisse à dissoudre davantage l’identité du parti et à poser des obstacles institutionnels à une politique sociale-démocrate. Quoi qu’il en soit, l’un des défis majeurs du travaillisme sera de s’adapter à un Royaume-Uni multinational et à un système politique multi-niveaux [3].

« Momentum », ou comment les partisans de Corbyn compensent leur faiblesse dans l’appareil

En attendant, l’opposition interne à Jeremy Corbyn n’a en tout cas pas encore de quoi lancer une campagne pour le démettre. De toute façon, la proximité du référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne suffit à calmer les ardeurs des contestataires. Même si Corbyn s’est prononcé en faveur du « Remain » et non pas du « Brexit », ses opposants sont beaucoup plus attachés à l’intégration européenne que lui, et n’ont aucun intérêt à fragiliser le pilier travailliste du « oui ».

Cela dit, même après ce scrutin important, le dirigeant actuel du parti continuera de posséder son meilleur atout, à savoir le soutien des adhérents qui l’ont porté à la direction du parti. Avant son élection, le Labour comptait 200 000 membres. Début 2016, leur nombre avait presque doublé pour approcher les 390 000. Comme l’a confirmé une récente enquête, la plupart sont des soutiens qui seront rétifs à un « putsch anti-Corbyn ». Pour réussir, une telle offensive devrait en effet passer par la case « primaires », une procédure qui s’est déjà retournée contre l’aile droite qui y voyait pourtant l’assurance de faire triompher des candidats modérés et indépendants des syndicats. Encore faut-il que les nouveaux membres soient mobilisés et ne repartent pas trop rapidement.

Les proches de Corbyn savent qu’il faut entretenir la flamme et ne pas se laisser absorber par les vicissitudes d’une organisation qui a tôt fait de dissiper les énergies. C’est pourquoi Corbyn sillonne le pays, non sans avoir pris soin auparavant de remanier son cabinet fantôme, dans lequel se trouvent davantage de responsables proches de sa ligne politique. Surtout, un mouvement appelé « Momentum » a été fondé. Revendiquant une cinquantaine de groupes locaux, l’organisation se fixe pour objectifs de favoriser un militantisme de terrain autour de combats concrets, et de supporter l’action de Jeremy Corbyn à l’intérieur du parti. Les anti-Corbyn y voient une sorte de cinquième colonne susceptible d’entretenir des divisions internes et surtout de réclamer un contrôle sur les investitures des candidats travaillistes sortants, par exemple à l’occasion de la prochaine conférence annuelle du parti l’automne prochain. Les pro-Corbyn jurent qu’ils n’ont pas de telles intentions, sans cacher que le mouvement sert aussi à se prémunir contre les attaques de l’aile droite blairiste qui conserve beaucoup de relais et de moyens d’influence [4].

Pour comprendre la logique de Momentum, il faut imaginer, toutes proportions gardées, les difficultés qu’aurait rencontrées Ségolène Royal si elle avait remporté le scrutin contesté pour élire la première secrétaire du Parti socialiste (PS) en 2008. Face à l’hostilité d’une grande partie de l’appareil, il est probable qu’elle se serait appuyée sur sa faction externe « Désirs d’avenirs », une association créée indépendamment du parti. L’idée de faction externe caractérise le fait qu’un(e) dirigeant(e) compense son manque d’appuis interne par sa popularité conquise en dehors du parti ou directement auprès des membres, sans médiation organisationnelle forte [5]. La situation est toutefois originale dans le cas de Jeremy Corbyn, dans la mesure où les figures de ce genre de faction tendent plutôt à afficher un profil idéologique modéré susceptible de séduire « l’électeur médian », et construisent en général leur popularité en amont d’une éventuelle prise de pouvoir interne. Outre que Corbyn appartient à la gauche du parti, la chronologie est précipitée dans son cas, puisqu’il doit s’organiser après une campagne victorieuse éclair.

Autriche : échec à la présidentielle et démission du chancelier social-démocrate

Nous avions déjà évoqué dans nos chroniques la volte-face du chancelier social-démocrate autrichien (Werner Faymann, SPÖ) qui avait finalement adopté une position très dure sur les flux de réfugiés, à l’instar de plusieurs de ses voisins d’Europe centrale et des Balkans. Comme on pouvait s’y attendre, cela n’a fait que conforter les thèmes d’une droite radicale (FPÖ) avec laquelle le SPÖ collabore déjà à la tête de la région du Burgenland et dans plusieurs communes. Le premier tour de la présidentielle dans ce pays a été un choc, qui a vu le candidat des sociaux-démocrates relégué à 11,3% des suffrages, écarté comme son homologue conservateur d’un second tour qui se jouera entre un candidat soutenu par le Verts et un autre issu du FPÖ, arrivé en tête du scrutin avec une large avance. Ayant perdu la confiance des dirigeants du SPD, Faymann a démissionné à la fois de son poste de chancelier et de celui du président du parti social-démocrate, qu’il occupait depuis huit ans. Son successeur serait Christian Kern, un ancien journaliste et membre de cabinet devenu directeur de la société autrichienne des chemins de fer.

