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Pourquoi la question de la souveraineté doit-elle intéresser les mouvements sociaux ?

Par Christophe Ventura  |  9 juin 2016     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Ce texte s’inspire de celui rédigé par l’auteur dans le cadre de sa participation au projet Intercoll issu du processus des Forums sociaux mondiaux. Intercoll est un espace ouvert d’élaboration et de confrontation des mouvements sociaux et citoyens. Il vise à participer à l‘émergence progressive d’un nouvel « intellectuel collectif international » à partir de l’élaboration intellectuelle des mouvements et des réseaux de recherche et d’éducation populaire qui leur sont liés. Pour en savoir plus : http://intercoll.net/
La présente contribution a pour fonction de proposer un cadre de réflexion ouvert sur la question de la souveraineté politique dans la perspective d’impulser les travaux du groupe de travail « Souveraineté et mouvements sociaux » du projet Intercoll. Il tente d’aborder ce chantier à partir de la question de savoir en quoi la souveraineté constitue un enjeu de stratégie pour les mouvements sociaux.

De toute part, la souveraineté des peuples est piétinée par les marchés financiers et les représentants de leurs intérêts au sein des institutions internationales, d’intégration régionale et des Etats. Pour contourner la souveraineté populaire – ou la réduire à néant si nécessaire –, les fondés de pouvoirs du capitalisme financier évoluent et agissent dans des espaces et des maillages institutionnels, juridiques et territoriaux multidimensionnels et interconnectés. Ces derniers s’organisent et se réorganisent en permanence en fonction de principes qui empruntent plus au système critique auto-organisé du vol d’étourneaux qu’à celui de la centralisation.

Combinant relations inter-étatiques et institutions politiques et technocratiques (Commission européenne, Parlement européen), juridiques (Cour de justice de l’Union européenne) et financières (Banque centrale européenne) supranationales, le système de l’Union européenne (UE) constitue, à l’échelle d’une région-monde, un archétype de ce pouvoir globalisé.

Face à lui, les peuples exercent leur vie démocratique dans des espaces territorialisés, ceux là mêmes où les individus s’insèrent dans la production et le travail [1]. Dans ces espaces nationaux, les Etats se sont significativement auto-dessaisis de nombreux pouvoirs qu’ils détenaient historiquement en matière de souveraineté économique et financière. En procédant, depuis les années 1970, à la libéralisation intégrale des activités du capital et à l’extension permanente des domaines de la vie sociale « marchandisés » (transports, alimentation, santé, éducation, environnement, etc.), les Etats ont enclenché une double dynamique de perte de contrôle progressive de leurs instruments de pilotage économiques (monnaie, contrôle des capitaux, fiscalité, etc.) et de régulation collective des sociétés (travail, cohésion sociale, industrialisation, éducation, etc.). Ce faisant, ils ont miné leur propre légitimité politique et morale, ainsi que leur puissance, en abandonnant aux marchés une partie croissante des services qu’ils assuraient aux populations et en renonçant aux leviers qui leur permettaient de garantir et de développer leurs ressources.

Cette situation a réduit - de facto - le périmètre d’intervention de la souveraineté populaire dans l’économie. De nombreuses questions (monétaires, financières, etc.) qui affectent directement la vie quotidienne des peuples ne sont en effet plus décidées souverainement par eux, ni par les Etats qui dominent leurs sociétés et leurs territoires. Ce faisant, cette situation a, dans la foulée, également dégradé le pouvoir d’action des forces politiques au sein même de l’Etat, notamment lorsqu’ il s’agit de forces de gauche qui cherchent à limiter le pouvoir de l’argent sur la société. Elles ne sont plus en mesure de mettre en place leurs programmes traditionnels dans une économie mondiale qui a érigé la liberté des mouvements de capitaux et le libre-échange en règles absolues.

En outre, cette situation générale aboutit à un affaiblissement de la capacité de l’Etat et des institutions à fournir une protection aux individus, ce qui aggrave leur crise de légitimité. Ces phénomènes sont parfaitement identifiés par les peuples et permettent de comprendre pourquoi l’abstention structurelle aux élections ne cesse d’augmenter. La baisse de la participation politique correspond en réalité au développement d’un comportement collectif rationnel dans la société. Les populations prennent acte de l’impuissance de la politique à assurer le relais de leurs demandes dans l’Etat et les institutions et mesurent l’affaiblissement des structures étatiques face au pouvoir financier. Ce constat se double d’une perception très claire du rôle des partis politiques, en particulier de ceux qui sont positionnés au centre des systèmes de pouvoir politique et dont les intérêts ont fusionné avec ceux des oligarchies et de l’argent, annulant de ce fait toute autonomie de la politique face à l’économie et la finance.

