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Quand la BCE s’intéresse aux inégalités et à la pauvreté…

Par Frédéric Lebaron  |  22 octobre 2012     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Avec les publications récentes d’économistes « légitimes » (notamment des « Nobel »), soulignant l’importance actuelle et l’augmentation tendancielle des inégalités de revenus - voire de patrimoines - dans les économies contemporaines [1], le débat sur les politiques économiques continue d’exprimer les craquements et les déplacements multiples issus de la crise financière, économique et sociale mondiale.

Si Joseph Stiglitz a donné le « la » avec ses analyses pénétrantes, puis avec un ouvrage centré sur le rôle des inégalités comme facteur essentiel de la crise financière et économique, il ne semble désormais plus isolé dans un concert de prises de position de plus en plus critiques sur les effets de la dégradation des indicateurs sociaux, notamment en Europe.

Le sentiment d’un dérèglement généralisé affecte aussi les discours, et l’on n’est même plus surpris de voir un Daniel Cohen souligner qu’« un monde néo-darwinien où les plus faibles sont éliminés et soumis au mépris des vainqueurs est en train de s’imposer ». Selon le très médiatique conseiller du candidat François Hollande, mais aussi, entre autres, de George Papandréou et de la banque Lazard, « dans les entreprises comme dans les couples, les indicateurs de bien-être reculent » [2]. Le temps n’est peut-être plus très loin où un Frédéric Lordon [3] (avec les Economistes atterrés) apparaîtra comme un centriste timide dans le flot des analyses « hétérodoxes » et « radicales »…

La Banque centrale européenne (BCE), elle-même, est conduite, pour la première fois, à s’exprimer de façon précise sur la dynamique actuelle des inégalités et de la pauvreté, et même sur les liens entre ces phénomènes et les politiques qu’elle mène [4]. Aurait-elle intégré les préoccupations du rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi de 2009 [5] et changé subrepticement d’objectifs, considérant enfin, devant toutes les évidences, que la stabilité générale des prix perd de son sens dans un monde où les prix des actifs explosent et participent à la déformation rapide de la distribution des revenus et des patrimoines, et cela au moment où les pressions déflationnistes s’accentuent.

La BCE intervient sur le sujet par l’entremise de Benoît Coeuré, économiste-statisticien français (X-ENSAE) récemment nommé au directoire de cet établissement jusque-là dominé par les « PhD economists » à l’américaine et les énarques français. Dans un texte intitulé « What can monetary policy do about inequality » présenté à l’occasion de la Journée internationale pour l’éradication de la pauvreté, celui-ci commence d’ailleurs par reconnaître les tendances récentes à l’augmentation des inégalités de revenus et souligne qu’inégalités et pauvreté sont un sujet de préoccupation « même dans la zone euro ».

Cependant, le message principal de l’article n’est pas dans ce constat, d’ailleurs partiellement contesté quelques lignes plus loin au nom de « preuves empiriques plus mélangées », d’une faible évolution entre 2007 et 2009, la dégradation étant surtout due à l’éclatement de la bulle immobilière, et circonscrite à certains pays… Car si l’auteur ne cesse de multiplier les précautions sur les tendances à l’œuvre, voire de les nier dans le contexte de la zone euro (« les travaux existant portant presque exclusivement sur les Etats-Unis »), il est en revanche assuré de l’existence d’un lien causal et il enrôle à cette fin quelques études récentes. C’est, selon lui, la stabilité monétaire qui garantit le mieux la lutte contre pauvreté et inégalités, et non pas l’inflation, de sorte que la BCE, en assurant par ses interventions « non conventionnelles » le financement des PME depuis 2008-2009, a permis d’éviter une explosion de ces deux « sujets de préoccupation ». A travers son impact opposé à la chute de la croissance, la politique monétaire de la BCE est donc, nous lisons bien, un facteur essentiel de réduction des inégalités et de la pauvreté.

