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Commentaire n° 422, 1er avril 2016

Anti-trumpisme

Par Immanuel Wallerstein  |  17 septembre 2016     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Je suis aussi atterré que tout un chacun, tant sur la forme que sur le fond, par la quête présidentielle de Donald Trump. Je n’ai pas un seul instant été tenté de lui apporter la moindre forme de soutien. Je n’ai pas l’intention de voter pour lui.

Mais quelque chose est en train de se produire, qui demande une explication : il s’agit non pas du trumpisme, mais de l’anti-trumpisme. Il y a d’innombrables explications au trumpisme, qui n’ont pu échapper à personne. Je ne souhaite pas évoquer ici les ressorts du trumpisme – qu’il s’agisse du soutien dont il bénéficie dans l’opinion ou du fait que Trump semble être un « candidat Teflon ». A chaque nouveau scandale, tout se passe comme si les critiques déclenchées par ses propos ne réussissaient qu’à le propulser un peu plus haut dans les sondages.

En revanche, on ne parle guère du phénomène que j’appellerai l’anti-trumpisme. Il est bien normal que le choix de tel ou tel prétendant à la candidature ait ses opposants. Ce qui est moins fréquent et mérite qu’on s’y arrête, c’est que cette opposition prenne des accents quasiment hystériques, au point de créer l’impression que l’élection de Trump transformerait fondamentalement et irrémédiablement le monde (ou tout au moins les Etats-Unis).

Il existe un groupe de Républicains de toujours qui se disent à ce point heurtés dans leurs valeurs morales par la candidature et les comportements de Donald Trump qu’ils ne sauraient en aucun cas voter pour lui. S’il venait à être désigné par la Convention républicaine, il ne leur resterait qu’à trouver une alternative au vote républicain : les uns en soutenant un éventuel ticket de Républicains « indépendants », d’autres en s’abstenant purement et simplement, d’autres enfin en votant pour Hillary Clinton.

Ce groupe, probablement assez réduit, comprend néanmoins des Républicains conservateurs influents, proches pour la plupart de la National Review, principal magazine néo-conservateur depuis de longues années. De ce côté, la perspective de cette candidature est considérée comme un désastre pour le Parti républicain dont les conséquences pourraient se révéler durables.

D’autres Républicains, beaucoup plus nombreux, estiment que tout doit être fait pour empêcher cette investiture qu’ils jugent tout aussi catastrophique. Toutefois, ce qu’ils mettent en avant est moins le déshonneur moral qu’elle représenterait que son impact électoral, aussi bien sur l’issue de la présidentielle de 2016 que sur les chances républicaines de remporter une série de sièges sénatoriaux particulièrement disputés, et donc la majorité au Sénat.

Ceux-là appartiennent essentiellement au courant central du parti, à l’establishment républicain. Comme les opposants « moraux » à Trump, ils pensent que cette candidature aurait des effets néfastes à long terme sur le parti, notamment en transformant ses structures internes et en changeant les cadres aux postes clés de l’appareil. Cette mouvance se partage entre ceux qui voient en Ted Cruz une alternative acceptable, quoique laissant beaucoup à désirer, et les soutiens (plus rares) de John Kasich. Certes, Cruz est systématiquement beaucoup plus à droite que Trump, mais il est aussi beaucoup plus prévisible.

Mais alors, pourquoi cette hystérie ? Elle vient, me semble-t-il, de ce que le candidat Trump échappe totalement au contrôle de l’establishment, qui n’arrive pas à savoir comment agirait concrètement un Trump président. Un exemple : le choix du remplaçant d’Antonin Scalia à la Cour suprême est en ce moment un sujet sensible et très discuté. Qui sait qui Trump pourrait nommer à ce poste, et quels avis il prendrait (si tant est qu’il en prenne) avant d’arrêter son choix ? Voilà une question qui ne se poserait pour aucune autre personnalité investie par le Parti républicain.

Quand ces opposants prétendent qu’une candidature Trump transformerait le Parti républicain en un parti sensiblement différent de ce qu’il a été jusqu’ici, ils ont probablement raison. Ce qui est très peu crédible, en revanche, c’est que Trump suive le programme du Tea Party.

Il suffit d’observer les nombreux signaux distillés par le candidat sur ses intentions véritables. Il ne veut déployer des troupes au sol nulle part. Il ne donnera pas son aval à des traités dits de libre-échange. Il n’entend pas revenir sur l’ouverture diplomatique vis-à-vis de Cuba ou l’accord avec l’Iran. Il est favorable à une solution à deux Etats entre Israéliens et Palestiniens. Il ne changera pas le système de Sécurité sociale. Des sujets tels que l’avortement ne lui importent pas outre mesure – son récent dérapage sur l’idée de sanctionner les femmes ayant avorté, puis la rapidité de sa volte-face face au tollé créé par ses remarques, ne sont qu’une preuve de plus de son peu d’intérêt pour la question. Enfin, et peut-être surtout, il se dit ouvert à l’idée d’imposer davantage les très hauts revenus. Fermez les yeux un instant... on croirait étrangement entendre Hillary Clinton.

Il y a naturellement une réelle distinction à faire entre Trump et Clinton. Ce qui les sépare avant tout est l’incessante rhétorique anti-musulmane de Donald Trump, là où Clinton construit sa stratégie autour du vote des femmes, mais aussi des populations non blanches. La deuxième différence est que Trump centre son discours sur la question de l’immigration, ce qu’apprécient tout particulièrement les « Démocrates Reagan », en majorité des Blancs, plutôt âgés, sans emploi ou ayant peur de le perdre.

Il existe une troisième différence. Chaque fois qu’un journaliste, voire l’un de ses propres partisans, l’interpelle sur l’un de ces signaux, Trump tente aussitôt de faire diversion ou de river son clou à l’interlocuteur. Lorsqu’il n’y parvient pas, il fait machine arrière et dément ce qu’il avait laissé filtrer de ses intentions. Il veut par-dessus tout l’investiture. Et pour cela, il est très inconstant et très pragmatique. Voilà justement ce qui inquiète l’establishment : ne pas savoir ce que ferait vraiment Trump une fois élu.

Il y a donc assurément un fondement rationnel à l’anti-trumpisme. Mais ce mouvement peut-il triompher ? Il semble hautement improbable, à l’heure où nous parlons, que Trump échoue à recueillir la majorité nécessaire à l’investiture républicaine. Et qu’en sera-t-il alors des élections ? Il est impossible de prédire si le candidat Trump fera fuir assez d’électeurs traditionnels du Parti républicain pour torpiller sa campagne contre la candidate démocrate – ainsi que celle des sénateurs républicains dans une dizaine d’Etats –, ou s’il saura, comme il le prétend, attirer en plus grand nombre des électeurs venus d’ailleurs sur le ticket républicain.

Quant à voir dans la candidature de Donald Trump une catastrophe irrémédiable pour les Etats-Unis et/ou pour le Parti républicain, cela me paraît très exagéré, quoi que l’on puisse penser de sa personne.

(Ce texte a été publié le 1er avril 2016, soit avant la Convention républicaine qui a investi Donald Trump comme candidat à la présidence.)

 

Traduction : Christophe Rendu

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.





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