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Une stratégie électorale pour la gauche ?

Le cas de la France et des Etats-Unis

Par Immanuel Wallerstein  |  25 mars 2016     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Lorsque Bernie Sanders s’est déclaré candidat à l’investiture démocrate pour l’élection présidentielle américaine, bien peu voyaient en lui un prétendant crédible. Hillary Clinton affichait un tel niveau de soutien qu’elle semblait assurée d’une désignation facile.

Sanders n’en a pas moins persévéré dans sa quête aux allures d’utopie. A la surprise de beaucoup, ses meetings ont commencé à drainer un public toujours plus nombreux d’un bout à l’autre du pays. Son maître mot est de s’en prendre aux grands groupes (corporations). Il les accuse d’utiliser leur puissance financière pour peser sur les choix politiques et pour étouffer tout débat sur le fossé grandissant entre une petite minorité de très hauts revenus et la grande masse des Américains qui voient disparaître leurs emplois et fondre leur niveau de vie. Pour donner plus de poids à son discours, Sanders a décidé de refuser les contributions des gros donateurs et de financer sa campagne par la seule collecte de dons individuels modestes.

Il a, par ce geste, touché un sentiment profond de mécontentement, non seulement chez les plus pauvres, mais jusque dans cette classe dite moyenne qui craint d’être aspirée vers le bas de l’échelle sociale. Aujourd’hui, les sondages montrent qu’il a élargi sa base électorale au point de devenir un rival sérieux pour Clinton.

Sanders a certes ses points faibles, à commencer par une audience limitée auprès des minorités ethno-raciales. Mais il est parvenu à imposer la question de l’inégalité des revenus dans le débat public. Il a aussi obligé Clinton à gauchir son discours pour tenter de récupérer une partie de ses électeurs potentiels. Quelle que soit l’issue finale de la Convention démocrate, le sénateur du Vermont a d’ores et déjà réussi bien au-delà de ce que tous ou presque lui prédisaient au début de sa campagne. Il a, à tout le moins, imposé la tenue d’un véritable débat programmatique au sein du Parti démocrate.

Janvier 2016 marque peut-être le début d’un phénomène similaire en France : un mouvement où l’on relève beaucoup de ressemblances avec la campagne de Sanders, mais aussi des différences notables, qui tiennent aux systèmes électoraux respectifs des deux pays.

Trois personnalités de la gauche intellectuelle et politique ont pris l’initiative de lancer un « Appel au débat et pour une primaire des gauches et des écologistes ». Il s’agit de Yannick Jadot, au long passé de militant écologiste, de Daniel Cohn-Bendit, l’ancien héros de 68 devenu depuis bien longtemps le chantre du rassemblement entre écologistes, socialistes et européistes, et de Michel Wieviorka, un sociologue ayant conseillé plusieurs dirigeants socialistes dans le passé.

Leur texte dénonce la passivité devant la dérive droitière de la politique française, dont participe évidemment la montée en puissance du Front national. Il appelle à débattre en profondeur des moyens de rassembler la gauche et le centre-gauche pour peser sur l’élection présidentielle de 2017. Avant de le rendre public, ses initiateurs l’ont soumis à l’approbation de figures reconnues du monde intellectuel, aux sensibilités politiques très diverses, dont Thomas Piketty et Pierre Rosanvallon. Et ils ont convaincu Libération, le principal quotidien de centre-gauche, de consacrer une édition spéciale, datée du 10 janvier 2016, à cette initiative et à ses nombreux soutiens.

Deux semaines plus tard, le 26 janvier, Libération titrait de nouveau sur l’appel, déjà signé, à cette date, par 70 000 personnes. De nombreuses personnalités prenaient la plume dans ce numéro pour définir les enjeux prioritaires à leurs yeux et proposer des pistes pour les traiter. Une part importante du débat qui s’est engagé porte sur la fonction que l’on attend d’une primaire. Le concept même de primaire est un emprunt au système électoral américain qui a pour but de parer au scénario totalement inattendu de la présidentielle de 2002.

Les modalités actuelles de l’élection présidentielle française prévoient la tenue d’un second tour entre les deux candidats arrivés en tête au premier tour (et eux seuls), à moins qu’un candidat n’obtienne d’emblée la majorité absolue des suffrages. Dans le passé, le premier tour jouait le rôle d’une sorte de primaire en permettant à chaque tendance du spectre politique de montrer son poids électoral. Au deuxième tour, il semblait acquis que le choix des électeurs s’exerçait entre les deux forces politiques dominantes, respectivement de centre-droit et de centre-gauche.

