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Commentaire n° 335, 15 août 2012

Une reprise économique qui n’arrive pas

Par Immanuel Wallerstein  |  12 septembre 2012     →    Version imprimable de cet article Imprimer

La plupart des dirigeants politiques et des experts ont un intérêt personnel à promettre des jours meilleurs, qui viendront à condition que l’on suive leurs recommandations. Et face aux difficultés actuelles de l’économie, ce trait de comportement ne s’est pas démenti : que la discussion se focalise sur le chômage aux Etats-Unis ou sur la montée rapide du coût des emprunts d’Etat en Europe, ou encore sur les taux de croissance brusquement en berne de la Chine, de l’Inde et du Brésil, il reste de ton bon d’exprimer son optimisme sur les perspectives de moyen terme.

Mais tant d’optimisme se justifie-t-il ? Une fois de temps en temps, il arrive malgré tout qu’un peu d’honnêteté médiatique transparaisse. Dans l’édition du 7 août du New York Times, le journaliste Andrew Ross Sorkin a proposé « une explication plus simple de pourquoi les investisseurs ont quitté les places boursières : c’est devenu un mauvais placement. Une génération entière d’investisseurs n’y a pas gagné un rond. » Dans la même veine, James Mackintosh écrivait dans le Financial Times du 10 août que « les économistes commencent à reconnaître le fait que la Grande récession a provoqué des dégâts irrémédiables sur la croissance (…) Les investisseurs sont devenus plus pessimistes ». Et pour couronner le tout, le New York Times a publié un article le 14 août consacré aux coûts en hausse des opérations de courtage à haute vitesse). En conclusion de cet article, on peut lire que « [les investisseurs] ont également été échaudés par un marché qui ne permet plus de faire de profits depuis dix ans du fait des bulles d’actifs et de l’instabilité de l’économie mondiale ».

Alors qu’abondent les exemples des sommes d’argent incroyables engrangées par une petite poignée d’individus, comment rendre compte du fait que les marchés boursiers soient devenus un mauvais placement ? Pendant longtemps, le présupposé de base concernant ces placements était que sur le long terme, le rendement des actions, ajusté de l’inflation, était élevé, et en particulier plus élevé que celui des obligations. La prise de risques par rapport à une volatilité à court terme, voire à moyen terme, des actions était ainsi censée être récompensée. Les calculs varient, mais en général le taux de retour des actions au cours du siècle passé a été bien plus élevé que celui des obligations, à supposer bien entendu que l’on conserve ses actions.

Ce qui est moins noté, c’est que cette tendance historique qui a vu les niveaux de profits tirés par les placements boursiers atteindre deux fois (environ) ceux de l’augmentation du PIB a conduit certains analystes à parler de pyramide de Ponzi. Il se trouve qu’une grande partie de ces profits exceptionnels, tirés des marchés d’actions, a été réalisée dans la période qui a commencé au début des années 1970, époque diversement qualifiée d’ère de la globalisation, du néolibéralisme et/ou de la financiarisation.

Que s’est-il passé pendant cette période ? Elle a fait suite à la plus grande – et de loin – phase d’expansion de la production, de la productivité et de plus-value mondiale dans l’histoire de l’économie-monde capitaliste : les « Trente Glorieuses » (1943-1973) comme disent les Français, années que j’appelle, pour ma part, dans mon langage analytique, une phase A d’un cycle de Kondratieff. Pendant cette période, ceux qui détenaient des actions s’en sortirent vraiment très bien, tout comme les producteurs en général, les travailleurs salariés et les gouvernements (en termes de rentrées fiscales). Elle redonna, après la Grande dépression et les destructions à grande échelle de la Deuxième guerre mondiale, un très vigoureux coup de fouet au capitalisme en tant que système-monde.

Hélas, ces temps bénis prirent fin car ils ne pouvaient durer éternellement. D’une part, l’expansion de l’économie-monde se fondait sur quelques quasi-monopoles dans des « industries motrices » qui durèrent le temps qu’ils durèrent, jusqu’au moment où leur puissance se trouva remise en cause par des concurrents qui, à leur tour, firent leur entrée sur le marché mondial. L’accroissement de la concurrence entraîna une baisse des prix (la vertu de la concurrence) mais aussi des profits (son vice). L’économie-monde entra alors dans la longue période de stagnation des « quarante peu glorieuses » (années 1970 – 2012 et après), marquée par un endettement croissant (de plus ou moins tout le monde), une augmentation du chômage dans le monde entier, et le retrait de plus en plus important de nombreux, peut-être de la plupart, des investisseurs des marchés boursiers au profit de la sécurité des marchés obligataires, plus particulièrement celui des bons du Trésor américain.

