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Commentaire n°401, 15 mai 2015

Un Royaume-Uni post-britannique intéressera-t-il encore quelqu’un ?

Par Immanuel Wallerstein  |  16 août 2015     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Au milieu du 17e siècle, les Provinces-Unies (c’est-à-dire plus ou moins les Pays-Bas actuels) étaient la puissance hégémonique du système-monde capitaliste, alors géographiquement moins étendu qu’aujourd’hui. Au sein de ce système, ce pays était le plus riche et le plus performant sur le plan industriel. Il dominait le commerce et la finance et disposait de l’appareil militaire le plus puissant.

Puis sonna le glas de son hégémonie qui entra en déclin. L’un après l’autre, les atouts qui faisaient sa force vinrent à disparaître. Pour sauver ce qui pouvait l’être, le pays accepta un partenariat asymétrique avec une nation qui aspirait désormais à l’hégémonie, la Grande-Bretagne. L’atout qu’il conserva le plus longtemps fut sa prépondérance dans la finance. Jusque dans les années 1780. A ce moment-là, on aurait pu écrire un commentaire sous le titre « Des Pays-Bas post-Provinces-Unies intéresseront-ils encore quelqu’un ? ».

La vraie question qui se posait alors pour les Pays-Bas est la même qui se pose aujourd’hui pour le Royaume-Uni : intéressent-ils encore quelqu’un ? Si l’on étudie les Pays-Bas depuis les années 1780, on notera que ce pays s’est maintenu parmi les plus riches du monde. La vie y a été plus confortable matériellement que dans la plupart des pays du monde. Mais à part cela, les Pays-Bas ont cessé d’être un pays important. Ils n’ont été à l’avant-garde d’aucune nouvelle avancée technologique. Certes, le pays est resté un nœud important du commerce international, mais en aucune façon indispensable. Et il est incapable d’imposer ses options géopolitiques à d’autres pays. A vrai dire, rares sont ceux qui s’interrogent sur le rôle des Pays-Bas en tant qu’acteur géopolitique. De fait, ce pays s’est effacé de la scène ; tout juste s’est-il efforcé de profiter à la marge des décisions des puissances hégémoniques successives, d’abord le Royaume-Uni, puis les Etats-Unis. Le Royaume-Uni en est maintenant arrivé au stade où se trouvaient les Pays-Bas dans les années 1780, celui d’un pays toujours relativement riche mais devenu incontestablement insignifiant sur le plan géopolitique. Ceux qui se préoccupent le plus de cette situation sont les institutions financières britanniques qui, jusqu’à un passé encore récent, constituaient des organisations très puissantes du système-monde.

Le Financial Times, qui joue plus ou moins le rôle de porte-parole des élites financières britanniques, a publié le 5 mai 2015 un éditorial sous le titre « Après une victoire de légende, la chance de redresser le Royaume-Uni ». La « victoire de légende », c’est bien sûr cette majorité étroite mais décisive remportée contre toute attente par David Cameron et le Parti conservateur lors des récentes élections législatives. Sous-titre de l’éditorial : « La mission de David Cameron est de sauver l’union et de rester en Europe ».

La grande incertitude est de savoir si Cameron est capable de remplir cette mission. S’il en est capable, il sera parvenu à prolonger la puissance des institutions financières britanniques d’une dizaine d’années. Mais nombre de personnes, en Grande-Bretagne comme ailleurs, ont d’autres priorités. Car sauvegarder l’union implique d’empêcher, d’une façon ou d’une autre, le Parti national écossais (SNP) de réaliser son objectif de souveraineté pleine et entière pour l’Ecosse. Le SNP a brillé, et même triomphé, lors de ces élections : il a remporté 56 des 59 sièges à pourvoir pour l’Ecosse au Parlement britannique. Il est difficile de ne pas voir plus clair soutien de l’opinion publique écossaise à son projet, a fortiori quand on se souvient que le SNP n’avait gagné que six sièges lors des élections précédentes.

Il ne faut pourtant pas forcément en déduire que le SNP gagnerait un référendum sur l’indépendance. Mais il dispose d’un véritable pouvoir de négociation avec Cameron, et il compte bien utiliser ce levier. Le SNP a en effet un programme en trois étapes : (a) obtenir immédiatement une autonomie renforcée (« devolution » en anglais) nettement accrue à l’intérieur du Royaume-Uni ; (b) organiser un référendum, de préférence reconnu, sur l’indépendance formulé en des termes qui renforceraient un vote favorable ; (c) devenir un Etat souverain tout en restant dans l’Union européenne (UE) et, bien sûr, en devenant membre des Nations unies. David Cameron, et plus encore sa majorité parlementaire, veulent minimiser la première étape (a), résister fermement à l’idée d’une deuxième (b) ; et ne jamais arriver à la troisième (c).

