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Chronique - avril 2011

Vertige devant la « feuille blanche » de l’histoire

Par Bernard Cassen  |  1er avril 2011     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Pas plus que les sciences exactes ou l’économie, l’histoire ne fonctionne de manière linéaire. Elle est scandée par des ruptures auxquelles on trouve rétrospectivement mille explications logiques, mais qui, la veille où elles se sont produites, n’étaient prévues par personne. Ces ruptures provoquent la dislocation d’un ordre ancien et, pour agir – car il faut continuer à prendre des décisions -, on tente alors, en catastrophe, d’imaginer les paramètres et les conséquences géopolitiques de la situation nouvellement créée. L’exercice est d’autant plus périlleux que l’on s’était installé dans des certitudes et des habitudes confortables. D’où des improvisations brouillonnes, comme celles de Nicolas Sarkozy, des zig-zags, voire des virages à 180 degrés.

Ce vertige devant la « feuille blanche » de l’histoire, que l’on a déjà constaté à la suite de la chute du Mur de Berlin, caractérise actuellement l’attitude de l’Europe face aux « révolutions » arabes. L’Union européenne (UE), tout comme les Etats-Unis et les institutions internationales elles-mêmes se satisfaisait pleinement de la « stabilité » des Etats du Maghreb et du Proche-Orient – l’Iran constituant un cas à part - qui garantissait les approvisionnements énergétiques, les grands contrats d’infrastructures et d’armements, un minimum de contrôle sur les flux migratoires vers le Nord de la Méditerranée et l’impunité d’Israël malgré ses violations permanentes du droit international.

Cette « stabilité » ne reposait pas sur l’adhésion des populations arabes à ces objectifs, mais sur le potentiel de répression et de terreur de dictatures, le plus souvent dynastiques, qui accaparaient les richesses nationales à leur profit et à celui de leurs entourages corrompus et mafieux. Même si ces régimes s’opposaient parfois entre eux sur nombre de questions, il souscrivaient de fait à un pacte implicite : ne pas se déstabiliser les uns les autres et faire front commun contre leurs propres peuples. Une sorte d’assurance mutuelle de survie au pouvoir garantie par le parapluie et les crédits militaires de Washington.

Nul ne sait ce qu’il adviendra à terme des insurrections démocratiques tunisienne et égyptienne, ni quelle sera l’issue de l’affrontement entre les rebelles libyens, soutenus par une coalition militaire désormais coordonnée par l’OTAN, et les forces restées loyales au régime de Tripoli. Il est cependant déjà acquis qu’elles fragilisent la Sainte Alliance des autocrates arabes et qu’elles mettent en mouvement des forces de contestation jusque-là bridées par les pouvoirs en place.

Pris de court, les gouvernements européens sont en panne de doctrine et se divisent profondément au sujet de la Libye. Sur quoi miser se demandent-ils ? Sur des évolutions démocratiques, par essence imprévisibles, et qui pourraient déboucher sur l’accès ou la participation au pouvoir de mouvements islamistes réputés hostiles ? Ou bien sur la préservation de régimes dictatoriaux « amis » auxquels on suggérerait de mettre en place quelques réformes de façade, mais qui pourraient quand même s’écrouler un jour ou l’autre ? Ou bien, comme c’est le plus probable, jouer sur les deux tableaux ?

L’UE est par ailleurs confrontée à une donnée inédite : le désengagement relatif des Etats-Unis qui, échaudés par l’Irak et l’Afghanistan, n’enverront plus de combattants sur un territoire arabo-musulman, sauf si les routes de leur pétrole étaient menacées ou si la sécurité d’Israël était en question. A son corps défendant, l’UE se retrouve donc en première ligne : elle doit assumer ses responsabilités dans la gestion des problèmes euro-méditerranéens, eux-mêmes partie intégrante d’enjeux plus globaux. N’ayant pas de boussole pour la guider et écartelée entre intérêts nationaux divergents, elle ne sait comment affronter une histoire qui s’accélère à quelques heures de vol de ses capitales.





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