Ceux-ci ont bien entendu représenté un investissement sûr, ou disons plus sûr, mais guère rentable, sauf pour un groupe très restreint de banques et de hedge funds qui se sont employé à manipuler les opérations financières à travers la planète, sans produire de valeur. Ce qui nous a conduit là où nous nous trouvons aujourd’hui : un monde extraordinairement polarisé, avec des salaires réels loin de leurs sommets des années 1970 (mais toutefois toujours au-dessus de leur point bas de 1940) et des ressources pour les gouvernements également significativement déprimées. Une « crise » de la dette après l’autre a appauvri un segment du système-monde l’un après l’autre. En conséquence de quoi, ce qu’on appelle la demande effective s’est asséchée au niveau mondial. C’est ce à quoi M. Sorkin se réfère quand il dit que le marché n’est plus attractif comme source de profits permettant d’accumuler du capital.

Fort bien êtes-vous peut-être tenté de dire, mais au moins lesdits « nouveaux émergents » s’en tirent mieux que les Etats-Unis et l’Europe occidentale qui paraissent s’enfoncer de plus en plus dans les difficultés. Leur liste est longue et, dans un ordre chronologique, elle a d’abord inclus le Japon, puis la Corée du Sud et Taïwan, puis l’Europe méridionale et l’Irlande, puis les BRIC (en particulier la Chine, l’Inde et le Brésil), puis la Turquie et l’Indonésie, et maintenant (selon certains) divers pays africains. Le problème est que la plupart d’entre eux ne s’en sont bien sortis que de manière temporaire, avant qu’ils ne commencent à leur tour à rencontrer des « difficultés ».

Le cœur du dilemme touche aux contradictions fondamentales du système. Ce qui maximise les revenus des acteurs les plus efficaces à court terme (une augmentation des marges de profit) étrangle les consommateurs à plus long terme. Quand de plus en plus de personnes et de territoires se trouvent complètement engagées dans l’économie-monde, les marges « d’ajustement » ou de « renouveau » deviennent de plus en plus étroites, et les choix auxquels sont confrontés les investisseurs, les consommateurs et les gouvernements deviennent de plus en plus impossibles.

Souvenons-nous que le taux de rendement des actions sur le siècle dernier a été deux fois supérieur à celui de l’augmentation du PIB. Cela peut-il se produire de nouveau ? Cela paraît difficile à concevoir, non seulement pour moi mais également pour la plupart des investisseurs sur les marchés. Au départ se trouvent des contraintes qui sont exposées chaque jour aux Etats-Unis, en Europe, et bientôt dans les « économies émergentes ». Le niveau de la dette est bien trop haut pour pouvoir être supporté.

D’où l’existence, d’un côté, de puissants appels du monde politique à « l’austérité », laquelle signifie dans les faits une diminution des services publics existants (comme les retraites, la santé, les dépenses d’éducation) et une réduction du rôle des gouvernements dans la garantie de ces prestations. Et quand les gens perçoivent moins, ils dépensent moins, évidemment, et les vendeurs trouvent moins d’acheteurs. Autrement dit, on aboutit à une demande effective plus faible, en conséquence de quoi, la production devient encore moins profitable (les gains tirés des actions) et les gouvernements s’appauvrissent encore un peu plus.

Il s’agit d’un cercle vicieux, et il n’existe pas de moyen facile d’y échapper. Et peut-être cela signifie-t-il qu’il n’y aucune sortie possible. C’est ce que certains d’entre nous ont appelé la crise structurelle de l’économie-monde capitaliste. Elle conduit à des fluctuations chaotiques (et assez sauvages), car le système bifurque, et nous nous trouvons dans un très long et violent combat sur le type de système qui devrait succéder à celui dans lequel nous nous trouvons.

Le monde politique et les experts préfèrent ne pas regarder en face cette réalité et les choix qu’elle impose. Même un réaliste comme M. Sorkin conclut son analyse en formulant l’espoir que l’économie va recevoir un « coup de fouet » et que l’opinion va garder la « foi à long terme ». Si vous pensez que cela sera suffisant, alors c’est que moi je suis prêt à vous vendre la Tour Eiffel.

 

 

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.





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