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Commentaire n° 387, le 15 octobre 2014

Syrie : l’ambivalence turque

Par Immanuel Wallerstein  |  17 novembre 2014     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Il fut un temps où, en dépit des nombreux revirements de politiques et d’alliances stratégiques survenant au Moyen-Orient, les objectifs premiers des divers acteurs, au sein de la région comme à l’extérieur, avaient le mérite d’être clairs.

En ce qui concerne la Syrie, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Trois forces s’y affrontent et y déterminent l’évolution de la situation politique : les soutiens de Bachar Al-Assad, les partisans du califat qui se fait appeler l’Etat islamique (EI) et des groupes islamistes soi-disant modérés qui prétendent lutter contre les deux autres mouvances. Or comme chacun sait, il est très difficile d’analyser les luttes tripartites et de prédire leur issue dans la mesure où, à plus ou moins court terme, le combat finit presque toujours par se limiter à deux camps qui se font face. Cependant, dans ce cas précis, bon nombre d’acteurs de la région et d’ailleurs font preuve d’une certaine ambiguïté : la plupart d’entre eux, redoutant de devoir décider à qui apporter leur soutien, préfèrent en effet maintenir ce dispositif tripartite tant qu’ils le peuvent. Une attitude observée par l’Arabie saoudite et par les Etats-Unis, mais surtout par la Turquie, qui partage une longue frontière avec son voisin syrien.

Celle-ci est gouvernée depuis un certain temps par l’AKP (Parti pour la justice et le développement), une formation islamiste qui affirme se fonder sur les valeurs et les pratiques de l’islam tout en se montrant tolérante vis-à-vis des autres sensibilités. A son arrivée au pouvoir, l’AKP a instauré une politique étrangère mettant en avant le souhait de maintenir ses liens avec l’Occident – pour preuve, son statut de membre de l’OTAN et de candidat à l’entrée dans l’Union européenne –, tout en s’efforçant de restaurer le rôle d’Ankara au Moyen-Orient, ce qui implique d’entretenir de bonnes relations avec les autres pays de la région.

Lorsque la guerre civile a éclaté en Syrie, la Turquie a proposé de servir de médiateur. Mais au cours du processus, le président Recep Tayyip Erdogan s’est mis à soupçonner Bachar Al-Assad de lui avoir menti. Profondément insulté, il est alors devenu l’un des principaux partisans d’un changement de régime à Damas.

Rappelons par ailleurs que les gouvernements turcs successifs sont systématiquement restés sourds aux revendications de la minorité kurde, très importante dans le pays, en termes de reconnaissance, de dévolution et de droits linguistiques. En effet, depuis la proclamation de la République de Turquie, il y a plus de 90 ans, Ankara s’est toujours montré intraitable, allant parfois jusqu’à nier l’existence même de ce peuple. Il y a une trentaine d’années, le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), un mouvement marxiste-léniniste, a été créé dans le but d’atteindre les objectifs de la minorité kurde par la lutte armée. Abdullah Öcalan, leader de cette organisation, a été capturé et condamné à la prison à vie.

Cependant, voici quelques années, le régime turc actuel a surpris le monde entier en entamant des négociations avec le PKK dans le but de trouver un compromis. De son côté, l’organisation kurde a déclaré avoir renoncé à la doctrine marxiste-léniniste et être prête à troquer l’indépendance du Kurdistan contre une simple dévolution. Bien que difficiles, ces pourparlers suivaient leurs cours et semblaient prometteurs.

Mais le conflit voisin est venu changer la donne. Aujourd’hui, l’Etat islamique, après avoir réalisé une progression fulgurante dans le nord de la Syrie, cherche à prendre le contrôle de la frontière côté syrien, une région largement peuplée de Kurdes syriens. Ces derniers ont pour principale force politique le PYD (Parti de l’union démocratique). Cette formation, qui entretient des liens étroits avec le PKK, est la première cible des attaques de l’EI, ainsi que la principale force de résistance à son avancée. EI s’est à présent lancée à l’assaut de Kobané, « capitale » de facto de ce territoire kurde de Syrie.

