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Changement océanique, l’autre menace

Par Christophe Ventura  |  3 octobre 2014     →    Version imprimable de cet article Imprimer

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Le 21 septembre 2014, des centaines de milliers de personnes se sont mobilisées avec succès dans cent-cinquante-huit pays dans le cadre d’une « Marche du peuple pour le climat ». Convoqué deux jours avant que ne débutent à New-York les travaux du Sommet sur le climat des Nations unies, ce rassemblement a constitué le plus grand événement mondial jamais organisé en faveur de la justice climatique. Les composantes de ce puissant mouvement multiplieront leurs actions tout au long de l’année jusqu’à l’organisation, à Paris du 30 novembre au 11 décembre 2015, de la 21ème Conférence des parties à la convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques (Cop21).

Désormais, la question du changement climatique est — enfin — entrée dans l’agenda médiatique et politique mondial. Peut être trop tardivement, mais enfin. Ainsi, les opinions publiques s’emparent de ce sujet central et un vaste débat salutaire se propage dans nos sociétés sur l’épineuse question de notre modèle de développement.

Mais une autre menace, hélas moins perçue, plane dangereusement sur la planète : le changement océanique. Rappelons-le, les océans produisent la moitié de l’oxygène que nous respirons grâce, notamment, au phytoplancton. Ils absorbent plus du quart du dioxyde de carbone que nous rejetons dans l’atmosphère. En 2013, ces émissions de CO2 ont atteint un nouveau record tragique. Trois milliards de personnes tirent leur subsistance des grandes eaux et 350 millions d’emplois y sont directement liées. Les littoraux constituent nos principaux foyers de peuplement et accueillent la plupart des infrastructures nécessaires à l’activité humaine. Plus du tiers du pétrole consommé par l’humanité, et le quart du gaz naturel, proviennent des zones sous-marines.

Comme le rappelle un récent rapport rendu public par la Global Ocean Commission (Commission océan mondial) intitulé « Du déclin à la restauration. — Un plan de sauvetage pour l’océan mondial » [1], « il n’est pas exagéré d’affirmer que toute forme de vie sur Terre, y compris notre propre survie, dépend du bon état et des richesses de l’océan. La diversité biologique qu’il contient est pratiquement inestimable. De ce fait, nous sommes des milliards à en avoir besoin comme source d’aliment, d’oxygène, de stabilité climatique, de pluieet d’eau potable, de transport et d’énergie, de loisirs et de moyens de subsistance ». Notre dette vitale envers l’océan est immense… mais notre plus vaste écosystème — les océans recouvrent près des trois-quarts de la surface du globe — est désormais en péril majeur.

Dans un article au titre éloquent, « Sea Change : The Ecological Disaster That Nobody Sees » (« Changement océanique : le désastre écologique que personne ne voit ») [2], le journaliste américain Richard Schiffman note ainsi que nous « devenons très informés sur le fait que notre civilisation industrielle déstabilise le climat terrestre, [mais que] peu de gens sont au courant de l’existence d’un autre désastre environnemental en cours : la crise de l’océan mondial ». S’appuyant lui aussi sur les conclusions alarmantes du rapport de la Commission océan mondial, il sonne l’alerte : « Les experts nous disent que nous sommes actuellement confrontés à un processus d’extinction des espèces dans les océans qui pourrait rivaliser avec celui qui a causé la « Grande extinction » du Permien (il y a 250 millions d’années) lorsque 95% des espèces marines ont disparu du fait des effets combinés du réchauffement des températures, de l’acidification, de la perte d’oxygène et de la destruction des habitats — toutes conditions auxquelles nous faisons face aujourd’hui  ».

En effet, la situation est grave. Mais cette fois-ci, quelques décennies d’activité humaine auront suffi à nous conduire droit à l’abysse. Comme le souligne la Commission, « notre océan est en déclin. La destruction des habitats, la perte de la biodiversité, la surpêche [3], la pollution, le changement climatique et l’acidification de l’océan mènent le système océanique à sa perte. La gouvernance est tout à fait insuffisante et, en haute mer, l’anarchie règne sur les flots ». Et d’ajouter : « Les progrès technologiques et la réglementation inexistante creusent le fossé entre riches et pauvres : les pays qui en sont capables exploitent des ressources qui s’amenuisent, tandis que les pays qui n’en ont pas les moyens en subissent les conséquences. La stabilité régionale, la sécurité alimentaire, la résilience climatique et l’avenir de nos enfants sont tous menacés  ».

Le document identifie cinq principaux facteurs qui, agissant de manière combinée, promettent, au rythme où vont les choses, l’océan mondial au déclin irréversible. Il s’agit de l’explosion de la demande de ressources, du développement des moyens techniques d’exploitation et d’exploration qui sont utilisés dans une logique exclusivement conduite par la recherche de profit sans limites, du déclin des stocks de poissons, du changement climatique et de l’absence de réglementations des zones de haute mer qui représentent à elles seules 64% du total de la surface maritime mondiale. Tenu à l’écart de toute juridiction nationale, cet espace — qui « fournit (…) une fonction essentielle au maintien de la vie dans des zones se trouvant [, elles,] dans les limites des juridictions nationales des États côtiers  » — est soumis à tous les pillages : sur-extraction des ressources, surpêche [4], pollution — notamment par les plastiques [5] —, etc. Ainsi, selon les auteurs du rapport, « si le principe de « la liberté de la haute mer » (…) évoquait autrefois des images d’aventureset d’opportunités, il véhicule aujourd’hui l’image de cette implacable « tragédie des biens communs », caractérisée par l’appauvrissement des stocks de poissons et d’autres précieuses ressources marines. La liberté est exploitée par ceux qui en ont les moyens financiers et la possibilité, témoignant du manque de responsabilité et de justice sociale  ».

