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Un journaliste israélien
réprimande BHL

Par Ignacio Ramonet  |  4 janvier 2011     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Le 31 mai 2010, une flottille pacifique internationale, dont faisait partie le navire turc Mavi Marmara, transportant des secours humanitaires à la population assiégée de Gaza, ainsi que des activistes de nombreux pays - parmi lesquels le grand écrivain suédois Henning Mankell [1] -, fut arraisonnée et attaquée par des commandos israéliens, alors qu’elle se trouvait dans les eaux internationales. L’assaut fit neuf morts et vingt-huit blessés parmi les militants, et dix blessés parmi les militaires israéliens.

La brutalité d’un tel abordage souleva une forte émotion dans le monde. Les autorités israéliennes furent accusées d’avoir agi avec une violence démesurée. L’ONU demanda l’ouverture d’une enquête internationale. En Israël même, les débats sur la disproportion de la force utilisée furent très vifs. Une commission d’enquête israélienne, baptisée Commission Turkel, a d’ailleurs admis que les soldats avaient tiré, sur les passagers du Mavi Marmara, 308 balles réelles...

Dans ce contexte, l’écrivain Bernard-Henry Lévy, dans un article intitulé "It’s time to stop demonizing Israel"(Il est temps d’arrêter de diaboliser Israël) [2], paru le 10 juin 2010 dans le quotidien de gauche israélien Haaretz, prit fougueusement la défense des forces israéliennes et se borna à qualifier l’assassinat de neuf militants humanitaires de simple "stupidité"...

Gideon Levy, un des plus prestigieux journalistes israéliens, connu pour ses positions courageuses et critiques à l’égard de l’attitude des autorités d’occupation dans les territoires palestiniens, et membre de la direction d’ Haaretz, ne put s’empêcher de lui répondre [3].

 

Réponse à Bernard-Henri Lévy


Par GIDEON LEVY
Ha’aretz, Jérusalem.

 

Cher Bernard-Henri Levy, nous ne nous connaissons malheureusement pas. Nous nous sommes vus un bref instant dans les décombres fumants de Gori, en pleine guerre de Géorgie. Vous étiez venu pour une courte visite et, comme d’habitude, avez attiré l’attention, comme dans les autres zones de conflit que vous avez visitées.

J’admire profondément les intellectuels éminents comme vous qui s’efforcent de faire un tour sur les champs de massacre et de prendre la parole. En tentant de protéger Israël, comme en témoigne votre article dans le Haaretz de mardi ("It’s time to stop demonizing Israel"), vous avez fait plaisir à beaucoup d’Israéliens, qui avaient grand besoin d’entendre sur leur pays un mot positif, denrée très rare ces jours-ci.

Je ne vais pas gâcher leur plaisir. Mais au nom de votre appel à mettre fin à la désinformation, je tiens à attirer votre attention sur une information qui vous est peut-être sortie de la mémoire.

On peut facilement imaginer que, du temps où vous étiez plus jeune, vous auriez participé à la flottille. À cette époque, un blocus de plus de quatre ans sur 1,5 million de personnes aurait éveillé chez vous le besoin moral de vous joindre aux protestataires. Mais aujourd’hui, pour ce qui est de vous et de la plupart des Israéliens, il n’y a pas de blocus de Gaza.

En parler est, de votre point de vue, de la "désinformation".

Au fait, puisque vous étiez déjà ici, pourquoi n’avez-vous pas fait un saut à Gaza comme votre ami Mario Vargas Llosa, pour voir de vos propres yeux s’il y a un blocus ? Les médecins de l’hôpital Shifa, par exemple, vous auraient parlé des gens qu’ils voient mourir à cause de ce non-blocus.

C’est vrai, personne ne meurt de faim. Pourtant, l’organisation pour la liberté de mouvement Gisha a publié cette semaine un rapport disant qu’Israël autorise aujourd’hui l’importation à Gaza de 97 articles, contre 4 000 avant le siège. N’est-ce pas un blocus, çà ?

Un grand supermarché israélien a une gamme de 10 à 15 000 articles ; à Paris, c’est certainement plus. Mais Gaza a droit à 97 articles. On s’attendrait de la part d’un bon vivant raffiné comme vous, entre tous, à une meilleure compréhension des besoins gastronomiques.

