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QUAND LA GAUCHE DÉSESPÈRE SON PEUPLE…

Pourquoi Marie a voté FN

Par Christophe Ventura  |  4 juillet 2014     →    Version imprimable de cet article Imprimer

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La scène se déroule au cœur de Paris dans l’après midi du 18 juin 2014. Elle emprunte à la fiction, mais emprunte seulement. Tous les propos rapportés ont bien été tenus. Marie (son prénom a été modifié) est le personnage central du récit. La quarantaine engagée, visiblement d’extraction sociale populaire, cette femme, désormais membre de la petite bourgeoisie éduquée, savoure, accompagnée de son mari, un vin aimable à la terrasse d’un café où deux amis de longue date conversent.

Manifestement aimantée par leurs échanges consacrés aux gouvernements progressistes sud-américains, à l’état de la gauche en France et à la situation politique en général après les élections européennes du 25 mai qui ont vu le Front national (FN) arriver en tête dans un contexte de forte abstention, Marie s’invite avec courtoisie dans une conversation dont le développement va mener chacun des protagonistes bien au-delà de ce qu’il avait imaginé...

Peu à peu, le lacis des mots cède la place à un échange qui se construit autour de plusieurs questions. Pourquoi les classes populaires et, plus généralement, les électeurs de gauche se retrouvent dans l’abstention d’élection en élection ? Pourquoi la « gauche » politique et sociale subit-elle de tels affronts et un isolement croissant ? Se pourrait-il que son cadre de références sociales et culturelles ne soit plus opérant après les défaites historiques du mouvement ouvrier en Europe et la conversion ruineuse de la social-démocratie au néolibéralisme ? Se pourrait-il que les mutations du régime économique aient à ce point fragmenté et liquéfié la classe des travailleurs en Europe qu’on ne puisse même plus la considérer en tant que telle ? Le combat politique et la conquête du pouvoir d’Etat dans le cadre national seraient-ils perçus comme des actions nécessairement limitées en régime de mondialisation des flux marchands, financiers et des décisions ?

D’autres questions surgissent. Nos peuples considèrent-ils que l’essentiel des décisions qui affectent leur vie quotidienne et concrète n’a plus sa place dans le périmètre de ce qui est discutable dans celui de « la politique » ? Veulent-ils que la souveraineté, vidée de ses contenus et de son contenant, soit récupérée, restaurée et renforcée pour que le statut de citoyen(ne) recouvre un sens ? L’espace public restera-t-il, dans le futur, monopolisé par des partis de masse à vocation hégémonique, ou assistons-nous à l’avènement de la « politique liquide », annoncée par Zygmunt Bauman, dans laquelle cohabiteront un éventail de partis sans hégémonie centrale et moins représentatifs avec des flux entrants et sortants de citoyens non-engagés ou engagés dans des formes d’appartenance et d’action non-conventionnelles [1] ? Pourquoi une formation d’extrême-droite a-t-elle siphonné le patrimoine propositionnel de la gauche républicaine et sociale pour le dévoyer et servir la formation patiente d’un projet économique et social cohérent en réponse à la crise systémique : un capitalisme national dirigiste qui exigera la soumission et la désunion du salariat ?

 

MARIE
(Elle se présente, faisant glisser son briquet sur une table ronde.)

Excusez moi, je vous écoute, ce n’est pas très bien mais ce que vous dites nous intéresse [2]. Je le dis souvent à mon mari vous savez : « Chavez, il avait raison, il a fait ce que quelqu’un devrait faire ici  ». On peut le critiquer certainement, je n’en sais rien, mais ce n’est pas juste la manière dont il a été traité par les médias. Là-bas, en Amérique latine, ils ont l’air d’avoir fait ce qu’il fallait. Il a eu raison Chavez. Il a dit leur fait aux Etats-Unis. Lui, au moins, il a défendu la souveraineté de son pays face à eux et à tous les traités internationaux qui les asphyxiaient. On devrait faire la même chose ici. On peut rien faire avec ces traités qui nous lient. Que ce soit le Grand marché transatlantique ou ceux de l’Union européenne. De toute façon, ce qui est important, ça ne se décide plus ici. Je vous ai entendu parler du Monde diplomatique. C’est vrai que c’est un super journal ça. Bon, pas toujours facile à lire, mais il y a de la substance dedans et puis il parle de ce que les autres ne veulent pas aborder. C’est sérieux et on en apprend. Moi j’aime beaucoup, je suis lectrice depuis des années même si je ne lis pas tout à l’intérieur !