Le SPÖ doit désormais fixer rapidement une stratégie pour le prochain scrutin législatif qui se tiendra au plus tard en 2018, alors qu’il ne parvient pas à enrayer le recul de son électorat ni son vieillissement (dont un des rares traits distinctifs est d’être le plus âgé de tous les partis [6]). Tous les sondages depuis le début de l’année donnent le FPÖ en tête à plus de 30% des suffrages, tandis que les forces cumulées du SPÖ et l’ÖVP (conservateurs), qui forment la grande coalition sortante, culminent au mieux à 47% des suffrages. L’inertie de la machine électorale et bureaucratique sociale-démocrate, associée par l’électorat au statu quo économique aussi bien qu’institutionnel, nourrit les doutes sur sa capacité à innover. Le pire choix serait certainement de continuer dans la voie d’un durcissement sur l’enjeu migratoire. Non seulement à cause de la défaite morale, mais parce que les gains en voix seraient très hypothétiques alors même qu’une option alternative pour les électeurs plus tolérants est déjà disponible du côté des Verts ou même du centre-droit de NEOS, ces deux partis pouvant profiter d’un mode de scrutin favorable aux challengers (proportionnelle de liste, avec un seuil d’accès au Parlement fixé à 4%).

 

France : la rupture de députés socialistes sur la loi El Khomri

Notre dernière chronique était consacrée à la loi sur le travail. Depuis, malgré les retouches offertes par le gouvernement sans changer la philosophie générale du texte, sa contestation n’a pas été enrayée, au point que le gouvernement a eu recours au 49-3 pour pallier l’absence de majorité à l’Assemblée sur ce texte. Pour la première fois, des députés socialistes ont alors tenté de déposer une motion de censure des gauches avec des députés écologistes et de la gauche radicale. Ils n’y sont pas parvenus et n’ont pas voté la motion de la droite, mais l’épisode est significatif. Un processus de dé-fidélisation partisane a clairement avancé au cœur même du groupe socialiste de l’Assemblée. Après les précédents défauts de soutien à la loi Macron puis au projet de révision constitutionnelle pour introduire la déchéance de nationale, il existe une véritable crise de la majorité. Toutefois, celle-ci reste contenue et n’a pas débordé sur le pouvoir et encore moins sur le régime, grâce aux effets disciplinaires de la Vème République et à la loyauté d’un nombre suffisant de députés. Les « aubrystes » ont ainsi justifié leur absence de soutien au projet de motion de censure des « frondeurs » par le risque de scission du PS.

Leur hostilité au projet gouvernemental n’en est pas moins réelle, et correspond à ce que nous disions sur le consensus brisé concernant le degré de néolibéralisme acceptable par l’ensemble de la tendance « modernisatrice » du parti. Dans une tribune publiée dans Libération, deux proches de Martine Aubry affirment en effet vouloir « faire le choix de la bonne compétitivité, [mais] celle qui privilégie l’innovation économique et sociale et non l’ajustement par le bas. La compétition, oui, mais jamais avant la coopération ! ». Ce n’est pas une éternelle bataille qui se rejoue entre modérés et maximalistes, mais bien un conflit entre ceux qui veulent adapter la France au marché global en jouant davantage sur la protection et le prix du travail, et ceux qui poursuivent un but semblable en faisant le pari d’une insertion qualitative et « par le haut », qui ne nécessite pas de reculs supplémentaires de l’Etat social.

 

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Notes

[1] Jusqu’alors, le Parti national écossais (SNP) avait certes acquis une stature gouvernementale à l’échelle de l’Ecosse, mais semblait être réduit à un simple pouvoir de nuisance en ce qui concernait le pouvoir à Westminster. Après le référendum sur l’indépendance, le SNP a porté avec intelligence « la question écossaise » sans donner l’impression de vouloir rejouer le match, alors que les travaillistes s’étaient alliés avec tout le reste de l’establishment unioniste. Surtout, il est devenu évident qu’un Labour à la traîne dans les sondages ne pouvait espérer une alternance qu’en comptant sur l’appui d’autres partis anti-austérité, dont le SNP tel qu’il se présentait. Pour la première fois, ce dernier était donc crédité d’un possible rôle positif dans le gouvernement du pays. Cf. James Mitchell, “Sea Change in Scotland”, Parliamentary Affairs, vol. 68, suppl. 1, 2015, pp. 88-100.

[2] Jonathan Rutherford, “Labour, England and the end of British Scotland”, Fabian Society, 10 mai 2016.

[3] Andrew Mycock and Richard Hayton, “The Party Politics of Englishness”, The British Journal of Politics and International Relations, vol. 16, n°2, 2014, pp. 251-272.

[4] John Harris, “Inside Momentum : ‘The idea that we’re all rulebook-thumping Trotskyites is silly’”, The Guardian, 16 avril 2016.

[5] La distinction de plusieurs types de factions a été proposée par Alistair Cole, qui l’a appliquée au cas français. Voir son article “Factionalism, the French socialist party and the fifth Republic : An explanation of intra-party divisions”, European Journal of Political Research, 17, 1989, pp. 77-94.

[6] Anton Pelinka, « Austria », in Jean-Michel De Waele, Fabien Escalona et Mathieu Vieira (dir.), The Palgrave Handbook of Social Democracy, Basingstoke, Palgrave Macmillan, pp. 33-50.





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