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Syrie : les frappes américaines en suspens

Par Immanuel Wallerstein  |  30 septembre 2013     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Pendant plus d’un mois, le monde n’a été préoccupé, semble-t-il, que d’une seule question : les Etats-Unis allaient-ils mener des frappes aériennes punitives contre le régime syrien de Bashar el-Assad et, si oui, sous quelle forme et à quel moment ? Il en ressort trois choses : 1) Toute l’affaire a été émaillée de nombreux rebondissements, le dernier en date étant notamment la proposition russe de placer l’arsenal chimique syrien sous le contrôle d’une agence internationale. 2) Le projet d’intervention américaine a suscité une très forte opposition internationale. 3) Les déclarations publiques de tous les acteurs concernés n’ont paru presque jamais refléter leurs préoccupations et intentions véritables.

Commençons par la proposition russe présentée comme « inattendue » et acceptée par le ministre syrien des affaires étrangères. Résulte-t-elle vraiment d’une remarque anodine du secrétaire d’Etat américain John Kerry, faite en passant mais que les Russes auraient habilement reprise la veille de l’intervention prévue par Barack Obama pour convaincre le peuple américain de soutenir une frappe militaire ? C’est peu probable. Apparemment, John Kerry et Sergeï Lavrov, le ministre russe des affaires étrangères, examinaient discrètement cette possibilité depuis plus d’un an.

L’opposition générale à des frappes américaines, y compris aux Etats-Unis, est notable à deux titres. D’abord, c’est la première fois depuis 1945 que le gouvernement américain rencontre à l’intérieur du pays une telle opposition à l’un de ses projets d’intervention, notamment au Congrès qui jusque-là, presque par routine, les a toujours soutenus.

Ensuite, cette opposition émane de nombreuses parties qui invoquent de nombreuses raisons, ce qui fait toute sa force. Le président Obama a voulu neutraliser ses adversaires en promettant une frappe « limitée », mais cela a eu l’effet inverse, mobilisant de surcroît ceux qui, aux Etats-Unis, au Moyen-Orient et ailleurs, disent qu’une frappe « limitée » n’est pas une solution crédible, parce qu’en fin de compte inefficace, et qui de ce fait la rejettent.
Obama a-il été incompétent, a-t-il menti, ou a-t-il été simplement limité dans ses actes par le déclin relatif de la puissance américaine dans le monde. Probablement les trois à la fois. Si l’on examine ses messages au Congrès et les déclarations de ses principaux conseillers, l’on discerne facilement ce qui motive son action. Benjamin J. Rhodes, son conseiller adjoint à la sécurité nationale, l’a explicité en ces termes : « Depuis des décennies, les Etats-Unis ont pour rôle de soutenir l’architecture de la sécurité mondiale et de faire appliquer les règles internationales. Nous ne voulons pas faire croire que les Etats-Unis renoncent à exercer cette mission d’une façon ou d’une autre ». 

C’est bien là le problème. Les Etats-Unis n’ont plus les moyens d’imposer leur volonté, mais Obama ne veut pas le reconnaître (sur ce point, l’opinion publique américaine, dans l’ensemble, est en avance sur lui). C’est un fait que ses adversaires ne se privent pas de souligner. Citons-en deux : le père Adolfo Nicolàs, le supérieur général des Jésuites, et Vladimir Poutine, le président russe. Le père Nicolàs a déclaré : « Je pense qu’une intervention militaire […] est en soi un abus de pouvoir. Les Etats-Unis doivent cesser de se comporter dans le monde comme la brute du quartier. » Quant à Poutine, il a exprimé son désaccord avec Obama sur l’exceptionnalisme américain dans une tribune du New York Times : « Il est très dangereux d’encourager les gens à se croire exceptionnels. » On imagine mal Staline ayant tenu un tel propos sur les Etats-Unis et le New York Times l’ayant publié. Le monde a changé.

C’est pour cela qu’il ne faut pas prendre à la lettre les déclarations publiques des différents acteurs concernés. Prenons le cas des livraisons d’armes aux rebelles. Il ne fait aucun doute que la CIA, l’Arabie saoudite et le Qatar fournissent des armes. Mais en quelles quantités ? Ces trois pays sont effrayés à l’idée qu’elles tombent in fine dans les mains de leurs vrais ennemis. Pour presque tous les acteurs régionaux, Assad n’est pas un problème. Mieux vaut lui qu’Al-Qaïda. Ce constat est valable même – ou surtout – pour les Israéliens. En fait, les préoccupations de chacun dépassent la Syrie. Israël veut que les Etats-Unis interviennent militairement en guise de prologue à une attaque contre l’Iran. L’Arabie saoudite pense qu’une action limitée en Syrie lui donnera l’occasion d’affirmer son leadership dans le monde arabe. Le Qatar veut contenir l’Arabie saoudite. Enfin, bien sûr, l’armée égyptienne préfère Assad à n’importe qui d’autre.

Où tout cela nous mène-t-il ? La guerre civile en Syrie va encore durer un long moment. Le pays pourrait finir fragmenté entre plusieurs fiefs sous le contrôle de différentes forces armées. La communauté chrétienne pourrait quasiment disparaître, après près de deux mille ans de présence dans le pays. Les faucons partisans d’une extension du conflit continueront à se faire entendre partout dans le monde. Les chances que la guerre se propage sont faibles, mais loin d’être nulles. Il faut donc continuer à s’opposer avec la dernière énergie à une intervention américaine injustifiable en Syrie.

Immanuel Wallerstein

 

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

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