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Campagne électorale sur fond de tensions sociales et économiques et de tensions avec la Colombie : le Venezuela s’enfonce-t-il dans la crise ?

Le point de vue de Christophe Ventura

31 août 2015     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Le président vénézuélien, Nicolás Maduro, a décidé la fermeture de points de passages majeurs le long de la frontière colombienne, et les deux pays sont entrés dans un conflit diplomatique. Comment comprendre ces tensions ?

Il faut mettre en perspective ce moment de crise entre les deux pays car en réalité cette question de la frontière entre la Colombie et le Venezuela est un sujet de crispation récurrent depuis bien longtemps. Cette frontière poreuse à tous les trafics et à toutes les formes de criminalité organisée a notamment cristallisé, dans les années 2000, toutes les tensions entre Hugo Chávez et l’ancien président colombien Álvaro Uribe, toujours actif politiquement et opposant farouche à Nicolás Maduro, le président de la République bolivarienne du Venezuela, mais également à son ancien protégé, l’actuel président de la Colombie Juan Manuel Santos.

La longueur et les particularités de la frontière entre les deux pays – près de 2300 kilomètres – rendent de fait sa surveillance difficile. Et il est certain que depuis très longtemps, cette frontière, mal gardée, parfois désertée par l’Etat colombien, n’est pas étanche et fait l’objet de nombreux passages croisés et de trafics aux complicités multiples (armes, paramilitaires, guérilla, narcotrafic, contrebande - notamment sur les produits alimentaires et le pétrole dont les prix sont subventionnés par l’Etat vénézuélien –, etc.). Autant de trafics, de contrebandes et de corruption favorisés par l’énorme spéculation monétaire sur le taux de change du bolivar vénézuélien. Les autorités bolivariennes estiment que 10 milliards de dollars de revenus pétroliers leur échappent du fait de la contrebande.

La crise actuelle a démarré avec le dernier incident en date. Trois militaires et un civil vénézuéliens ont été victimes d’une embuscade dans l’Etat frontalier de Táchira de la part d’un groupe armé de Colombiens qualifiés de « paramilitaires » par le Venezuela. Nombre de trafics entre les deux pays sont effectivement gérés par des bandes criminelles. Le gouvernement de Caracas considère que la plupart de ces paramilitaires colombiens agissent au cœur de ces groupes et qu’à partir de là, ils opèrent dans le pays pour déstabiliser le gouvernement, en lien avec les secteurs de l’ultra-droite colombienne.

La décision de Nicolás Maduro fut ainsi, le 19 août, de fermer la frontière pendant 72 heures et de décréter l’état d’exception (pour 60 jours renouvelables) dans une dizaine de communes représentant des points de passage dans lesquels se cristallisent toutes ces problématiques.

Ces tensions auront-elles des implications économiques et sociales de chaque côté de la frontière ? Que nous disent-elles des relations entre ces deux pays ?

Le gouvernement vénézuélien a pris ces décisions dans un moment particulier. Le Venezuela traverse une crise économique et sociale sans précédent depuis le début de la Révolution bolivarienne en 1998. Ce point est intéressant. En réalité, cette frontière entre les deux pays condense et avive les problèmes structurels rencontrés par chacun d’entre eux. D’un côté, elle matérialise les convulsions de la société colombienne et l’incapacité de ses gouvernements successifs à régler certains phénomènes qui trouvent leurs racines dans le conflit armé national. Faut-il rappeler qu’il s’agit, avec celui qui oppose Israël et la Palestine et celui qui oppose l’Inde et le Pakistan au Cachemire, de l’un des trois plus vieux qui sévit encore (malgré les négociations actuelles) sur la planète. Ainsi, depuis des années, le conflit armé colombien, le déplacement des populations qui y est associé et les violences multiples et polymorphes qu’il inflige à la population colombienne en général ont engendré des flux constant d’émigration vers le Venezuela. On peut dire que ce pays a servi de soupape de sécurité pour l’émigration économique et pour les déplacés de Colombie. Ce sont aujourd’hui entre cinq et six millions de Colombiens qui sont établis au Venezuela, sur une population globale d’environ trente millions de personnes. Pour la seule année 2015, le gouvernement vénézuélien estime que 120 000 Colombiens ont franchi la frontière.

Dans le même temps, la frontière révèle deux problèmes structurels qui minent le Venezuela et mettent en difficulté le chavisme sur le plan politique : la crise économique (dépendance au pétrole dont le cours ne cesse de chuter, pénuries sectorielles récurrentes, inflation, spéculation insoutenable sur le taux de change monétaire) et l’insécurité. En prenant ces mesures musclées, Nicolas Maduro a voulu marquer les esprits. A quelques mois d’une élection législative (6 décembre) risquée et incertaine, il a voulu envoyer un message politique : « je veux mettre un terme à la contrebande et au paramilitarisme qui trouvent leur source ici et qui contribuent grandement aux difficultés du pays. Je souhaite que le gouvernement colombien prenne ses responsabilités ».

