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Schistes, schistes, rage !

Par Jacques Sapir  |  5 janvier 2015     →    Version imprimable de cet article Imprimer

L’exploitation du pétrole et du gaz de schiste a ouvert des perspectives considérables quant à la taille des réserves disponibles. Elle a permis aux Etats-Unis d’atteindre l’objectif d’indépendance énergétique, mais à un coût énorme – et non encore complètement évalué – pour l’environnement. Ceci s’est traduit, le 30 décembre dernier, par une libéralisation de la législation américaine concernant l’exportation des produits pétroliers.

L’essor de l’huile et du gaz de schiste explique une bonne part (sans doute plus de 50 %) de la croissance des Etats-Unis depuis 2011 car l’exploitation des réserves a donné un véritable coup de fouet à l’industrie. Quant au coût environnemental, il a poussé de nombreux Etats à introduire des réglementations de plus en plus contraignantes [1].

L’exploitation des schistes a eu aussi des conséquences géopolitiques importantes. On prétend très souvent qu’elle pourrait redonner la main aux Etats-Unis face aux pays de l’OPEP, mais aussi face à la Russie. Cette question est donc d’une particulière importance car elle se situe au croisement de l’écologie, de l’économie, de la finance et de la géopolitique.

La dimension financière de cette exploitation est certainement celle qui est la plus ignorée. Pourtant, et comme cela a été le cas pour toutes les industries émergentes, celle des hydrocarbures de schistes a eu recours à la finance, et elle a également engendré un « bulle » spéculative importante autour d’elle. C’est là le résultat d’une très faible capitalisation initiale (situation normale pour une industrie émergente), mais aussi de la financiarisation qui aujourd’hui règne en maître sur l’économie américaine. Cette « bulle » résulte donc du basculement d’une « pseudo-validation » des valeurs engagées vers une « pré-validation », selon le schéma décrit dans le livre de Cédric Durand, Le Capital fictif (2014).

Les forages ne semblent rentables, pour les derniers d’entre eux, qu’au-dessus de 80 dollars le baril. Les forages plus anciens ont eu initialement un seuil de rentabilité plus bas (vers 50-60 dollars), mais leur épuisement a contraint les compagnies à utiliser des techniques qui sont désormais plus coûteuses. Il convient donc d’examiner attentivement la logique économique de cette nouvelle ressource.

Une base saine et une dérive spéculative

L’exploitation de l’huile de schiste repose sur le percement d’un puits, d’abord vertical puis horizontal, et sur l’injection de composés chimiques destinés à fracturer la roche et à en dégager l’huile avec des composés pauvres en hydrogène. Il faut, de plus, un apport externe en chaleur [2]. Ces composés sont en général mélangés à de l’eau, et l’un des premiers problèmes de cette industrie a été le volume de sa consommation d’eau et la pollution des nappes phréatiques environnantes [3]. Le rendement des forages baisse fortement dès la première année, et on peut considérer que, compte tenu des coûts d’exploitation, nombre d’entre eux cessent d’être rentables dès la quatrième année. Le seuil de rentabilité, initialement prévu autour de 30 dollars le baril [4], se situe actuellement vers les 60/70 dollars, et ceci uniquement pour les coûts directs.

Pour les opérateurs, l’intérêt est que la production initiale est forte, et les coûts d’investissements relativement réduits. Une petite société peut donc acquérir une concession (permis de 5 à 10 ans) et la mettre rapidement en exploitation. Avec un prix du pétrole élevé, le rendement est important d’entrée de jeu. Il permet soit de rembourser les emprunts contractés au départ soit de revendre la concession à une autre compagnie moins experte. En cas de chute importante de la production dès la fin de la première année, ceci équivaut à une arnaque pure et simple : la première compagnie fait un large bénéfice et la seconde doit alors se débrouiller avec des rendements qui s’effondrent rapidement.