S’il n’avait que ce problème à affronter, David Cameron pourrait facilement gagner la partie contre le SNP et « sauver l’union ». Las ! Au même moment, le premier ministre subit une très forte pression pour quitter l’Union européenne, ce qui a été surnommé le « Brexit » (« British exit »). Les députés conservateurs du Parlement qui se disent prêts à une sortie pure et simple seraient de soixante à cent. De surcroît, les chantres d’une sortie de l’UE, le Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP), sont devenus, avec 12,6% des suffrages, le troisième parti de Grande-Bretagne en pourcentage de voix.

Pour cette raison, le programme implicite de David Cameron comporte lui aussi trois étapes. Son étape (a) consiste à pousser l’UE à se « défédéraliser » pour permettre au Royaume-Uni de s’exonérer un peu plus encore des exigences qui accompagnent l’appartenance à l’UE. Son étape (b) est de convoquer le référendum qu’il a promis au Parti conservateur pour 2017, mais le plus tard possible. Son étape (c) est de faire perdre les partisans de la sortie au référendum et ainsi de rester dans l’UE.

L’étape (a) voulue par le SNP en faveur d’une « dévolution » importante et immédiate a peu de chance de prospérer, et l’étape (b), celle du référendum, quel qu’il soit, est encore moins plausible. Par conséquent, l’étape (c) d’une pleine souveraineté négociée pacifiquement tient presque du mirage. L’étape (a) voulue par David Cameron qui vise à obtenir davantage d’exemptions par rapport aux règles européennes a peu de chances d’advenir en raison de la forte résistance d’autres membres de l’UE, à commencer par l’Allemagne. L’étape (b), celle pariant sur un échec du référendum, devient par conséquent encore moins probable. Par conséquent, l’étape (c) d’un « Brexit » devient hautement plausible.

Si ces appréciations sont sensées, le double objectif de l’élite financière britannique –sauvegarder l’union et rester dans l’UE – serait atteint dans le premier cas et perdu dans le second. Que viendrait-il alors à se passer ? Le SNP déciderait-il alors de continuer dans la voie des négociations pacifiques, ou bien l’opinion publique envisagerait-elle alors d’avancer plus énergiquement ?

Pour bien mesurer les conséquences d’un « Brexit », il faut se détourner du Royaume-Uni et regarder vers le reste du monde. L’Union européenne se trouve déjà en difficulté : la zone euro fait face à la possibilité d’un « Grexit » (la sortie de la Grèce) qui, s’il survient, pourrait bien conduire à un « détricotage » de toute la zone euro. Qui plus est, l’opinion publique, non seulement en Grande-Bretagne mais aussi ailleurs, manifeste de moins en moins d’enthousiasme vis-à-vis de l’UE et les formations politiques qui appellent à une sortie de leur pays de l’UE gagnent du terrain. L’Union européenne est divisée sur la réponse à apporter face à la réaffirmation par la Russie de son rôle politique en Europe, en particulier au regard de l’Ukraine. Avec déjà toutes ces difficultés, le « Brexit » pourrait être la goutte d’eau qui fera déborder le vase pour l’Union européenne. L’UE et la zone euro sont des châteaux de cartes qui pourraient tout simplement s’écrouler.

Cependant, un effritement de l’UE, a fortiori sa dissolution, ne serait pas sans conséquences pour le reste du monde. Les Etats-Unis ne sont plus une puissance hégémonique incontestée et ne peuvent déjà plus compter sur le soutien militaire du Royaume-Uni. Il s’agit d’un développement qui tombe mal pour l’Amérique. Les Etats-Unis, ou du moins le président Obama, se trouvent encore plus dans l’urgence de conclure un accord avec l’Iran. Cette priorité de la politique d’Obama a pour conséquence de pousser un peu plus encore l’Arabie saoudite à se détacher des Etats-Unis et à vouloir, de fait, faire alliance contre l’Iran avec quiconque, et n’importe qui, ce dont le Roi Salman ne fait aucunement mystère. La réaffirmation géopolitique de la Russie s’en trouve renforcée, et la Chine va peut-être décider de se poser en intermédiaire géopolitique incontournable dans l’ouest de l’Asie.

Enfin, il convient de ne pas oublier que l’économie-monde est mal en point, en dépit des efforts insistants déployés un peu partout pour nous prouver qu’elle serait en passe de surmonter ses difficultés. Cet optimisme officiel est un autre mirage qui pourrait bien ne pas tenir très longtemps.

Pour revenir au début de notre commentaire, David Cameron devrait savourer sa victoire inattendue aux élections législatives britanniques car lui (et les élites financières de son pays) pourraient bien finir par la regretter. Et assez vite.

 

Traduction : T. L.

© Immanuel Wallerstein, distribué par Agence Global. Pour tous droits et autorisations, y compris de traduction et de mise en ligne sur des sites non commerciaux, contacter : rights@agenceglobal.com1.336.686.9002 ou 1.336.286.6606. Le téléchargement ou l’envoi électronique ou par courriel à des tiers sont autorisés pourvu que le texte reste intact et que la note relative au copyright soit conservée. Pour contacter l’auteur, écrire à : immanuel.wallerstein@yale.edu.

Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

 

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