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Permanence de la lutte culturelle et linguistique à Porto Rico

Par José Luis Méndez  |  18 novembre 2012     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Porto Rico est connu dans le monde pour la popularité de certains de ses sportifs et de ses artistes, et pour l’apport très important de sa culture à la musique populaire latino-américaine, et plus particulièrement à la salsa. Pour autant, lorsqu’on parle d’un Portoricain hors de notre pays, on ne sait pas très bien s’il s’agit de quelqu’un qui vient d’un Etat de l’Union américaine ou d’une entité politique autonome et différente. Cette confusion est compréhensible parce que, jusqu’à ce jour, la signification politique et juridique de l’État libre associé de Porto Rico n’a pas été définie politiquement d’une manière claire. En outre, personne ne sait exactement quel va être le type de relation qui finalement prévaudra entre Porto Rico et les Etats-Unis.

Cependant, ce qui déconcerte le plus actuellement, quand on tente de définir notre véritable identité, c’est que, du point de vue social et démographique, nous, les Portoricains, avons cessé d’être, strictement parlant, les membres d’une société insulaire pour appartenir à une entité humaine transnationale [1]. Il y a en effet davantage de Portoricains qui vivent aux Etats-Unis qu’à Porto Rico même [2]. Malgré cette division géographique, l’interaction entre les Portoricains qui habitent notre île et ceux qui résident en métropole est chaque jour plus étroite et politiquement importante. Pour cette raison, aussi bien la présence de la communauté portoricaine au sein de la société nord-américaine que le statut politique que Porto Rico adoptera par rapport aux États-Unis, auront de plus en plus de répercussions sur la politique américaine.

En ce moment, le débat le plus brûlant aux Etats-Unis porte sur la présence dans ce pays de plus de 50,3 millions d’hispanophones. Bien que nous soyons citoyens américains depuis 1917, raison pour laquelle nous pouvons nous rendre à tout moment sans visa aux États-Unis, nos migrants font partie culturellement et ethniquement de la population hispanique de ce pays, laquelle est perçue, par les Américains "blancs", comme une menace pour l’hégémonie politique et culturelle qu’ils exercent [3].

C’est pourquoi le problème du statut politique de Porto Rico est devenu de plus en plus complexe, et se trouve chaque jour davantage lié aux luttes politiques, sociales et économiques qui ont lieu aux États-Unis. Actuellement, les 50,3 millions d’hispaniques qui y vivent représentent 16 % de la population totale. Le groupe majoritaire est constitué par les 32 millions de Mexicains émigrés. Les Portoricains forment le second groupe le plus nombreux avec environ 4,2 millions de personnes, soit plus que les 3,7 millions de Portoricains qui habitent à Porto Rico. Le troisième groupe est celui des Cubains : plus de 1,1 million de résidents sur le sol américain, principalement en Floride.

L’importance politique croissante de cette communauté hispanique inquiète sérieusement les secteurs les plus conservateurs : non seulement parce que les hispaniques représentent le second groupe démographique le plus important des Etats-Unis, mais aussi parce que cette population croît quatre fois plus vite que la population totale. Ainsi, selon le recensement de 2010, la population hispanique a augmenté de 43 % depuis 2000. En outre, à la différence de ce qui se passait avant cette date, lorsque 61 % de la population hispanique, principalement d’origine mexicaine, se concentrait dans les Etats de Californie, Texas, Floride et Arizona, ce groupe s’est maintenant dispersé sur tout le territoire.

Ainsi la population portoricaine ne se trouve plus exclusivement, comme auparavant, dans les Etats du nord-est, tels que ceux de New York, du New Jersey ou de la Pennsylvanie [4]. Ce processus migratoire à grande échelle, qui a déplacé de notre pays plus de la moitié de sa population, a débuté dans les années 1940, quand le gouvernement de Porto Rico a non seulement abandonné la monoculture de la canne à sucre et réorienté son économie vers l’industrialisation et la modernisation, mais a aussi mis en place un contrôle strict de la natalité et encouragé la migration massive vers les États-Unis.