Non, mais je vous dis ça, on est tous un peu les mêmes. On est de gauche quoi. Moi, j’ai toujours voté à gauche (sauf en 2002 pour Jacques Chirac) ou contre. Mais quand j’y pense, ça me fout les boules ! En 2005 [3], là j’étais contente de voter contre ! Mais vous voyez ce qu’ils en ont fait après ! Que ce soit Sarkozy ou maintenant Hollande. J’ai même voté pour lui en 2012 parce qu’il fallait mettre l’autre dehors, pas possible autrement, c’était trop. Mais quand je vois maintenant, ça me rend folle. Quel mépris, c’est pire, il fait rien de ce qu’il a promis, rien. Je vais vous dire, moi j’ai toujours été de gauche, mais ils font pareil ! C’est les mêmes, aux ordres des marchés financiers et tout.

Je vois que vous appréciez Mélenchon. C’est sûr que je l’aime bien, moi aussi, j’ai failli voter pour lui en 2012, mais j’ai voté deux fois pour l’autre pour être sûr de mettre Sarkozy dehors. Mais c’est sûr que c’est pour lui que j’aurais voulu voter. Mais qu’est-ce qui lui est arrivé ? Je veux dire, vous n’êtes pas assez clair sur certaines questions. Le discours du Parti de gauche et du Front de gauche, il est devenu inaudible. Non, franchement je vous le dis : inaudible !

AMI 1

Mais comment ça, à quel niveau ?

 

MARIE
(D’une voix assurée.)

Ce n’est pas clair, on ne comprend pas où vous voulez en venir. Dedans, pas dedans ? Ce n’est pas assez radical. C’est trop compliqué à chaque fois. Y a pas le choix, il faut être radical parce que la situation l’exige, sinon ça ne veut rien dire. Vous dites quoi sur l’Europe ? Sur l’euro ? Et puis, on ne comprend pas à la fin, vous êtes trop dans le système finalement. Vous étiez à moitié avec le gouvernement aux municipales [4], les gens pensent que vous êtes avec eux à la fin. Vous critiquez, critiquez ; Mélenchon les engueule, les engueule, mais vous les aidez. C’est comme ça que c’est perçu.

Nous, on habite en Picardie, vous y êtes déjà allé ? Mais là-bas, ça me fait mal de vous le dire parce que je suis avec vous, je suis d’accord avec vous au fond, mais vous êtes inexistants, inaudibles. Les gens ne comprennent pas ce que vous voulez, ce qu’on veut. Vous ne vous occupez pas d’eux, la vraie gauche aussi a abandonné les milieux populaires. Ce sont des gens bien vous savez, ils sont mal, mais ce sont des gens bien, on peut pas les regarder de haut. Ils ont perdu quelque chose, c’est certain. La politique, la lutte, c’est terminé, mais il faut les aider, il faut être à côté d’eux.

(Des larmes montent aux yeux de Marie, une colère s’empare de son visage sociable, un regard rouge apparaît qui voudrait voir l’espoir)

AMI 1

Mais excusez-moi, vous avez voté quoi aux européennes ?

MARIE

(Elle avale une bouffée d’air pour prendre son courage à deux mains, la tête est un peu rentrée, mais prête à assumer)

Eh ben je vais vous dire, voilà, cette fois-ci j’ai voté comme le peuple que j’aime.

AMI 1

Pour le FN ?

MARIE

Ben oui, voilà, je le dis, c’est la première fois que je le dis comme ça, après tout, ça me fait du bien, je ne veux pas le garder pour moi.

