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Commentaire n° 305, 15 mai 2011

Oussama est mort : qu’est-ce que cela change ?

Par Immanuel Wallerstein  |  18 mai 2011     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Oussama ben Laden a été tué le 2 mai 2011 vers 1h30, heure locale, dans la localité pakistanaise d’Abbottabad par des forces spéciales américaines (les U.S. Seals) intervenant dans le cadre d’une opération ordonnée par le président des Etats-Unis. Le monde entier est au courant de cet événement et les réactions ont été extrêmement variées. Sa mort a-t-elle cependant changé quoique ce soit quelque part ? Quelle est son importance ?

La première question que la plupart des gens se posent est de savoir si sa mort annonce la fin d’Al-Qaïda. Il est devenu clair depuis quelque temps déjà qu’Al-Qaïda n’est pas une organisation unique mais plutôt une franchise. Si Oussama commandait directement des groupes quelque part, c’était ceux situés au Pakistan et en Afghanistan. Il existe des organisations apparemment autonomes qui se désignent sous le nom d’Al-Qaïda dans d’autres régions du monde, notamment en Irak, au Yémen et dans le Maghreb. Ces groupes ont rendu un hommage symbolique à Oussama mais ils prennent leurs propres décisions opérationnelles.

Qui plus est, la puissance de combat et politique de ces divers groupes semble sur le déclin depuis quelque temps. La raison la plus importante qui explique cela n’est pas l’assassinat de dirigeants d’Al-Qaïda par les Etats-Unis ou d’autres gouvernements mais le sentiment répandu chez la plupart des autres forces islamistes qu’elles pourraient davantage atteindre leurs objectifs en usant de voies plus politiques. L’assassinat d’Oussama pourrait bien inspirer à Al-Qaïda quelques velléités immédiates de « revanche » mais il est peu probable que cela ralentisse énormément sa marginalisation croissante sur la scène internationale.

La mort de d’Oussama changera-t-elle la situation au Pakistan ou en Afghanistan ? Le gouvernement pakistanais était déjà chancelant avant cela. La colère gronde désormais publiquement dans ce pays comme aux Etats-Unis pour savoir ce que le gouvernement pakistanais savait et depuis quand. La position officielle du gouvernement pakistanais consiste à dire qu’il n’a jamais rien su de la présence d’Oussama depuis quelque sept années dans une villa située juste à côté de la principale académie militaire du pays. Et ce gouvernement affirme aussi qu’il n’a jamais été préalablement mis au courant du raid américain qu’il considère, d’ailleurs, comme une violation de la souveraineté pakistanaise.

Aucun de ces deux arguments n’est très plausible. Bien entendu que le gouvernement pakistanais, ou du moins quelques responsables, savait où vivait Oussama. Comment pouvaient-ils ne pas être au courant ? Et bien entendu que le gouvernement américain savait que le Pakistan savait mais ne le leur disait pas. Cela faisait partie de la relation difficile, ambiguë, des deux alliés depuis au moins dix ans. La mort d’Oussama va-t-elle y changer quelque chose ? J’en doute : cette alliance demeure mutuellement nécessaire.

Quant à savoir si les Pakistanais avaient été informés de l’imminence du raid américain, tout dépend de quels Pakistanais l’on parle. Clairement, au Pakistan, les Etats-Unis voulaient garder le secret sur ce raid afin d’éviter que quelqu’un fût tenté d’interférer dans son déroulement ou d’alerter Oussama. Mais n’y avait-il vraiment personne au courant ? On dispose de deux éléments d’information contradictoires. Le journal The Guardian a publié un document après la mort d’Oussama qui montre, sur la base de conversations entre des responsables américains et pakistanais, que l’ancien président pakistanais Moucharraf avait conclu un accord avec le président George W. Bush en 2001 par lequel Moucharraf acceptait par avance le principe d’un raid américain unilatéral sur Oussama dès que ce dernier aurait été localisé, avec comme condition que les Pakistanais dénonceraient ensuite publiquement ce raid. Aujourd’hui, Moucharraf dément mais qui peut le croire ?

Il existe un document qui constitue une preuve encore plus convaincante. Xinhua, l’agence d’information chinoise officielle, a publié le jour même de la mort d’Oussama un article selon lequel, d’après des témoins oculaires, l’électricité avait été coupée dans les environs pendant l’opération, deux heures en fait avant qu’elle ne se produise, ce qui n’avait pu être que le fait d’une agence pakistanaise informée du raid à venir. Les Chinois ont des services de renseignements internes au Pakistan au moins aussi bon que ceux des Etats-Unis. Par conséquent, il semble probable que, pendant que certaines agences pakistanaises subirent un blackout, d’autres se coordonnèrent avec les Etats-Unis.

A l’autre bout, aux Etats-Unis, certains membres du Congrès, troublés par le fait que les Pakistanais devaient forcément savoir qu’Oussama vivait à Abbottabad, souhaitent couper ou diminuer l’aide financière et militaire au Pakistan. Mais clairement, cela irait à l’encontre du maintien de l’influence américaine au Pakistan et il est peu probable qu’on observe des changements réels dans les relations actuelles.

Quant à l’Afghanistan, il est clair que, depuis quelque temps, les talibans ont pris leurs distances avec Al-Qaïda et Oussama afin de poursuivre leur objectif de retour au pouvoir. La mort d’Oussama ne peut que renforcer leur position en Afghanistan et accélérer le processus qui pousse les Etats-Unis vers la sortie, chose qui va évidemment réjouir l’armée américaine. Certaines personnes aux Etats-Unis vont dire que cette « victoire » leur permet de conclure l’accord politique nécessaire avec les talibans. Et certaines personnes qui étaient opposées à l’intervention américaine depuis le début vont dire que tout cela prouve qu’il n’y a plus de menace plausible qui justifie la poursuite d’une présence américaine. La levée de bouclier angoissée des éléments non-pachtounes du nord de l’Afghanistan appelant à ne tirer aucune de ces conclusions prouve que ce scénario est possible.

Le meurtre d’Oussama change-t-il alors au moins quelque chose aux Etats-Unis ? Eh bien oui. Barack Obama avait pris un gros risque politique en conduisant cette opération, en particulier en recourant aux forces Seals plutôt qu’au bombardement de la résidence. Si l’opération avait mal tourné, il était politiquement mort. Mais elle n’a pas mal tourné. Et tous les arguments républicains consistant à dire qu’il était un dirigeant faible, particulièrement en matière militaire, sont invalidés. Cela ne pourra certes que l’aider dans les élections à venir mais, au risque de répéter ce que de nombreux commentateurs ont souligné, cela ne l’aidera qu’un peu. L’économie demeure le grand sujet de politique intérieure américaine. Et la réélection d’Obama, ainsi que les perspectives des Démocrates aux élections du Congrès, seront affectées avant tout par les questions d’argent dans le porte-monnaie des Américains en 2012.

La mort d’Oussama change-t-elle, par conséquent, beaucoup de choses ? Pas tellement.

 

 

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.





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