Au cours de la décennie suivante, notre pays s’est également doté d’un nouvel ordre constitutionnel, toujours en vigueur, et auquel on a donné, en espagnol, le nom d’État libre associé (en anglais Commonwealth of Puerto Rico). Il s’agissait, dans une large mesure, d’une réponse du gouvernement américain aux exigences des Nations unies à l’époque de la décolonisation. Mais la création, en 1952, de l’État libre associé n’a pas mis fin dans notre pays au débat sur notre subordination politique aux États-Unis [5].

Cette subordination a débuté en 1898 quand, comme conséquence de la guerre hispano-américaine, les États-Unis ont pris possession de Porto Rico comme "butin de guerre". Cette situation a été rapidement formalisée par la signature, le 10 décembre 1898, à Paris, du traité aux termes duquel l’Espagne cédait notre île aux États-Unis. L’objectif immédiat de Washington a été de détruire la culture portoricaine, de remplacer l’espagnol par l’anglais, et d’éliminer toute identification de notre peuple avec une identité nationale propre. Le fait que nous autres, Portoricains, ayons pu résister si longtemps à cet assaut est le résultat de la lutte politique et culturelle livrée par différents secteurs de notre société pour sauvegarder notre identité, enrichir notre patrimoine culturel et établir les bases de notre libération nationale.

La loi votée en 1991 par le Parlement et le gouvernement de Porto Rico déclarant l’espagnol seule langue officielle pour les affaires gouvernementales de l’île et qui, cette même année, permit à Porto Rico de recevoir le prix du Prince des Asturies, est clairement une expression de cette lutte. Cette décision rendue officielle par la signature du gouverneur Rafael Hernandez Colon le 5 avril 1991, constitue un pas en avant dans un combat qui avait débuté en 1915, lorsque le président de la Chambre des députés de l’époque, le poète et avocat José de Diego, présenta le premier projet de loi en défense de l’espagnol. L’action du Parlement portoricain en faveur de l’espagnol se poursuivit en 1946, grâce au projet du sénateur Rafael Arjona Siaca. Bien qu’approuvé, ce projet ne put devenir loi. En 1978, des législateurs du Parti populaire démocratique (PPD) proposèrent d’inclure dans la Constitution l’espagnol comme la langue officielle de Porto Rico. Mais ce n’est pas avant 1989 que ce projet fut approuvé.

Le combat en faveur de l’espagnol eut lieu également à l’Université de Porto Rico. D’abord quand le Département d’études hispaniques fut créé en 1927, puis lorsqu’en 1942 fut prise la décision de déclarer l’espagnol comme langue officielle de l’Université de l’Etat, et de promouvoir l’apprentissage de l’anglais, ainsi que celui d’autres langues.

Une des batailles les plus décisives en faveur de la langue vernaculaire a été probablement celle menée par l’Association des instituteurs de Porto Rico. Ce combat fut couronné de succès lorsqu’en 1949, le ministre de l’éducation, Mariano Villaronga, statua que la langue de l’enseignement public à Porto Rico serait l’espagnol [6].

La lutte pour faire de l’espagnol la langue officielle a également été conduite au sein du système judiciaire lors de la célèbre affaire de la langue présentée par l’avocate et écrivaine Nilita Vientos. Elle déboucha sur une victoire en 1965 lorsque le Tribunal suprême de Porto Rico rendit un arrêt disposant que "c’est un fait non sujet à des rectifications historiques que le véhicule d’expression, la langue du peuple portoricain - qui est partie intégrale de nos origines et de notre culture hispanique - a été et continuera d’être l’espagnol" [7].

A quoi renvoie cette lutte ? Pourquoi un peuple qui, ces dernières années, a électoralement favorisé les partis qui défendent l’union permanente avec les États-Unis se cramponne-t-il de façon si extraordinaire à sa langue et à sa culture, et réclame-il un espace vital pour son identité dans le cadre de sa relation avec la métropole ? Comment expliquer cette contradiction apparente, et quelle incidence pourraient avoir les actions en faveur de l’espagnol et de la culture nationale sur la relation politique qui sera adoptée en fin de compte par Porto Rico et les Etats-Unis ?

Pour répondre à ces questions il faut d’abord signaler que le problème de la langue a commencé à se poser au moment même où, en prenant possession de notre île en 1898, les nouvelles autorités voulurent assimiler Porto Rico aux États-Unis. Il se compliqua par une mauvaise compréhension, ou plutôt par une méconnaissance presque totale de la culture portoricaine chez les nouveaux administrateurs. Et il s’embrouilla de manière inimaginable pendant longtemps, à cause de la position que le secteur annexionniste créole adopta vis-à-vis de la culture portoricaine.

