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Commentaire n° 463, 15 décembre 2017

Quelle importance faut-il donner à la défaite de Trump en Alabama ?

Par Immanuel Wallerstein  |  20 février 2018     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Le monde entier sait désormais que, dans l’un des Etats les plus conservateurs des Etats-Unis, un Démocrate, Doug Jones, a battu le juge Roy Moore, candidat républicain, dans une élection partielle provoquée par la vacance d’un siège au Sénat.

Dans les analyses auxquelles tout le monde ou presque s’est livré, ce résultat est qualifié de « sidérant », de « surprise » ou de « miracle », entre autres jugements sommaires du même ordre.

De façon quasi unanime, ces analyses désignent Trump comme le grand perdant de l’élection. Les seules voix discordantes viennent de quelques trumpistes inconditionnels, dont les propos, de l’avis de beaucoup, relèvent d’une tentative peu convaincante de limiter les dégâts.

Chacun, aux Etats-Unis comme dans le reste du monde, a bien sûr envie de savoir ce que change cette victoire démocrate très inattendue, d’une part aux perspectives électorales pour 2018 et 2020, et d’autre part à la puissance géopolitique des Etats-Unis. En un mot, quelle importance donner à cette « surprise sidérante » ?

Revenons sur le positionnement qu’avaient adopté les grands acteurs de la politique américaine avant l’élection en Alabama, et sur les conséquences qu’ils escomptaient, les uns d’une victoire, les autres d’une défaite de Roy Moore. Ce n’est un secret pour personne que l’establishment du Parti républicain, incarné par le leader de la majorité républicaine au Sénat Mitch McConnell, a essayé par tous les moyens de faire battre Moore à la primaire, puis, une fois ce dernier désigné, de dissocier le parti de sa campagne.

Les motivations de McConnell étaient claires, sachant que la campagne de Moore devait donner un élan décisif à l’entreprise d’éviction dudit McConnell du leadership républicain au Sénat. L’espoir des partisans de Moore était de déporter le Parti républicain loin sur sa droite et de déloger du pouvoir tout Républicain étiqueté « modéré ».

Le président Trump s’est immiscé par deux fois dans l’élection d’Alabama : la première, pendant la primaire, en soutenant (quoique assez mollement) Luther Strange contre Roy Moore ; la seconde, après que Moore eut franchi cette étape, en appelant (cette fois avec vigueur) les électeurs à voter pour lui contre le Démocrate. Deux interventions qui se sont soldées l’une et l’autre par la défaite de son candidat. Pas exactement une réussite éclatante...

Du point de vue de McConnell et de ses alliés, l’issue ne pouvait être pire : les Républicains se retrouvent aujourd’hui en position d’outsider pour les élections au Congrès de 2018, avec une bonne chance de perdre le contrôle des deux chambres.

Plus grave encore, le clivage partisan s’est accentué, et l’on ne voit guère que les Républicains puissent refaire leurs forces dans les zones périurbaines sur lesquelles ils comptaient autrefois pour l’emporter.

Cette situation pourrait s’expliquer par la réaction des femmes ayant un certain niveau d’études devant un Parti républicain qui est identifié à sa dérive droitière et aux tweets misogynes de Trump. Cela dépasse l’Alabama. La tendance s’observe depuis un certain temps déjà. Au cours des dernières années, les Républicains ont reculé dans les zones périurbaines à chaque élection, partout dans le pays.

Le Parti républicain va donc livrer un combat défensif face à la poussée des Démocrates, tandis que ceux-ci auront fort à faire pour maintenir l’unité entre leurs leaders traditionnellement centristes et le camp d’une gauche offensive investi depuis peu d’une stature nouvelle.

Ce qui a fait la différence, en Alabama, c’est que les Démocrates sont allés « chercher les voix » – celles des Noirs, des jeunes, des Latinos, des femmes sans affiliation partisane –, alors que nombre d’électeurs traditionnellement républicains sont restés chez eux, à cause de Moore et à cause de Trump. C’est un scénario que les Démocrates ont besoin de répéter dans toutes les élections à venir. De l’avis général, ils le peuvent, mais un sérieux doute subsiste : le peuvent-ils avec un écart suffisant pour franchir l’écueil de charcutages électoraux faits pour les desservir ?

Il se pourrait très bien que ce soient les positions géopolitiques de Washington – notamment en Asie, dans le Nord-Est et dans la région largement musulmane du Sud-Est – qui décident du résultat des prochaines élections américaines. Trump est ici l’acteur clé. Il se croit assez fort pour faire bouger les choses à force de rodomontades rhétoriques et de menaces militaires délibérées. Ce qui est pure illusion, mais ne va pas l’empêcher pour autant d’avoir des comportements très dangereux. Il sème l’effroi chez presque tous les acteurs de ces deux sphères régionales, inquiets, à juste titre, de son refus d’admettre le déclin de la puissance géopolitique américaine – et par conséquent de son propre pouvoir.

Pour peu que la méconnaissance arrogante du véritable rapport de forces affichée par Trump fasse peur à une proportion suffisante d’Américains, il est plus que probable que ces enjeux pèseront sur les élections intérieures aux Etats-Unis.

La position actuelle de Washington sur les affaires du monde n’est pas née avec Trump. Elle s’inscrit dans la continuité de politiques américaines établies de longue date, de Nixon à Bush et Obama. On notera cependant une différence cruciale : Trump est sûr de son pouvoir illusoire. Ses prédécesseurs s’inquiétaient au moins de savoir s’ils disposaient effectivement de tout le pouvoir qu’ils pouvaient souhaiter. C’est ce qui les amena à conclure l’accord iranien ; à renouer des relations avec Cuba ; à s’abstenir de reconnaître publiquement Jérusalem comme capitale d’Israël. Toutes décisions que Trump s’emploie à renverser. Qu’il puisse en être empêché par qui que ce soit, où que ce soit, est rien moins que certain.

Je demandais plus haut quelle importance revêt l’élection en Alabama. Je crois qu’elle a beaucoup d’importance à court terme. Mais à plus long terme, ce n’est qu’une péripétie pour ce qui est de la capacité de survie d’un monde plongé dans le déclin structurel du système-monde moderne.

 

Traduction : Christophe Rendu

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.





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