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Sept changements nécessaires pour sauver l’euro et l’Union européenne

Par Joseph Stiglitz  |  9 septembre 2016     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Dire que la zone euro n’a pas été bien performante depuis la crise de 2008 est un euphémisme. Ses pays membres s’en sont moins bien sortis que ceux qui, au sein de l’Union européenne (UE), n’en sont pas membres. Et leur situation est bien plus mauvaise les Etats-Unis qui a été l’épicentre de la crise.

Les pays de la zone euro les moins performants sont embourbés dans la dépression ou une profonde récession ; leur état – pensez à la Grèce – est à bien des égards pire que ce que les économies souffrirent pendant la Grande dépression des années 1930. Les membres de la zone euro les plus performants, tels que l’Allemagne, se montrent robustes mais seulement en comparaison ; et leur modèle de croissance est en partie basé sur des politiques d’exportation des difficultés vers ses « partenaires » d’autrefois.

Quatre types d’explications ont été avancés pour expliquer cet état de choses. L’Allemagne aime à blâmer la victime, en montrant du doigt la prodigalité de la Grèce ; les dettes et les déficits ailleurs. Mais c’est ici mettre la charrue avant les bœufs : l’Espagne et l’Irlande avaient des excédents budgétaires et de faibles ratios dette/PIB avant la crise de l’euro. Ainsi, c’est la crise qui a provoqué des déficits et des dettes, et non l’inverse.

Le fétichisme du déficit est, sans aucun doute, une partie des problèmes de l’Europe. La Finlande, aussi, a eu des difficultés d’adaptation aux multiples chocs auxquels elle s’est confrontée, avec un PIB en 2015 inférieur d’environ 5,5% à son pic de 2008.

D’autres critiques qui « accusent la victime » dénoncent pour ce faire les présumées protections excessives du marché du travail et l’Etat social comme causes du malaise de la zone euro. Pourtant, certains des pays les plus performants d’Europe, comme la Suède et la Norvège, ont les plus solides systèmes sociaux et disposent des plus fortes protections du marché du travail.

Bon nombre des pays qui sont aujourd’hui parmi les moins performants étaient des plus prospères – au-dessus de la moyenne européenne – avant l’introduction de l’euro. Leur déclin ne résulte pas d’un changement soudain dans leur législation du travail ou d’une épidémie de paresse depuis la crise. Ce qui a changé, c’est la configuration monétaire.

Le second type d’argumentations convoquées pour expliquer la situation actuelle stipule qu’il aurait fallu que l’Europe soit dotée de meilleurs dirigeants, d’hommes et de femmes ayant mieux compris l’économie, capables de mettre en œuvre de meilleures politiques. Bien sûr, il est indéniable que les politiques défectueuses menées par les dirigeants actuels – non seulement l’austérité, mais aussi les réformes malavisées dites « structurelles » qui ont renforcé les inégalités et ainsi affaibli davantage la demande globale et le potentiel de croissance – n’ont sans doute fait qu’empirer les choses.

Mais la zone euro a été conçue comme un arrangement politique, dans lequel il était inévitable que la voix de l’Allemagne soit prépondérante. Quiconque ayant traité avec les décideurs allemands au cours des trente dernières années aurait dû connaitre à l’avance le résultat probable. Plus important encore, compte tenu des outils disponibles, pas même le plus brillant des tsars de l’économie n’aurait pu faire prospérer la zone euro.

La troisième série de raisons invoquées pour expliquer la mauvaise performance de la zone euro émane de la droite, qui élabore une critique plus large de l’Union européenne, caractérisée selon elle par le penchant des eurocrates à produire des règlements étouffants et inhibiteurs en matière d’innovation. Cette critique rate aussi la cible. Ni les eurocrates, ni le droit du travail ou l’Etat social n’ont changé subitement en 1999, lors de la création du système de taux de change fixe, ou en 2008 lorsque débuta la crise. Plus fondamentalement, ce qui importe, c’est le niveau de vie, la qualité de vie. Quiconque ne voit pas comment nos conditions de vie sont meilleures ici, avec notre air et notre eau extraordinairement propres, devrait visiter Pékin.