L’intention des États-Unis de procéder à l’assimilation culturelle et linguistique de l’île était la conséquence d’une ignorance monumentale de sa culture [8]. Les déclarations du dernier consul des États-Unis à Porto Rico, Philipp C. Hanna, en fournissent un bon exemple : "J’espère également que la langue espagnole sera une affaire du passé dans cette île" [9]. Deux ans plus tard, le président McKinley recevait d’un de ses envoyés à Porto Rico, le rapport suivant : "La plus grande partie de la population de l’île ne parle pas un espagnol pur. La langue est un patois presque incompréhensible pour un natif de Barcelone ou de Madrid. Il serait presqu’aussi facile d’éduquer ce peuple pour lui faire adopter l’anglais, au lieu de son patois, que de l’éduquer pour qu’il adopte l’élégante langue castillane" [10].

En s’appuyant sur cette vision fallacieuse de notre culture, la domination coloniale des États-Unis à Porto Rico a obstrué le processus de formation historique de notre nationalité ; elle a bouleversé la base productive de l’économie insulaire et a modifié radicalement la structure sociale du pays. La culture portoricaine d’aujourd’hui est le produit de toutes ces déterminations. C’est pourquoi nous ne pouvons analyser la place de l’espagnol dans notre vie culturelle sans examiner brièvement le contexte historique dans lequel se développe notre identité nationale et les circonstances économiques qui encadrent l’activité politique, la création artistique et l’activité culturelle de Porto Rico.

L’invasion des Etats-Unis a eu lieu Porto Rico à un moment où, malgré les liens coloniaux avec l’Espagne, il existait déjà une culture nationale qui réclamait plus d’autonomie vis-à-vis de la métropole d’alors, et dont le seul destin semblait être l’indépendance. Ce processus fut totalement bouleversé par l’arrivée des Américains. Les nouvelles autorités coloniales rattachèrent aussitôt l’île au système politique et administratif nord-américain, et se donnèrent pour tâche de détruire la culture hispanique et l’identité latino-américaine du pays. C’est dans ce but qu’elles imposèrent la langue anglaise, la vénération des héros et des symboles des Etats-Unis, ainsi que la mythologie sociale de la nation dominatrice [11].

L’objectif principal de la politique nord-américaine à ce moment-là fut d’évacuer dans sa totalité l’ancien système administratif colonial, la culture hispanique et la langue espagnole pour les remplacer par un nouvel ordre institutionnel dépendant directement des Etats-Unis. Cet ordre faciliterait l’exploitation économique du territoire récemment acquis et incorporerait chaque fois davantage les Portoricains au style de vie et au marché américains. Aussi la conquête militaire de Porto Rico a-t-elle été immédiatement suivie par une invasion de capitaux américains destinés principalement à la production du sucre et du tabac, au commerce et à la banque. En moins de dix ans, la prédominance économique de la culture du café faisait place à une économie capitaliste de plantation sucrière. À l’époque, plus de la moitié des terres consacrées à la culture de la canne à sucre passait sous le contrôle de trois grandes compagnies sucrières américaines [12]. Une grande partie de nos terres appartenait auparavant à des fermiers et à des moyens et petits cultivateurs. Pour cette classe, l’invasion américaine provoqua la faillite de son projet économique et la perte de ses conquêtes d’autonomie arrachées à l’Espagne.

La situation de la classe ouvrière portoricaine était différente. A l’origine, la domination américaine avait quelques attraits. Parmi eux, l’impulsion donnée au développement des forces productives, le progrès de la modernisation, la généralisation du travail libre et l’instauration des libertés civiles. Mais, dès les années 1930, le sucre et le tabac, au lieu de créer des prolétaires, produisaient des chômeurs. Cette situation aggravait la lutte des classes et les tensions sociales, et empêchait la coexistence de la société coloniale et celle de la monoculture sucrière. Il devenait urgent d’articuler à nouveau l’activité productive et l’organisation économique. L’ordre économique imposé par les Etats-Unis était en crise et, avec lui, le modèle administratif colonial, l’idéologie assimilationniste et l’imposition maladroite de l’américanisation par le ministère de l’éducation et par l’université de l’Etat.