Evoquant « la nécessité cruciale de rétablir la soutenabilité des finances publiques », l’auteur souligne au passage que les Etats devraient, dans leurs arbitrages, veiller à ne pas dégrader le niveau de qualification de la main d’œuvre qui fait la force compétitive de la zone euro, garante de leur croissance à venir. Ainsi, en luttant contre l’inflation, en incitant les Etats à rétablir rapidement l’équilibre budgétaire et en appelant à des « réformes structurelles » qui rétabliront la croissance en restaurant la compétitivité de la zone euro sur le marché mondial, la BCE serait même aujourd’hui à l’avant-garde de la lutte contre la pauvreté et les inégalités.

On notera qu’une telle prise de position a toutes les chances d’apparaître plutôt « hétérodoxe » aux yeux de beaucoup de commentateurs, notamment en Allemagne : la BCE reconnaît enfin (13 ans après sa création, mieux vaut tard que jamais) l’importance de l’enjeu social, et l’on peut penser que Jean-Claude Trichet ou Otmar Issing déploreraient une telle concession à l’air du temps, venue d’un de leurs jeunes successeurs « modernistes » [6].

Il reste que la doctrine BCE ne semble pas très fortement infléchie de sa confrontation à la contestation montante. Et pour commencer, dans l’optique de l’auteur, seule la politique monétaire et certains indicateurs (les plus frustres) d’inégalités de revenus sont pris en compte, jusqu’en 2009 seulement, restriction notable.

Les effets, en matière de pauvreté et d’inégalités, des politiques macroéconomiques menées dans les pays en crise, en particulier depuis 2010, sous l’influence directe de la BCE [7], aux côtés de la Commission et du FMI, commencent pourtant à être documentés, quantitativement et qualitativement, par des épidémiologistes, des médecins, des sociologues, des économistes [8], etc. Certes, ces chercheurs ne publient pas leurs travaux dans les revues aux contours étroits lues par les économistes des banques centrales ou des ministères des finances… Pour autant, ils ne peuvent être exclus a priori des « preuves empiriques » débattues.

La BCE n’a pas « évité la Grande Dépression »  : elle est au contraire à l’origine du plongeon de plusieurs pays dans une récession durable, et sa stratégie jusqu’au-boutiste a contribué à casser toute reprise de l’emploi et de l’investissement dans la zone euro. Son obsession du rétablissement des grands équilibres se traduit aujourd’hui par la mise en œuvre de politiques « austéritaires » particulièrement dures aux plus faibles, plongeant de larges fractions des classes moyennes, de plus en plus précarisées, dans la pauvreté.
Chômage, pauvreté et inégalités sont bien le « prix de la stabilité » et le déni de plus en plus visible et grossier de la BCE souligne l’urgence d’une autre politique.

 

Photo : Eric Pouhier / Wikimedia Commons

Notes

[1] En particulier, Joseph Stiglitz, Le Prix de l’inégalité, Les liens qui libèrent, Paris, 2012 ; Paul Krugman, Sortez-nous de cette crise… maintenant !, Flammarion, Paris, 2012.

[2] Daniel Cohen, Homo economicus, prophète égaré des temps nouveaux, Seuil, Paris, 2012.

[3] Lire son blog « La pompe à phynance » sur le site du Monde diplomatique

[4] http://www.ecb.europa.eu/press/key/date/2012/html/sp121017.en.html

[5] Voir http://www.stiglitz-sen-fitoussi.fr/documents/rapport_francais.pdf

[6] Voir Frédéric Lebaron, Ordre monétaire ou chaos social. La BCE et la révolution néolibérale, Croquant, Bellecombe-en-Bauges, 2006.

[7] Rappelons que le premier ministre qui a succédé à George Papandréou avant les élections de juin 2012 n’était autre que l’ancien vice-président de la BCE, Lucas Papadémos.

[8] Cf. la rubrique « Alter-indicateurs » de la revue Savoir / Agir. Pour une synthèse sur la situation française : Les Inégalités en France, Alternatives économiques/Observatoire des inégalités, Paris, 2012. Sur la hausse des suicides liée à la crise, par exemple : http://www.lancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140.





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