Cette crise a pris une nouvelle dimension avec la question du sort réservé au millier de Colombiens basés au Venezuela qui ont dû repartir en Colombie. Pour Bogota, il s’agit d’expulsés dont les droits ont été bafoués par les autorités vénézuéliennes – le gouvernement parle de crise humanitaire et d’une décision « indigne  » (Juan Manuel Santos) –. Pour Caracas, il s’agit de rapatriés irréguliers qui sont partis volontairement, certains se sachant susceptibles d’être visés par les enquêtes vénézuéliennes contre le paramilitarisme et le narcotrafic. Cet aspect des choses a donné lieu à une large couverture médiatique internationale. Il faut noter que le gouvernement vénézuélien a annoncé qu’il n’avait plus procédé à ce qu’il appelle ces « rapatriements » depuis plusieurs jours.

Comment peut évoluer la situation ?

Désormais, la question va impliquer l’ensemble de la région. Le président Santos souhaite que ce dossier de la frontière soit directement traité au niveau régional par l’Union des nations sud-américaine (Unasur) – qui se réunira cette semaine. Il a également demandé l’intervention de l’Organisation des Etats américains (OEA) – qui se réunit lundi 31 août – car devant la friction bilatérale, il veut éviter un face à face trop durable pour ne pas laisser Álvaro Uribe en profiter et instrumentaliser les tensions dans l’optique d’une polémique intérieure… à quelques semaines d’élections locales qui auront lieu le 25 octobre.

Par ailleurs, MM. Santos et Maduro ont des intérêts géopolitiques en commun. Le premier d’entre eux est fondamental. Il s’agit de la bonne tenue du dialogue de paix entre Bogota et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc). Dans ce dossier, le Venezuela est incontournable, comme il le sera pour les négociations à venir avec l’autre guérilla, l’Armée de libération nationale (ELN). Comme l’a rappelée la ministre des affaires étrangères de Colombie, Mme. María Ángela Holguín, « rompre les relations avec le Venezuela est quelque chose d’impensable et d’impossible ».

Ces éléments peuvent jouer en faveur d’un apaisement. Nicolás Maduro accepte d’ailleurs le cadre d’Unasur et soumettra, avec l’accord de Bogota, une proposition de mise en place d’une « commission sud-américaine de la vérité » sur la situation frontalière entre les deux pays.

Quels sont les véritables enjeux des élections à venir au Venezuela ? Faut-il craindre une division dans la population vénézuélienne à quelques mois de leur tenue ?

La polarisation n’a pas attendu cette crise pour caractériser la situation politique du pays. Malgré les inquiétudes, il ne semble pas approprié de parler d’une montée de la xénophobie entre les deux pays, qui sont très liés depuis les indépendances latino-américaines. Ce sont des peuples cousins et, d’un côté comme de l’autre, on se sent plus parents qu’étrangers.

L’enjeu de l’élection législative du 6 décembre au Venezuela est simple : Nicolás Maduro et le Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV) arriveront-ils, en dépit de la sérieuse crise qui affecte le pays, à conserver une majorité pour gouverner ? Et pour quoi faire ? De son côté, l’opposition arrivera-t-elle à surmonter ses divisions entre « durs » adeptes de la stratégie de la tension et « modérés » acceptant le jeu démocratique et à convaincre les déçus de voter pour elle, ce que rien n’indique pour le moment ? Il est pour l’instant impossible de prédire un quelconque résultat. Il est certain que cette crise avec la Colombie permet une mobilisation politique du camp chaviste autour du thème de la déstabilisation dont il considère que les secteurs de la droite dure colombienne, celle de Uribe, sont parmi les principaux opérateurs.

Le Venezuela est enlisé dans une crise financière et économique grave : les inquiétudes sur le ralentissement de la croissance chinoise et la baisse des cours du baril vont-elles aggraver la situation pour cet Etat producteur de pétrole ? Quelle est la situation actuelle du pays et les défis auxquels il est confronté ?

Le Venezuela est un Etat dont les ressources dépendent essentiellement des revenus du pétrole – plus de la moitié du budget de l’Etat et l’essentiel des devises du pays – et, de ce fait, lorsque le prix du baril baisse, l’économie s’affaiblit et les ressources financières s’amenuisent tandis qu’il faut continuer d’importer la majeure partie de ce qui est consommé et que l’appareil productif national reste trop embryonnaire. Les turbulences chinoises sont une mauvaise nouvelle pour le Venezuela, tout comme le retour de l’Iran sur le marché pétrolier qui va également nourrir la baisse des cours. M. Maduro se rendra d’ailleurs à Pékin dans les prochains jours pour rencontrer, après une visite de coopération inédite au Vietnam, son homologue chinois Xi Jinping.

Les politiques de développement du Venezuela possèdent des limites tout à fait claires du fait de la dépendance du pays aux hydrocarbures. Sur le plan économique, le défi actuel pour le gouvernement de Nicolás Maduro est d’être capable d’améliorer la gestion du modèle économique bolivarien, basé sur l’utilisation des ressources et de leurs revenus pour une redistribution vers les secteurs les plus fragiles de la société. Il s’agit aussi de l’assainir et de le diversifier dans un contexte marqué par un approfondissement durable de la crise mondiale. Pour Nicolás Maduro, le problème immédiat est de savoir s’il va pouvoir conserver la confiance des Vénézuéliens et à court-moyen terme, s’il sera capable de trouver des solutions à cette crise structurelle.

 

Source : http://www.iris-france.org

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