Le nouveau contexte imposait un autre projet économique et politique, une restructuration de l’administration et une vision plus subtile du rôle de l’université. Le principal agent de ces changements fut la classe sociale des professionnels, formée principalement des descendants de fermiers. Ces fermiers avaient souffert de l’impact du capitalisme agraire sur la société traditionnelle, qui disloquait la structure de la ferme. C’est pourquoi, au lieu de reproduire le monde de leurs ancêtres, ils allaient orienter leurs enfants vers une nouvelle activité économique. La professionnalisation des fermiers avait commencé au début du siècle, mais c’est seulement dans les années 1930 qu’elle allait prendre toute sa force.

C’est à cette période que se produisit une crise de l’industrie sucrière, et que le sentiment nationaliste provoqua un fort rejet de l’assimilation aux Etats-Unis et de la fonction d’américanisation que les autorités coloniales avaient confiée à l’université. Le principal agent historique de ce changement fut le secteur professionnel descendant des anciens fermiers et agriculteurs moyens ruinés. Ce groupe espérait se convertir en porte-parole des revendications des classes populaires laminées par la crise économique et le chômage.

L’opposition des secteurs professionnels et étudiants au gouvernement colonial au cours de ces années s’explique également par la division du travail établie par les Etats-Unis pendant les premières décennies de la colonisation de l’île. À cette époque, les Portoricains étaient généralement exclus des responsabilités de direction ou d’organisation dans les secteurs public et privé, et ils n’exerçaient que des tâches subalternes. Les seuls Portoricains en mesure d’accéder à des postes d’une certaine importance étaient alors ceux qui, en plus de maîtriser parfaitement l’anglais, soutenaient inconditionnellement l’américanisation et la disparition de notre identité nationale et culturelle.

Cette situation produisait mécontentement et frustration au sein de la jeunesse portoricaine d’alors, attirée par le Parti nationaliste dirigé par Pedro Albizu Campos depuis 1930. Cependant, c’est le Parti populaire démocratique (PPD), fondé en 1938, qui engagea la réorientation économique et politique en réponse à la crise de l’économie de plantation et à l’orientation assimilationniste des premières décennies du colonialisme américain à Porto Rico [13]. Cette configuration fit converger le sentiment nationaliste qui s’était développé dans les années 1930 et la demande de justice sociale engendrée par la crise économique. Ces deux aspirations permirent de mettre sur pied une large coalition de forces politiques et sociales en faveur d’un programme de reconstruction nationale.

Sur le plan économique, le succès du PPD au cours des années 1940 entraîna la fin de l’économie de plantation de la canne à sucre au profit d’un programme d’industrialisation. Sur le plan politique et idéologique, la victoire électorale du PPD signifiait la réorganisation de l’appareil de l’Etat colonial et son adaptation aux besoins de la nouvelle structure économique, au développement de la conscience nationale et aux demandes de plus grande participation des Portoricains à l’administration du pays [14].

La nouvelle université née de ce changement était différente de la machine à américaniser installée par les autorités américaines en 1903. L’université portoricaine des années 1950 et 1960 s’inspirait du modèle d’enseignement libéral des États-Unis. Sa philosophie éducative n’était ni ouvertement « américanisante » ni anti-portoricaine. Mais elle adoptait des formes sophistiquées pour combattre le sentiment nationaliste qui s’était manifesté lors de la grève des étudiants en 1948, et pour maintenir la jeunesse à l’abri des idées alors mises en vogue par le processus de décolonisation qui transformait la carte politique et géographique de l’Afrique et de l’Asie [15].

Les désaccords avec cette politique ne se limitaient pas au secteur indépendantiste. Ils se manifestaient aussi dans un secteur du PPD pour lequel l’affirmation nationale et la culture portoricaine étaient encore des valeurs importantes à conserver et développer. Ce critère fut une des considérations fondamentales avancées pour la création, en 1955, de l’Institut de culture portoricaine, institution publique consacrée "à l’étude, à la conservation, à la diffusion et à l’enrichissement de notre culture nationale" [16].