Lorsqu’ils ont annoncé leur intention de créer une « coalition » dans le but de combattre l’Etat islamique, usant de raids aériens pour freiner sa progression, les Etats-Unis ont immédiatement exercé une pression considérable sur la Turquie pour la contraindre à se jeter dans la bataille. Washington, ainsi que les Kurdes des deux pays, ont ainsi exhorté Ankara à ouvrir sa frontière des deux côtés, autorisant à la fois l’entrée sur son territoire des Kurdes syriens menacés par l’EI, à Kobané et ailleurs, et le passage en Syrie des Kurdes turcs souhaitant apporter un soutien militaire à leurs « frères » syriens.

Le gouvernement turc se montre toutefois peu coopératif. En témoigne une déclaration du président Erdogan, qui ne voit aucune raison de faciliter le transit des combattants. Renvoyant dos à dos l’EI et le PKK, il a ainsi rappelé qu’il s’agissait deux « organisations terroristes  » du point de vue de son pays – une position pour le moins étonnante lorsque l’on sait qu’Ankara a longtemps accepté de négocier avec la formation kurde. En outre, il n’est pas sérieux de comparer le PKK et le PYD à l’EI, ce dernier menant une campagne militaire particulièrement agressive contre à peu près tout le monde.

Dès lors, quel est le message délivré par la Turquie ? Le gouvernement affirme que la lutte contre l’EI aura pour effet de renforcer Bachar Al-Assad. Il n’a sans doute pas tort sur ce point. Mais force est de constater que formuler une telle position aiguise toutes les contradictions contenues dans le sujet : la Turquie a ainsi demandé aux Etats-Unis de promettre qu’ils ne se détourneraient pas de leur combat contre le régime syrien en s’engageant notamment pour l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne à la frontière entre la Turquie et la Syrie. A quoi Washington répond qu’une telle mesure est impraticable sans l’envoi de troupes au sol, une option que les Américains ont exclue.

De fait, l’exigence d’Ankara induit un choix binaire : donner la priorité à la lutte contre l’EI revient à réduire le soutien apporté aux islamistes « modérés » de Syrie, dont les effectifs se réduisent comme peau de chagrin. Mais privilégier la destruction du régime Al-Assad équivaut à renforcer l’EI et conduira immanquablement à un massacre à grande échelle des Kurdes syriens, comme le redoute l’envoyé spécial des Nations unies en Syrie.

La Turquie est également confrontée à un dilemme en ce qui concerne ses négociations avec le PKK : d’un côté, ce dernier a menacé publiquement de rompre les négociations si Ankara refusait de tendre la main aux Kurdes syriens ; de l’autre, un engagement plus actif dans la lutte contre l’EI pourrait contribuer à renforcer la position du PKK dans les pourparlers.

Par ailleurs, la Turquie s’efforce d’améliorer ses relations avec l’Iran. Les deux pays partagent en effet des intérêts communs en Afghanistan et en Irak et soutiennent les mêmes forces en Palestine. Mais une position attentiste vis-à-vis de l’EI pourrait mettre un frein à ce rapprochement. A l’inverse, une opposition active à l’EI est susceptible de nuire à la stratégie d’Ankara, qui cherche à se poser en défenseur des islamistes sunnites.

D’une manière ou d’une autre, la Turquie devra adopter une politique plus cohérente à très court terme. Faute de quoi sa volonté de jouer un rôle de premier plan dans la région ne sera pas suivie d’effet, et sa lutte interne avec les Kurdes donnera de nouveau lieu à une explosion de violence. Il n’y a pas de place pour l’ambivalence dans une région en proie à tant de conflits.

 

Traduction : Frédérique Rey
Édition : Mémoire des luttes

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

 

Illustration : Explosion dans la ville de Kobane – Photo : Jordi Bernabeu Farrús

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