Mais en 2002, le candidat du Front national a devancé celui du Parti socialiste, réduisant le second tour à un duel entre l’extrême-droite de Jean-Marie Le Pen et la droite modérée de Jacques Chirac. Placé devant un tel choix, le Parti socialiste a décidé de soutenir Jacques Chirac, lui assurant une victoire écrasante. La raison de cette situation était simple : la multiplication des candidatures à gauche et à l’extrême-gauche au premier tour avait privé le Parti socialiste du score suffisant pour accéder au deuxième tour.

L’élection de 2002 a laissé un traumatisme dans la gauche française. Le système traditionnel était pensé pour un jeu politique dominé par deux grands partis. Il ne fonctionne plus en situation de tripartisme. Pour ne pas revivre une telle défaite, le Parti socialiste a décidé en 2011 d’organiser une primaire « ouverte ». Une initiative couronnée de succès, puisqu’elle a dissuadé la plupart des candidats de gauche (mais pas tous) de se présenter directement au premier tour, dès lors qu’ils avaient la possibilité de concourir à la primaire socialiste. Le caractère « ouvert » de cette primaire a suscité la participation de nombreux électeurs centristes, ce qui a permis à François Hollande de l’emporter sur Martine Aubry, plus proche de la gauche du parti. Hollande a ensuite franchi l’obstacle du premier tour pour s’imposer au second face au candidat de la droite, le président sortant Nicolas Sarkozy.

Mais aujourd’hui, la dernière chose que souhaite Hollande, devenu à son tour le président sortant, est une primaire qu’il pourrait bien perdre. D’un autre côté, le soutien dont il bénéficiait chez les socialistes s’est effrité au fil des démissions ou des évictions de ministres incarnant des sensibilités plus à gauche que la sienne ; il risque donc de voir émerger d’autres candidatures à gauche, qui pourraient conduire à une répétition du scénario de 2002. Dans le même temps, Sarkozy doit faire face à la demande pressante d’une primaire au sein de son parti, primaire dont il n’est nullement assuré de sortir vainqueur.

Le problème des deux grands partis est qu’ils sont traversés par des divisions internes sur un certain nombre d’enjeux importants. Du côté des socialistes et de la gauche, ces lignes de fracture passent entre les tenants du néolibéralisme et les défenseurs de l’Etat social ; entre une définition intransigeante de la laïcité et une lecture plus ouverte aux identités culturelles ; entre ceux qui réclament plus d’Europe et ceux qui veulent réduire le pouvoir des institutions communautaires. Il y a enfin le sujet brûlant de la déchéance de la nationalité, qui pourrait désormais s’appliquer à des Français de naissance reconnus auteurs ou complices de tout acte qualifié de terroriste. Une telle proposition était précédemment défendue par la droite et fermement condamnée par le Parti socialiste. Ce revirement de l’exécutif, très mal accepté dans le parti, répond aux attentats meurtriers commis par Daech le 13 novembre, qui ont profondément transformé l’état d’esprit de l’opinion.

Sur toutes ces questions, Hollande se profile désormais comme le candidat du conservatisme. Il espère gagner en 2017 en endossant le rôle de celui qui livre le combat contre le terrorisme, et mérite à ce titre de glaner des voix centristes. C’est ce Hollande-là que l’appel aux forces de gauche tente de contraindre à un débat public.

Le parallèle que l’on peut faire entre Sanders et les partisans de la primaire à gauche réside dans le fait que les seconds trouvent un écho dans le même type de mécontentement populaire qu’outre-Atlantique. La différence est qu’ils affrontent un président en fonction, prêt à employer toutes les pressions possibles pour discipliner son parti. Auront-ils autant de réussite que Sanders ? Réponse probable dans les six mois qui viennent.

 

Traduction : Christophe Rendu

© Immanuel Wallerstein, distribué par Agence Global. Pour tous droits et autorisations, y compris de traduction et de mise en ligne sur des sites non commerciaux, contacter : rights@agenceglobal.com1.336.686.9002 ou 1.336.286.6606. Le téléchargement ou l’envoi électronique ou par courriel à des tiers sont autorisés pourvu que le texte reste intact et que la note relative au copyright soit conservée. Pour contacter l’auteur, écrire à : immanuel.wallerstein@yale.edu.

Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

 

Illustration : Birdman





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