Dans ce contexte, la récente et tragique transformation de la Grèce en protectorat des intérêts financiers européens et internationaux constitue une nouvelle étape d’un processus largement enclenché partout. Le capitalisme financier et son « élitocratie » politique, intellectuelle et médiatique qui en administre les intérêts disposent désormais d’un nouveau modèle politique : l’autoritarisme de marché. Ainsi, la démocratie n’est plus qu’un modèle politique toléré. Son périmètre s’arrête là où commence la remise en cause des cadres et des règles garantissant la primauté des intérêts financiers et l’enrichissement des hyper-riches. C’est à cela que doivent se soumettre les gouvernements et la délibération démocratique. Dans cette perspective, l’autoritarisme de marché est un modèle qui promeut la répression – culturelle et violente – des mouvements sociaux et de contestation de l’ordre établi.

Face à cette configuration des pouvoirs, quelles doivent être l’action et la contribution des mouvements sociaux qui s’engagent en faveur de la construction d’un monde plus juste, plus égal, plus démocratique et plus pacifique ?

Doivent-ils oeuvrer à la réinstallation du « démos » au cœur des processus de décision, notamment dans l’Etat, afin d’offrir une méthode et des leviers collectifs de résolution pacifique de la crise du système-monde ? Doivent-ils s’engager pour une relocalisation des pouvoirs abandonnés à la finance dans la sphère de la souveraineté politique ? Cette dernière peut-elle devenir une technique d’humanisation de la société, de l’économie et du monde au service d’un projet visant à construire un monde meilleur fondé sur le principe selon lequel la justice sociale et l’inclusion des secteurs subalternes dans les affaires de l’Etat – dont la fonction doit être d’œuvrer à la redistribution de la richesse – sont les moteurs de la prospérité et de la paix ?

Mais l’Etat – seul sujet en droit de la souveraineté – est-il un champ de forces et un instrument de lutte pertinents pour les mouvements sociaux ? Ou constitue-il au contraire un instrument de domination, un pouvoir empêchant l’exercice de la démocratie réelle ?

La souveraineté est-elle un concept pertinent ou une abstraction, une fiction ? Existe-t-il une corrélation effective entre souveraineté et démocratie dans un monde façonné par son économie mondialisée, l’interdépendance accrue des Etats et des sociétés, la diffusion mondiale d’une culture consumériste dominante et l’altération des formes traditionnelles de la souveraineté étatique (en matière économique et commerciale, mais également militaire, de sécurité collective, d’information du fait de l’emprise technologique, de l’espionnage de masse, etc.) ?

Les mouvements sociaux devraient-ils plutôt contribuer à bâtir une société-monde face à l’emprise du capitalisme financier, au-delà de la « souveraineté » ?

Toutes ces questions interpellent les mouvements sociaux et nourriront leurs débats dans les années à venir. Quelles que soient les options envisagées, ces questions imposent d’en traiter d’autres au préalable.

Parmi celles-ci, une nous semble déterminante. Est-il envisageable de transformer le champ global et, au-delà, le monde, en territoire politique ? Si oui, comment s’y organiseraient la participation et la responsabilité démocratiques ?

Au contraire, se pourrait-il que pour la première fois de son histoire, l’humanité ne soit pas en mesure de construire un espace politique démocratique généraliste correspondant à celui qu’elle a accouché dans l’économie ? Et dans ce cas, comment et par où préserver l’humanité de l’horreur économique ?

 

Notes

[1] Deux catégories échappent, dans un mouvement asymétrique, à cette réalité. Les hyper-cadres d’entreprises et du monde financier et bancaire « butinent » au gré des opportunités de pôles de richesse en pôles de richesse au sein des courants dynamiques des chaînes de valeur capitalistes internationales. A l’autre bout, les migrants suivent eux, aux dépens de leur vie, ces courants pour tenter d’échapper à leur condition de pauvres et de victimes des conflits planétaires liés au développement de la pauvreté et des inégalités, des guerres ou du changement climatique.





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