La victoire, en 1968, du Parti nouveau progressiste (PNP) changea la physionomie de la lutte culturelle à Porto Rico. Les positions de ce mouvement annexionniste vis-à-vis de la langue espagnole et de la culture portoricaine ont évolué au cours des trente dernières années. Elles sont passées de la volonté de remplacer complètement la langue espagnole et la culture nationale par l’anglais et la culture américaine à la déclaration - sans conviction – selon laquelle l’espagnol "n’est pas négociable" et qu’il faut défendre la "estadidad jibara" (Etat créole).

Il ne faut pas se laisser bercer par les mots. Quand les dirigeants annexionnistes parlent d’Etat créole ou affirment que l’espagnol n’est pas négociable, ils le font de manière démagogique, conscients que, pour l’immense majorité du peuple et de l’électorat portoricains, l’espagnol est leur unique langue et qu’ils ne seraient nullement disposés à appuyer électoralement sa suppression et son remplacement par l’anglais.

Pour le PNP, qui a élargi considérablement sa base électorale dans les années 1970, grâce au mot d’ordre "l’Etat est pour les pauvres", le problème de la langue le place devant une contradiction insurmontable. Non seulement parce qu’il ne peut pas convaincre son électorat de la nécessité d’abandonner l’espagnol et la culture nationale et de les remplacer par l’anglais et la mythologie sociale des États-Unis, mais parce qu’il ne peut pas convaincre les membres du Congrès et la classe dirigeante des États-Unis du bien fondé de la transformation en 51ème Etat fédéré d’un pays hispanophone, latino-américain et caribéen, qui a vu naître des personnes capables de lancer un assaut contre le Congrès et contre la résidence du Président des États-Unis pour défendre leur indépendance, et où la grande majorité de la population, outre qu’elle est métisse, sait à peine parler l’anglais.

Si, à cette réalité, on ajoute le fait que le mot d’ordre "l’Etat est pour les pauvres" est perçu par de nombreux progressistes et dirigeants politiques américains comme une vision parasitaire de la relation entre Porto Rico et les États-Unis, on comprend pourquoi le Congrès n’a pas voulu se sentir lié par les résultats d’un référendum donnant aux Portoricains le choix entre l’indépendance, le statut d’Etat libre associé ou l’annexion aux Etats-Unis.

Derrière ce refus il y a aussi des considérations conjoncturelles, telle la campagne de certains secteurs américains en faveur de l’ English Only (« uniquement l’anglais ») ou comme le rejet du statut d’Etat fédéré pour le district fédéral (Washington DC) pour des raisons racistes et pragmatiques afin d’éviter que les Noirs n’acquièrent davantage de pouvoir au sein du Congrès. Il y a surtout la constatation d’un fait historique : malgré presque un siècle d’efforts, les États-Unis ont échoué dans leur tentative d’assimiler Porto Rico linguistiquement et culturellement.

Malgré cela, la première loi approuvée après la victoire aux élections de 1992 du gouverneur annexionniste Pedro Rossello prétendait faussement que Porto Rico était un pays bilingue, et elle imposait ainsi l’anglais comme langue officielle à côté de l’espagnol. Il s’agissait d’une double tromperie. Les auteurs de ce texte savaient en effet parfaitement qu’à Porto Rico, comme cela a été établi par la plupart des études sur ce sujet, plus de 80 % de la population ne parle pas couramment, ou pas du tout l’anglais, et que le bilinguisme, loin d’être une réalité, pourrait être seulement un but à atteindre à long terme.

Si l’intérêt du parti annexionniste avait réellement été de promouvoir ce bilinguisme, il aurait dû mettre en œuvre des moyens pour améliorer l’apprentissage de l’anglais, au lieu de se contenter de faire adopter une loi déclarant l’espagnol et l’anglais langues officielles. Le parti annexionniste a ainsi fait la preuve que son véritable but était de tromper le Congrès et le peuple des États-Unis, en projetant une image falsifiée de la réalité linguistique et de la culture nationale portoricaines. Le bilinguisme ne se décrète pas : il s’acquiert à travers l’expérience historique, l’éducation et l’interaction. 