Ceci donne à l’industrie de l’huile de schiste une dimension de « schéma Ponzi », terme utilisé pour décrire les pyramides financières où l’on rémunère les premiers déposants avec l’argent des déposants suivants. En effet, les investissements sont faits largement à crédit, parfois jusqu’à 100 % des sommes nécessaires. Il faut que la première société puisse revendre la concession très vite pour ne pas être pénalisée par les taux d’intérêt. D’où la nécessité de produire le plus vite possible des quantités importantes d’huile, mais au détriment des rendements futurs, afin de vendre une concession en apparence très rentable. Ceci explique aussi la montée rapide du volume d’huile produit, qui a contribué à déséquilibrer le marché.

Financiarisation de la production

On a fait plus haut allusion aux emprunts. En réalité, c’est l’ensemble du cycle d’exploitation qui est largement financiarisé. Tout d’abord, la concession et le capital initial sont couverts par un emprunt, la compagnie engageant en réalité très peu de capitaux. Ces emprunts, souscrits auprès de petites banques locales américaines qui les titrisent rapidement, se retrouvent dans l’ensemble du secteur bancaire américain. Les taux d’intérêt viennent alors s’ajouter aux frais de forage et d’exploitation. Même si l’on manque d’études systématiques, il semble bien que cela place le seuil de rentabilité au-delà de 80 dollars le baril. Certains auteurs avancent même des sommes de l’ordre de 100 dollars.

Les compagnies ont aussi souscrit des assurances - on appelle cela techniquement des « couvertures de risques » – en cas de baisse des cours. Ici encore, on ne sait pas dans quelle proportion. Mais, ces contrats ont rarement plus de 6 mois à un an de durée de vie. Ils ne semblent pas avoir été conclus après septembre 2014 car les prix ayant commencé à brutalement baisser à cette époque, le tarif des couvertures est devenu exorbitant. La plupart des compagnies qui se sont assurées ne le sont donc que jusqu’au mois de juin 2015. Ces contrats d’assurances ont également été titrisés sur le modèle des credit-default swaps (CDS) qui ont joué un rôle important dans la crise des subprimes. La titrisation, tant des emprunts que des assurances, a été un facteur important de développement dans la finance américaine. Mais, cette titrisation a aussi abouti à répandre le risque dès que l’industrie de l’huile de schiste ne sera plus rentable. C’est le cas aujourd’hui.

Avec la très forte baisse du prix du baril, il est patent que cette industrie perd désormais de l’argent. On peut en dire autant de l’industrie parente des sables bitumineux de la province d’Alberta au Canada. Dès que les assurances cesseront de couvrir les pertes (pour les sociétés qui se sont assurées) la fermeture d’un grand nombre de ces entreprises deviendra inévitable. La chute de la vente des concessions et la baisse rapide des nouvelles mises en production sont autant de signes que l’ensemble de l’industrie de l’huile de schiste est d’ores et déjà entrée en crise. Ceci va alors poser un double problème aux autorités de Washington et d’Ottawa :

  1. Un problème industriel tout d’abord, car un grand nombre des petites sociétés exploitant des concessions vont faire faillite dans les mois qui viennent. Ceci va entraîner l’arrêt de la production, et donc une chute spectaculaire du volume de pétrole produit aux Etats-Unis au second semestre 2015. De plus, les mises au chômage massives des employés vont se répercuter dans le secteur des services. Les Etats-Unis vont donc affronter une crise industrielle, certes localisée mais de grande ampleur, à partir de l’été 2015.
  2. Un problème financier, ensuite, car ces faillites vont transformer en « mauvais dettes » une très grande partie des emprunts titrisés dans les banques américaines. Ceci pourrait déboucher sur l’équivalent d’une nouvelle crise des subprimes » dès l’été ou le début de l’automne 2015 .

Une dimension géopolitique

Les conséquences de la crise à venir seront très probablement non seulement économiques et financières, mais aussi géopolitiques. Il ne fait pas de doute que le gouvernement américain s’est appuyé sur l’industrie de l’huile de schiste dans l’espoir de réduire sa dépendance aux importations de pétrole. Il est tout aussi clair que, dès le début, il a instrumentalisé la baisse des cours afin d’affaiblir la position de la Russie [5], ainsi que celle du Venezuela. Mais si les prix restent bas au-delà de l’été 2015, il sera à son tour frappé très durement.