(Marie regarde son mari. Il sait et salue sa franchise)

Oui, j’ai voté pour eux et je peux vous dire que je n’y crois pas quand j’y pense moi-même. Et pourtant oui, je l’ai fait et je ne le regrette pas. Ca me rend dingue quand je vois ce que les partis de gauche ou de droite ont fait à ce pays, à tous ces gens, vous comprenez ? Et la gauche, c’est pareil, j’en peux plus.

AMI 2

Je ne suis pas d’accord avec vous quand même. La gauche, ce n’est pas la droite tout de même. Regardez, ils ont quand même fait des réformes importantes sur le plan sociétal. Elles sont importantes. Et puis moi, je vote pour des gens qui savent gérer des institutions. Je ne crois pas à un changement en dehors des institutions. Alors voilà, à la fin, je préfère la gauche à la droite dans les institutions.

MARIE
(Agacée)

La gauche ? Mais vous croyez que c’est ca qu’il attend le peuple de la gauche ? Oui c’est bien, il fallait les faire ces réformes, je n’ai pas de problème avec ça, au contraire. Mais c’est tout ce qu’elle a à offrir, la gauche, au peuple qui galère tous les jours ?
Les institutions ? Moi aussi je pourrais y croire s’il y avait un dirigeant capable de diriger, qui ne prendrait pas ses ordres ailleurs. Mais ils ne peuvent plus maintenant ! C’est trop tard ! Je vous l’ai dit, les choses importantes ne se décident plus ici. Et ici, ceux qui dirigent sont bouffés par les lobbys, c’est copain-copain à tous les étages. En vérité, ils sont d’accord avec les décisions prises ailleurs par ceux qui dirigent vraiment ! C’est les mêmes !

(Marie prend une voix grave, presque émue)

Je vais vous dire, j’ai voté comme ce peuple que j’aime parce que j’ai toujours voté pour lui, voté pour ceux qui le représentent. Et aujourd’hui, c’est comme ça, c’est elle, c’est Marine. Alors oui, et parce qu’il n’y avait pas d’enjeu national, c’était un vote européen, j’ai voté pour elle, avec le peuple. Vous voyez, on les déteste ces gens-là, ce peuple est méprisé, et même par la gauche. Marine Le Pen est méprisée par tous ces gens du système. Eh ben les gens, ils votent pour elle parce qu’elle est traitée comme eux, avec mépris par le système.

(Maria décoche)

Je sais ce que vous pouvez penser de ce que je vous dis. Vous m’entendez là ? Vous entendez cet accent quand je parle. Je ne suis pas parisienne, c’est clair. Je vis en Picardie, mais ma famille vient de la région de Toulouse. Je suis issue d’une famille de républicains espagnols alors je sais bien ce que c’est (les larmes aux yeux.) Je n’ai pas besoin de leçon sur l’extrême-droite et le fascisme, je sais bien ce que c’est. Je sais bien que c’est grave.

 

AMI 1

Mais les gens savent bien qu’ils votent pour un parti d’extrême-droite tout de même, raciste et de droite, vous ne croyez pas ?

MARIE

Mais non, pas du tout, ce n’est pas pour ça qu’ils votent pour Marine. Oui, il y a du racisme aussi, c’est clair. Mais c’est un racisme idiot, un racisme bizarre. En même temps, tout le monde est mélangé, chacun a son copain, sa copine qui a des origines maghrébine, africaine, asiatique ou autre chose. C’est encore plus vrai chez les jeunes. Et ils sont un paquet à avoir voté pour elle, les uns comme les autres !

Y a autre chose. Les gens, ils votent pour elle parce qu’ils se sentent abandonnés, qu’ils sont méprisés par le système et qu’ils ont de moins en moins au quotidien. Si ce n’est plus le cas, ils ne resteront pas avec elle, mais le problème c’est qu’on voit pas d’autres dirigeants crédibles pour ça. La gauche et le Front de gauche, c’est inaudible et pas crédible. Le Pen, elle, elle fait trembler tout le beau monde et elle a un programme simple, carré, et même de gauche par bien des aspects. Parce que là où elle a été forte, c’est qu’elle a récupéré les thèmes que la gauche devrait incarner. Elle ne tricote pas ; au moins c’est clair : on casse les traités qui nous tuent, on décide nous, on arrête avec le libre-échange, on protège les plus faibles et dans une crise comme celle que nous traversons où le boulot se fait rare, on ne peut pas assumer une concurrence objective entre nos travailleurs et ceux qui viennent de l’étranger.