Il reste la quatrième explication : l’euro est davantage à blâmer que les politiques et les structures de chaque pays. L’euro était vicié dès la naissance. Même les meilleurs décideurs que la Terre ait jamais portés n’auraient pu le faire fonctionner. La structure de la zone euro a imposé le genre de rigidité associée à l’étalon-or. A ses membres, la monnaie unique a ôté le mécanisme d’ajustement le plus important – le taux de change – et la zone euro leur a circonscrit la politique monétaire et fiscale.

En réponse aux chocs asymétriques et aux différentiels de productivité, il faudrait des ajustements du taux de change réel (corrigé en fonction de l’inflation). Cela qui signifie que les prix dans la périphérie de la zone euro devraient baisser par rapport à ceux de l’Allemagne et de l’Europe du Nord. Mais, l’Allemagne restant inflexible sur l’inflation – ses prix ont stagné –, l’ajustement n’a pu être réalisé que par une déflation dramatique ailleurs. En règle générale, cela s’est traduit par un chômage lancinent et l’affaiblissement des syndicats ; les pays les plus pauvres de la zone euro, et en particulier les travailleurs en leur sein, ont porté l’essentiel du poids de l’ajustement. Ainsi, le plan pour stimuler la convergence entre les pays de la zone euro a échoué lamentablement, avec des disparités en augmentation entre, et dans, chaque pays.

Ce système n’est pas viable à plus ou moins long terme : de véritables politiques démocratiques en assureraient l’échec. C’est seulement en changeant les règles et les institutions de la zone euro que la monnaie unique pourra être pérennisée. Cela nécessitera sept changements :

  • Abandonner les critères de convergence des traités européens qui exigent des déficits inférieurs à 3% du PIB.
  • Remplacer l’austérité par une stratégie de croissance, soutenue par un fonds de solidarité pour la stabilisation.
  • Démanteler un système sujets à crises par lequel les pays doivent emprunter dans une monnaie qui échappe à leur contrôle, et se fier plutôt à un autre système basé sur les euro-obligations ou mécanisme similaire.
  • Rendre plus juste le partage des sacrifices pendant les périodes d’ajustements, les pays bénéficiant de comptes courants excédentaires s’engageant à augmenter les salaires et les dépenses publiques, assurant ainsi que l’augmentation des prix chez eux s’y fera plus rapidement que dans les pays dont les comptes courants présentent des déficits.
  • Modifier les statuts de la Banque centrale européenne (BCE), qui se concentre uniquement sur la lutte contre l’inflation, contrairement à la Réserve fédérale américaine (Fed) qui tient compte de l’emploi, de la croissance, ainsi que de la stabilité.
  • Etablir, en parallèle d’une action visant la mise en place d’une « union bancaire », une garantie commune des dépôts, ce qui préviendrait les fuites monétaires des pays peu performants.
  • Encourager, plutôt qu’interdire, les politiques industrielles de manière à assurer que les retardataires de la zone euro puissent rattraper les meneurs.

D’un point de vue économique, ces changements sont anodins mais la direction prise par la zone euro d’aujourd’hui semble indiquer un manque de volonté politique pour les mener à bien. Cela ne change pas le fait fondamental que la situation intermédiaire actuelle est intenable. Ce système destiné à promouvoir la prospérité et l’intégration des sociétés européennes a juste eu l’effet contraire. Un divorce à l’amiable serait préférable à l’impasse actuelle.

Bien sûr, chaque divorce est coûteux ; mais perdurer vaille que vaille serait encore plus onéreux. Comme nous l’avons déjà vu cet été au Royaume-Uni, si les dirigeants européens ne peuvent pas, ou ne veulent pas, prendre les décisions difficiles, les électeurs européens décideront pour eux. Et ils pourraient ne pas être ravis du résultat.

 

Joseph Stiglitz est prix Nobel d’économie, économiste en chef de l’Institut Roosevelt, ancien premier vice-président et économiste en chef de la Banque mondiale. Il a également été président du Comité des conseillers économiques du président américain sous Bill Clinton.

Cet article a été publié dans sa version originale en anglais dans The Guardian, le 22 août 2016

Traduction : Sylvain Savier
Edition : Mémoire des luttes

Illustration : Commonwealth Secretariat

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