Il est inutile de travestir la réalité de Porto Rico pour tenter d’en faire un Etat de l’Union. Chacun sait que son incorporation bouleverserait les rapports de forces au sein de la société américaine. Et, contrairement à ce que l’on pourrait craindre, il n’y aurait pas, dans cette hypothèse, de danger d’assimilation. Porto Rico n’est pas assimilable. Loin de signifier la fin de notre pays comme entité, son accès au statut d’Etat fédéré pourrait, au contraire, signifier le commencement de la fin des Etats-Unis traditionnels. L’intégration de notre île n’aurait pas la même signification que celle, il y a plusieurs décennies, de l’entrée d’Hawaii et de l’Alaska dans l’Union. Les conséquences seraient autrement plus sérieuses.

La société portoricaine, déjà divisée profondément sur ce sujet, en serait bouleversée. Mais la vie politique américaine le serait bien davantage. Les Etats-Unis ne seraient plus seulement une nation d’immigrés : ils deviendraient aussi un Etat multinational. Par ailleurs, et contrairement à ce que l’on pense généralement, l’annexion de Porto Rico n’entraînerait pas nécessairement le remplacement de l’espagnol par l’anglais dans l’île, car on n’impose pas une langue par décret à un peuple qui ne la parle pas. De plus, Porto Rico ayant accédé au statut d’Etat de l’Union, deviendrait alors le principal promoteur du bilinguisme et du multiculturalisme sur tout le territoire continental américain, ainsi que le fer de lance de la culture hispanique et caribéenne aux États Unis…

De plus, si Porto Rico devenait un Etat il aurait droit à une représentation au Congrès : deux sénateurs et sept représentants, et les Portoricains pourraient voter pour élire le Président des Etats-Unis. L’hégémonie actuelle du secteur anglo-saxon serait en péril. C’est pourquoi il considère notre pays comme une menace pour l’avenir des États Unis…

Notes

[1] Jorge Duany, The Puerto Rican Nation on the Move : Identities on the Island and in the United States, The University of North Carolina, Press, Chapel Hill and London 2002.

[2] Gerardo Alvarado Negrón, “La isla pierde población”, El Nuevo Día, San Juan, 4 de agosto de 2010, p. 4.

[3] Geoffrey Fox, Hispanic Nation, The University of Arizona Press, Tucson, 1996.

[4] Francisco L. Rivera-Batiz and Carlos Santiago, A Puerto Rican in the United States : A Changing Reality, The National Puerto Rican Coalition, Inc. Washington, D.C., 1994.

[5] Lic. Alfonso L. García Martínez, Puerto Rico, Leyes fundamentales, Editorial Edil, Río Piedras, 1989, p. 129.

[6] Luis Muñiz Souffront, El problema del idioma en Puerto Rico, San Juan, Biblioteca de Autores Puertorriqueños, 1950.

[7] Message du Président du Sénat de Porto Rico, Miguel Hernández Agosto, lu à San Juan de Puerto Rico le 5 avril 1991, à l’occasion de la signature de la loi qui proclame l’espagnol langue officielle de Porto Rico.

[8] Idem.

[9] Idem.

[10] Idem.

[11] Aida Negrón de Montilla, La americanización y el sistema de instrucción pública, 1900-30, , Editorial Universitaria, Universidad de Puerto Rico, Rio Piedras, 1977.

[12] Ángel Quintero Rivera, Clases sociales e identidad nacional en Puerto Rico : identidad nacional y clase social, Ediciones Huracán, Río Piedras, 1979, p.23.

[13] Isabel Picó, "Los estudiantes universitarios de la década del treinta : del nacionalismo cultural al nacionalismo político", Revista de Ciencias Sociales, vol. XXIX, n° 3-4, juin 1985.

[14] Emilio González, "El populismo en la Universidad", communication prononcée lors du symposium sur l’Université, la société et le pouvoir, organisé à l’Université de Porto Rico du 13 au 15 novembre 1985.

[15] Jaime Benítez, Junto a la Torre, Jornada del Programa Universitario (1942-1962), Editorial Universitaria, San Juan, 1962, p. 76.

[16] Ricardo E. Alegría, El Instituto de Cultura Puertorriqueña : 8 años contribuyendo a fortalecer nuestra consciencia nacional, Instituto de Cultura Puertorriqueña, San Juan, 1978. p.7.





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