Dans ce contexte, le changement climatique produit plusieurs phénomènes dangereux et incontrôlés. Il stimule un processus d’acidification des eaux. En effet, l’augmentation du CO2 dans l’air renforce mécaniquement sa présence dans l’océan dont il modifie ensuite, par ricochet et progressivement, les équilibres carbonés. Cette acidification, dont le taux n’a jamais été aussi haut depuis 300 millions d’années, affecte déjà les équilibres vitaux d’une grande quantité d’espèces vivantes (coraux, mollusques et planctons qui produisent notre oxygène) en détruisant leurs squelettes et coquilles constitués de carbonate de calcium. A terme, une augmentation trop importante de la température terrestre dévastera la vie marine. Ainsi, selon la Commission, « c’est la vie même de l’océan mondial, depuis le plus petit des phytoplanctons jusqu’à la plus grosse des grandes baleines, qui est touchée » par ces « changements sans précédent des conditions chimiques et physiques [qui] affectent déjà la répartition et l’abondance des organismes et des écosystèmes marins ». Et Richard Schiffman de résumer judicieusement : « Moins de plancton signifiera moins d’oxygène et plus de dioxine de carbone dans l’atmosphère, ce qui renforcera le “cycle vicieux du changement climatique“  ».

Le changement climatique accélère également le réchauffement des océans. Ayant stocké environ 90% de l’énergie due au réchauffement de la température terrestre au cours des dernières décennies, ils ont vu leur température moyenne augmenter de 0,7° C depuis un siècle en moyenne à la surface. On estime que cette hausse atteindra plus de 3 ° C avant la fin du 21e siècle dans certaines régions. Ce phénomène perturbe directement les équilibres alimentaires dans les profondeurs et affectera gravement la sécurité alimentaire provenant de la pêche. Pour la Commission, « cela présente (…) des conséquences alarmantes sur la vie de l’océan et constitue probablement le plus grand désastre environnemental invisible de notre temps  ».

Un second rapport, cette fois-ci publié par l’Organisation météorologique mondiale (OMM) [6], confirme les sombres prévisions de la Commission océan mondial. Il affirme lui aussi qu’« il est probable que le réchauffement de l’océan a des effets directs sur la physiologie des organismes marins  » et pointe une troisième conséquence négative du réchauffement climatique : la désoxygénation des océans. L’effet combiné du réchauffement de la température et de l’acidification altère la présence de l’oxygène dans l’eau. Sa quantité devrait ainsi, selon les endroits, baisser de 1% à 7% au cours du siècle.

La réduction des émissions de gaz à effet de serre n’est donc pas seulement un impératif pour le climat. Il en va également de la sauvegarde de notre principal écosystème, indissociablement liée à celle des conditions de notre propre survie. Pour préserver l’océan mondial, il faut dans le même temps lutter contre le réchauffement climatique, la pollution, la surexploitation sauvage de ses immenses ressources, réglementer la pêche mondiale, les zones de haute mer, etc. Mais surtout, il en va de l’océan comme du climat : pour le sauver et en faire « la nouvelle frontière de l’humanité » nécessaire à son développement futur dans le contexte de son expansion programmée et « un volant d’entraînement pour la relance de [son] activité » [7], une seule solution : changer le système.

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Notes

[1] Ce rapport a été publié en juin 2014. Pour le télécharger en sept langues : http://www.globaloceancommission.org/le-rapport-final-de-la-commission-ocean-mondial-est-enfin-disponible/

[2] Lire sur le site Truthout : http://www.truth-out.org/sea-change-the-ecological-disaster-that-nobody-sees

[3] En 1950, 1% des espèces étaient victimes de surpêche. Ce taux atteint désormais 87%.

[4] Celle-ci est pratiquée par un nombre limité de pays dont le Japon, la Corée du Sud, Taïwan, l’Espagne, les Etats-Unis. Un second groupe de pays est constitué par le Chili, la Chine, l’Indonésie, les Philippines et la France.

[5] Selon le rapport, 80% de la pollution marine provient de sources terrestres. Poussés par les vents et les courants marins, 15% de ces débris produits par nos sociétés flottent en surface, 15 % sont en suspension dans la colonne d’eau, 70% gisent dans les fonds. Pour sa part, la production mondiale de plastiques est passée de 63 millions de tonnes en 1980 à 270 millions en 2010 (540 millions de tonnes estimées en 2020). Ces déchets plastiques — dont les microparticules pénètrent la chaîne alimentaire humaine — constituent une partie substantielle de cette pollution globale.

[6] Lire « Temps et climat : mobilisons les jeunes », Bulletin de l’Organisation météorologique mondiale, volume 63 (1) 2014 (http://library.wmo.int/opac/id=3099#.VCPnRoVjkiZ).

[7] Selon les formules du député européen Jean-Luc Mélenchon. Dans son article intutlé « La France, puissance maritime qui s’ignore » (RIS — La revue internationale et stratégique, n° 95, automne 2014, http://www.iris-france.org/Archives/revue/numero_95.php3), le dirigeant politique expose comment « faire entrer la politique en mer » et bâtir une « économie de la mer » respectueuse de ce « bien commun menacé » pour le transformer en « laboratoire de l’écosocialisme ».





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