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Mon ami Fidel Castro

mercredi 12 août 2026   |   Ignacio Ramonet
Lecture .

La première chose qui frappait chez Fidel Castro n’était ni son uniforme, ni sa stature, ni même son éloquence. C’était sa curiosité. Après plusieurs heures d’entretien pour notre livre Fidel Castro, biographie à deux voix (Fayard, Paris, 2007), alors que chacun était épuisé, lui continuait de poser des questions, de demander des précisions, de revenir sur un détail historique ou scientifique avec une énergie intacte. J’ai souvent pensé que c’était là le secret de sa longévité politique : avant d’être un homme de pouvoir, Fidel était un homme de connaissance.

Au cours de ma vie de journaliste, j’ai eu l’occasion de rencontrer un nombre important de chefs d’État, de responsables politiques, d’intellectuels et de dirigeants qui ont marqué leur époque. Peu d’entre eux, cependant, m’ont autant impressionné que Fidel Castro.

Je ne fais pas ici référence au mythe, abondamment entretenu par ses admirateurs comme par ses adversaires. Je parle de l’homme que j’ai eu le privilège de côtoyer pendant des années, d’interroger durant d’innombrables heures, de voir raisonner à voix haute, reconstruire un épisode historique dans ses moindres détails, relier un fait apparemment insignifiant à une vaste perspective géopolitique.

Chez lui, la mémoire était prodigieuse. Plus remarquable encore était sa curiosité intellectuelle, intacte jusqu’à la fin de sa vie. Rien de ce qui concernait le monde ne lui semblait étranger.

Ces conversations avec lui m’ont appris une leçon essentielle : pour comprendre Fidel Castro, il fallait toujours dépasser le personnage. Son existence se confond avec l’histoire de Cuba pendant plus d’un demi-siècle, mais elle épouse également celle des grandes convulsions du XXᵉ siècle : la décolonisation, la guerre froide, les mouvements de libération nationale, la mondialisation néolibérale, la crise climatique, puis l’émergence d’un monde plus diversifié, où les anciennes puissances occidentales ne détiennent plus le monopole de la décision.

C’est précisément parce que Fidel Castro occupe une place si singulière dans l’Histoire contemporaine que tout nouvel article sur lui peut sembler, à première vue, superflu. Que pourrait-on encore dire d’un homme auquel tant de livres ont été consacrés ?

La réponse est simple : chaque époque pose de nouvelles questions au passé. Et chaque génération relit les grandes figures historiques à la lumière de ses propres interrogations.

Dans un paysage éditorial où Fidel Castro est souvent réduit à une icône ou à un épouvantail, nous proposons de choisir une démarche plus difficile : restituer la complexité d’un destin exceptionnel sans céder ni à l’hagiographie ni au procès idéologique.

Cette méthode est devenue indispensable.

Depuis des décennies, la figure de Fidel Castro est enfermée dans une bataille de récits. Pour les uns, il demeure le symbole de la résistance à l’impérialisme ; pour les autres, il incarne toutes les dérives du socialisme. Ces représentations opposées, contrastées, parfois légitimes dans leur inspiration, finissent souvent par masquer la réalité historique, infiniment plus nuancée.

Or l’historien n’a pas pour mission d’alimenter les passions ; il doit avant tout éclairer les faits.

C’est pour cela que j’aimerais précisément rappeler que Cuba ne peut être comprise indépendamment de la relation singulière qu’elle entretient, depuis près de deux siècles, avec son puissant voisin : les États-Unis. La Révolution de 1959 n’a jamais évolué dans un environnement normal. Très tôt, elle s’est trouvée confrontée à des tentatives de déstabilisation, à une invasion armée, à un embargo économique appelé à durer des décennies, ainsi qu’à une confrontation médiatique permanente. Aucun jugement sérieux sur les choix du gouvernement cubain ne peut faire abstraction de cette réalité.

Cela ne signifie pas que tout soit explicable, encore moins justifiable, par les pressions extérieures. Fidel Castro lui-même savait que toute révolution produit ses contradictions, ses erreurs, ses rigidités. Il en parlait parfois avec une franchise qui surprendrait nombre de ses détracteurs comme de ses admirateurs. Son ambition n’était pas de construire une société parfaite — il savait qu’elle n’existe pas — mais de préserver l’indépendance nationale, qu’il considérait comme la condition première de toute politique sociale.

Ce qui frappait également chez lui était l’extraordinaire ampleur de son horizon. Son regard dépassait largement les frontières de Cuba. L’Afrique occupait une place particulière dans sa réflexion. L’Amérique latine constituait son espace géopolitique naturel. L’Asie l’intéressait de plus en plus à mesure que le centre de gravité du monde s’y déplaçait. Bien avant que le terme ne devienne courant, il entrevoyait déjà l’émergence du Sud global et l’avènement d’un ordre international multipolaire.

Avec le recul, cette intuition apparaît aujourd’hui particulièrement éclairante. Le monde qui se dessine sous nos yeux n’est plus celui qui avait émergé après la disparition de l’Union soviétique. De nouvelles puissances s’affirment, les pays du Sud revendiquent une plus grande autonomie, les technologies liées à l’IA changent la donne, et les rapports de force internationaux connaissent une profonde recomposition.

Reparler de Fidel Castro dans ce contexte et à l’occasion du centenaire de sa naissance, ne relève pas de la nostalgie ; c’est une manière de mieux comprendre certaines lignes de force du présent. C’est pourquoi cette réflexion, je pense, arrive à son heure.

Je ne cherche pas à convaincre le lecteur d’admirer Fidel Castro. Je lui propose quelque chose de plus précieux : le comprendre. Comprendre comment un jeune avocat de Santiago de Cuba est devenu, à l’échelle mondiale, l’une des figures politiques les plus influentes du siècle dernier ; comprendre pourquoi une petite île des Caraïbes a pu exercer une influence diplomatique et morale sans commune mesure avec sa taille ; comprendre enfin pourquoi, près de dix ans après sa disparition, Fidel Castro continue d’occuper une place aussi singulière dans l’imaginaire politique mondial.

Les grands personnages historiques ne cessent jamais d’être réinterprétés. Les passions s’apaisent, les archives s’ouvrent, les perspectives changent. L’histoire remplace peu à peu la polémique. Ce mouvement est nécessaire. Il permet d’approcher davantage la vérité, sans prétendre jamais la posséder entièrement.

Je souhaite que les lecteurs abordent cette courte note avec cet esprit d’ouverture. Qu’ils soient attentifs aux faits comme aux contextes. Qu’ils pensent surtout à un Fidel Castro profondément humain : stratège, visionnaire, parfois obstiné, souvent audacieux voire téméraire mais toujours convaincu que les peuples peuvent écrire eux-mêmes leur histoire.

C’est cette conviction, plus que toute autre, qui explique sans doute pourquoi son nom demeure, aujourd’hui encore, inséparable des grands débats sur la souveraineté, la justice sociale et l’indépendance des nations.

En repensant aujourd’hui à Fidel Castro, on ne pénètre pas seulement dans la vie d’un homme. On repense à une époque dont les échos continuent de façonner notre monde contemporain.





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