Il serait dès lors logique que les cours remontent d’ici mars 2015. Mais les marchés ne se pilotent pas comme des avions de combat… Si une hausse est fort probable au second semestre de 2015, nul ne peut dire si elle sera suffisante. En fait, la meilleure stratégie pour la Russie serait paradoxalement de retarder cette remontée.

Si le mouvement des prix aboutit à l’éclatement de la double crise évoquée plus haut, le scénario pourrait être le suivant :

  1. Une chute brutale de la production qui pourrait pousser les prix à la hausse jusqu’à 90, voire 100 dollars le baril, alors que s’ils remontent dès la fin du 1er trimestre 2015, ils se stabiliseraient autour de 75 dollars le baril.
  2. Un affaiblissement de la position américaine, du fait de la crise industrielle et financière qui sera sensible dès l’automne 2015.
  3. Conséquence de cet affaiblissement, une baisse relative du dollar et une montée corrélative de l’euro ce qui – combiné avec la hausse des prix du pétrole – va compromettre le peu de croissance espérée en Europe, et en particulier en France.

La question est donc de savoir si la Russie et les pays de l’OPEP peuvent attendre l’automne 2015. Pour la Russie, cela semble assuré, mais ce l’est beaucoup moins pour certains pays de l’OPEP. Par ailleurs, les grandes compagnies pétrolières américaines peuvent, elles aussi, avoir intérêt à une crise qui leur permettrait de racheter à vil prix des centaines de concessions. Les espoirs suscités par l’huile de schiste risquent donc de se transformer dans les six prochains mois en cauchemar, et en particulier pour les autorités américaines.

Notes

[1] "Chapter 4. Effects of Oil Shale Technologies". Proposed Oil Shale and Tar Sands Resource Management Plan Amendments to Address Land Use Allocations in Colorado, Utah, and Wyoming and Final Programmatic Environmental Impact Statement (http://ostseis.anl.gov/documents/fpeis/vol1/OSTS_FPEIS_Vol1_Ch4.pdf )
Bureau of Land Management. Septembre 2008. pp. 4-3.

[2] Burnham, Alan K. ; McConaghy, James R. (2006-10-16). "Comparison of the acceptability of various oil shale processes" (https://e-reports-ext.llnl.gov/pdf/341283.pdf ). 26th Oil shale symposium. Lawrence Livermore National Laboratory (Golden, Colorado) : 2 ; 17. UCRL-CONF-226717. Smith, M.W. ; Shadle, L.J. ; Hill, D. (2007). "Oil Shale Development from the Perspective of NETL’s, Unconventional Oil Resource Repository" (http://www.osti.gov/scitech/biblio/915351 ). United States Department of Energy. DOE/NETL-IR-2007-022

[3] World Energy Outlook 2010. Paris : OECD. pp. 165–169. Tuvikene, Arvo ; Huuskonen, Sirpa ; Koponen, Kari ; Ritola, Ossi ; Mauer, Ülle ; Lindström-Seppä, Pirjo (1999). "Oil Shale Processing as a Source of Aquatic Pollution : Monitoring of the Biologic Effects in Caged and Feral Freshwater Fish" (https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC1566439 ). Environmental Health Perspectives (National Institute of Environmental Health Sciences) 107 (9) : 745–752.

[4] "Fact Sheet : U.S. Oil Shale Economics" (http://web.archive.org/web/20120108161835/http://www.evi.ee/lib/Security.pdf ). DOE. Office of Petroleum Reserves.

[5] Barack Obama l’a reconnu dans une interview à la radio publique américaine NPR diffusée le 29 décembre dernier. Lire Sylvie Kauffmann, « Le schiste, roi du pétrole », Le Monde, 4-5 janvier 2015.





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