AMI 1

Mais Chavez au Venezuela, il a toujours assumé le fait que les plus faibles ce sont toujours les Noirs et les indigènes, ceux qui ont dû partir de chez eux ou ceux qu’on a pillés pour se mettre à leur place. A partir de là, il a toujours affirmé que si on veut défendre et émanciper les plus pauvres, alors il faut tous les mettre à égalité, ils doivent avoir les mêmes droits et les mêmes devoirs. Pas de sous-catégories entre eux parce que ça, ça fait le jeu du système. Là dessus, Le Pen, on ne l’entend pas.

MARIE
(Délestée et souriante)

Ecoutez, Marine n’a pas un programme de droite, désolée, c’est ça qui est fou. Par exemple, chez nous, je peux vous dire que ceux qu’ont voit défendre La Poste, c’est eux ! Vous avez vu, ils défendent la grève des cheminots. Oui, elle propose la préférence nationale, je sais bien ce que ça cache à la fin, mais elle propose du social pour les nationaux. Voilà. C’est là où elle est forte. Et les nationaux, ce n’est pas que les gaulois. C’est tous ceux qui ont la nationalité française. Elle le dit bien aussi.

Note de l’auteur

Nous avons hésité à restituer cet échange. Au fond, coup de tonnerre pour ceux qui l’ont vécu, n’est-il pas une simple anecdote ? Peut-être. Mais en sommes-nous si sûrs…
 
Dans un contexte de déclin de la participation populaire aux rites collectifs de la vie publique, le FN constitue manifestement – et paradoxalement – un ultime investissement politique pour celles et ceux qui acceptent encore de jouer le jeu des urnes. Il s’impose dangereusement comme l’espace qui charrie toutes les formes d’expressions disponibles – politisées ou non axées – contre les pouvoirs (économique, financier, culturel, médiatique, politique) et leur consensus et semble se convertir, dans ce périmètre, en front de l’unité populaire face à eux.

L’ancrage du FN et le développement de son influence idéologique dans la société sanctionnent l’échec sans retour des partis du centre du système politique, des élites et de leur consensus en matière de projet et vis-à-vis de leurs électorats traditionnels. Cette formation exprime, de ce point de vue, un véritable soulèvement politique et civique dont la montée en puissance se confirme.

Dans une prochaine étape, tous les acteurs du centre du système tenteront de se coaliser sous des formes indéterminées à cette heure. Le « modèle Renzi » de « grande coalition » rajeunie – où lorsque la nouvelle génération à succès de l’oligarchie soutenue par le monde industriel, financier et médiatique remplace l’ancienne compromise avec la période antérieure – offre la probable perspective pour tous. Ils le feront dans l’espoir de sauver leur système en crise mais rien n’indique qu’ils y parviendront. Le peuple entre en dissonance, il n’écoute plus ses maîtres, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent [5]. Mais il n’aime plus « la gauche », trop associée à ce monde. Celle-ci est en péril. Assisterons-nous à la reconstitution de l’agglomérat volcanique, toxique et funeste de la « révolution nationale » ?

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Notes

[1] Sur ce sujet, lire Christophe Ventura, « Post-fordisme politique ? », Mémoire des luttes.

[2] Nous avons choisi de restituer ces échanges tels quels, dans leur forme quasi brute, sur la base de notes prises dans la foulée de l’événement.

[3] Contre le projet de traité constitutionnel européen soumis à référendum.

[4] Les élections municipales se sont déroulées les 23 et 30 mars. Dans un grand nombre de villes, le Front de gauche, plus précisément le Parti communiste membre du Front de gauche, s’est allié avec le Parti socialiste au gouvernement dès le premier tour.

[5] Sur ce sujet, lire l’éclairante analyse de Immanuel Wallerstein, « Le centre ne peut tenir », mai 2014, Mémoire des luttes.





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