Vous expliquez, comme si vous étiez le porte-parole de Tsahal, qu’Israël laisse entrer dans Gaza 100 à 125 camions par jour. Une centaine de camions pour 1,5 million de personnes : n’est-ce pas là un "siège impitoyable" comme l’a appelé le journal Libération, contre lequel vous vous êtes insurgé ?

80% des habitants de Gaza doivent leur survie à l’aide humanitaire, 90% de ses usines sont fermées ou tournent au ralenti. Vraiment, Bernard-Henri, n’est-ce pas là un blocus ? Un grand intellectuel comme vous, entre tous, n’est-il pas censé savoir que les besoins des gens, y compris des Gazaouis, ne se limitent pas au pain et à l’eau ?

Mais arrêtons de parler statistiques ; après tout, les philosophes ne font pas dans les chiffres.

Vous écrivez qu’Israël a été désigné comme le responsable du blocus "ad nauseum" et que c’est un blocus. …Soudain, même vous, vous appelez çà un blocus, imposé par Israël ainsi que par l’Égypte.

Exact. La participation de l’Égypte est effectivement scandaleuse et inexplicable, mais on ne peut pas juger l’Égypte et Israël de la même manière. L’occupation de Gaza n’est pas finie, elle a simplement été levée (parce que cela arrangeait l’occupant), mais Israël est toujours responsable.

La monnaie officielle de Gaza est le shekel, l’état-civil est tenu par Israël, qui contrôle et surveille également toute personne entrant dans la Bande de Gaza. Des décennies d’occupation ont rendu Gaza dépendante d’Israël, et Israël ne peut pas s’en débarrasser par un simple "désengagement".

Mais arrêtons de parler blocus, que vous le niez ou le défendiez. Comment pouvez-vous ignorer le contexte ? Il y a eu 43 ans d’occupation et de désespoir pour des millions de gens, dont certains aimeraient peut-être devenir Bernard-Henri Lévy au lieu d’être condamnés à passer leur vie à lutter pour survivre.

Quelles chances un jeune Palestinien a-t-il de faire quelque chose de sa vie ?

Regardez les photos des Gazaouis qui, hier, se pressaient en nombres au poste-frontière de Rafah, et voyez l’expression sur leur visage.

Vous avez certainement [déjà] entendu parler de la liberté. Vous ne pouvez reprocher l’occupation à personne d’autre que nous, les Israéliens. Elle s’excuse de nombreuses façons, mais ces excuses ne changent au bout du compte rien à la vérité ultime : Israël est un occupant. C’est là la racine de tous les maux, et c’est ce que vous avez dissimulé. Pas un mot là-dessus.

Peut-être Israël a-t-il le droit d’empêcher Gaza d’importer des armes, mais vous n’avez pas le droit d’ignorer ce qui a transformé Gaza en une zone de réfugiés désespérés.

Vrai, Bernard-Henri, le monde exige davantage d’Israël que des dictatures. Ce n’est pas la "confusion d’une époque," comme vous avez appelé cela, mais une époque nouvelle (et juste) où le monde exige qu’Israël paye le prix de son comportement en tant que démocratie.

Diabolisation ? Peut-être, mais le moyen de lutter contre est d’imposer un siège sur son arsenal. Sans le blocus de Gaza, sans l’occupation, il n’y aurait pas matière à diabolisation. Est-ce trop attendre de vous, autrefois la voix de la conscience, que vous compreniez cela ?

Gideon Levy, Ha’aretz, Jerusalem, 10 juin 2010.

 

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Notes

[1]  Lire son récit : http://www.liberation.fr/monde/0101639686-henning-mankell-recit-de-l-ecrivain-embarque.

[2]  www.haaretz.com/print-edition/news/it-s-time-to-stop-demonizing-israel-1.294833. En fait, il s’agissait de la traduction d’un article déjà paru, sous un autre titre : "Pourquoi je défends Israël", Libération, Paris, 7 juin 2010 (www.liberation.fr/monde/0101639889-pourquoi-je-defends-israel) ; et également publié, sous un titre encore différent : "Défendre Israël", in La Règle du jeu, Paris, 7 juin 2010 (http://laregledujeu.org/2010/06/07/1766/defendre-israel/)

[3]  Lire la version en anglais de son article : http://www.haaretz.com/opinion/in-response-to-bernard-henri-levy-1.295283





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