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Commentaire n° 402, 1er juin 2015

Percée des partis contestataires

Par Immanuel Wallerstein  |  23 juillet 2015     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Dans les pays où les élections sont serrées, on retrouve généralement deux grands partis que l’on situe plus ou moins au centre de l’échiquier politique. Ces dernières années, des formations contestataires ont cependant réussi à remporter un certain nombre de scrutins, ou, à défaut, à réaliser un score suffisamment élevé, ou à obtenir suffisamment de sièges, pour rendre leur soutien indispensable à un des grands partis du centre qui souhaite gouverner.

Dernier exemple en date : celui de l’Alberta, au Canada, où le Nouveau parti démocratique (NPD) a créé la surprise en éjectant du pouvoir les progressistes-conservateurs – une force de droite qui remportait systématiquement les élections depuis très longtemps – sur la base d’un programme plutôt à gauche. Une victoire d’autant plus étonnante que l’Alberta, base électorale de Stephen Harper, premier ministre depuis 2006, a la réputation d’être la province la plus ancrée à droite du Canada. Le NPD a même raflé quatorze des vingt-cinq sièges en jeu à Calgary, fief et lieu de résidence du chef de l’Etat.

L’Alberta n’est pas une exception. Le Parti national écossais (SNP) a récemment réalisé une percée exceptionnelle en Ecosse, alors qu’il était toujours resté marginal jusqu’à présent. Droit et justice (DJ), une formation polonaise d’ultra-droite, a devancé la Plateforme civique, considérée comme une force conservatrice favorable aux entreprises. En Grèce, Syriza s’est fait élire sur des mots d’ordre anti-austérité, le premier ministre Alexis Tsipras se battant toutefois aujourd’hui pour tenter d’atteindre ses objectifs. En Espagne, Podemos, autre parti anti-austérité, ne cesse de progresser dans les sondages et pourrait bien empêcher le Parti populaire (PP) de se maintenir au pouvoir. En Inde, enfin, Narendra Modi vient d’achever la première année de son mandat après avoir défendu un programme axé sur le rejet des partis de l’establishment et des clans dynastiques.

Ces formations ont toutes un point commun : elles ont utilisé, dans le cadre de leurs campagnes, une rhétorique que l’on qualifie volontiers de « populiste ». Elles ont affirmé lutter contre les élites de leur pays, à qui elles reprochent de posséder un pouvoir exorbitant et d’ignorer les besoins de la grande majorité de la population. Elles se sont efforcées de mettre en évidence le fossé existant entre ces élites et le reste des citoyens en termes de confort et de richesse, déplorant la baisse du revenu réel de la classe « moyenne » et insistant sur la nécessité de créer des emplois – surtout dans les situations où le chômage a augmenté de manière significative.

Qui plus est, ces mouvements ont systématiquement pointé du doigt la corruption des partis au pouvoir en promettant d’y mettre un terme, ou du moins de la limiter fortement. Et tous ont présenté leur programme comme un appel à un véritable changement.

Néanmoins, à y regarder de plus près, ces formations sont loin de toutes se ressembler. En effet, il existe entre elles un clivage fondamental qui devient évident lorsque l’on se penche sur le reste de leur rhétorique : les unes sont de gauche – le NPD à Alberta, Syriza en Grèce, Podemos en Espagne, le SNP en Ecosse –, tandis que les autres sont clairement de droite – Narendra Modi en Inde, Droit et Justice en Pologne.

Les partis de gauche, qui critiquent en premier lieu le système économique, ciblent leur électorat et développent leur discours selon une approche classiste. Les partis de droite, eux, privilégient la dimension nationaliste, souvent fortement empreinte de xénophobie. Alors que les premiers entendent lutter contre le chômage par des politiques publiques visant à créer des emplois et organisant la hausse des impôts des plus riches, les seconds prétendent mener le même combat en réprimant l’immigration et en expulsant les étrangers.

Une fois au pouvoir, ces mouvements, qu’ils soient de droite ou de gauche, ont beaucoup de mal à honorer les promesses populistes qu’ils ont formulées pour se faire élire. En effet, les grandes entreprises disposent d’outils puissants leur permettant de limiter l’impact des mesures prises à leur encontre. Agissant via une entité mythique désignée sous le terme de « marché », elles bénéficient du soutien d’autres gouvernements et des institutions internationales. Lorsqu’elles se montrent un peu trop radicales, les forces contestataires doivent ainsi faire face à une réduction de leur marge de manœuvre financière, du moins à court terme. Mais pour leurs électeurs, le court terme est le seul horizon pertinent. Leurs jours risquant d’être comptés, les mouvements contestataires font donc des compromis, s’aliénant ainsi leurs partisans les plus radicaux.

Il faut toujours garder à l’esprit que les tenants d’un changement de gouvernement constituent une population hétérogène. Certains aspirent à une transformation profonde et extensive du système-monde et du rôle de leur pays dans ce processus. D’autres sont simplement déçus des grands partis traditionnels, qu’ils jugent dépassés et apathiques. D’autres encore estiment que les nouveaux dirigeants ne pourront pas être pires que les précédents. En bref, ces mouvements contestataires, loin de constituer une armée organisée, sont une alliance instable de nombreux groupes divers.

Nous pouvons tirer trois conclusions de cette situation. Premièrement, les gouvernements nationaux ne disposent pas d’un pouvoir illimité : ils sont extrêmement contraints par le fonctionnement du système-monde dans son ensemble.

Deuxièmement, ils sont malgré tout en mesure d’atténuer la détresse des citoyens ordinaires en modifiant la répartition des richesses via l’impôt et d’autres mécanismes. Ces mesures permettent de soulager la peine de ceux qui en bénéficient. Si leurs effets sont sans doute temporaires, il convient de rappeler que nous vivons dans le présent et que toute aide à court terme est précieuse.

Troisièmement, si l’un de ces mouvements a sérieusement l’intention de modifier le système-monde, il ne doit pas se contenter d’afficher des ambitions populistes de court terme. Il doit aussi s’engager dans un projet d’organisation à moyen terme pour pouvoir influencer le combat mondial en cours qui accompagne, en cette période de crise systémique, la transition – déjà amorcée – vers un autre système-monde.

 Les mouvements contestataires de gauche doivent apprendre à combiner des mesures de court terme visant à soulager les souffrances immédiates des populations et des efforts à moyen terme pour peser sur l’orientation du combat dont surgira le nouveau système-monde. Ce n’est qu’à cette condition que nous pourrons espérer voir émerger un système-monde relativement démocratique et égalitaire.

 

Traduction : Frédérique Rey

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

 





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