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Colombie : la nouvelle donne qui explique les pourparlers de paix

Par Christophe Ventura  |  28 septembre 2012     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Se dirige-t-on vers la fin d’un conflit qui détient, aux côtés du Cachemire et de la Palestine, le record de longévité sur la planète ?

Depuis 1964, l’Etat colombien et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) - nées sur les décombres de la guerre civile qui a déchiré le pays entre 1948 et 1953 - s’affrontent, en effet, aux prix de centaines de milliers de victimes et de millions de déplacés à travers le pays.

Assurément, toutes les parties ont aujourd’hui intérêt à ce que le dialogue de paix officialisé le 4 septembre par le président Juan Manuel Santos et le dirigeant des FARC Rodrigo Londono, dit «  Timochenko  », aboutisse à la fin de ce conflit meurtrier. Et ce, dix ans après l’échec retentissant des négociations dites « du Caguan », initiées sous la présidence d’Andrès Pastrana.

Pour quelles raisons ? Elles sont de plusieurs ordres et se combinent. Le pays est gangrené par les violences et le narcotrafic a corrompu tous les acteurs du conflit (armée, paramilitaires, guérillas, Etat). L’opinion publique est lassée. Les FARC, non anéanties mais néanmoins structurellement affaiblies, admettent ne plus être en mesure de conquérir le pouvoir d’Etat par la guérilla et ne disposent pas de perspectives politiques. L’Etat - dont 32 % du budget est englouti chaque année dans cette guerre et l’armement des 500 000 hommes environ qui composent les forces militaires et paramilitaires du pays - souhaite aujourd’hui, sous l’impulsion de Monsieur Santos - le 12ème président colombien à se retrouver aux prises avec les FARC et l’Armée de libération nationale (ELN) -, normaliser la situation intérieure.

Il s’agit ici d’organiser la restitution des terres, l’indemnisation des victimes, etc., mais aussi de garantir la sécurité des investisseurs et de l’économie en général, ainsi que d’apaiser les relations entre Bogota et les pays voisins (Equateur, Venezuela) afin d’insérer la Colombie dans le jeu de l’intégration régionale et, au delà, dans celui de la mondialisation. Le gouvernement mise pour cela sur le développement de nouvelles alliances géoéconomiques Sud/Sud dans le cadre des CIVETS (Colombie, Indonésie, Vietnam, Egypte, Turquie, Afrique du Sud) [1] alors que le pays connaît une période d’embellie économique (liée notamment à l’augmentation des cours des matières premières et agricoles). Il s’est hissé, en 2012, au deuxième rang des économies d’Amérique du Sud devant l’Argentine. Et ce, malgré le handicap du conflit.

Contrairement à son prédécesseur Alvaro Uribe, Juan Manuel Santos ne s’appuie pas directement sur les secteurs les plus mafieux de l’oligarchie et les paramilitaires pour asseoir son pouvoir et développer son projet politique. Ses soutiens sont issus d’une oligarchie essentiellement urbaine, marchande, exportatrice et favorable aux traités de libre-échange internationaux. Cette oligarchie n’est plus terrienne ou latifondiaire, comme l’était celle qui, en s’opposant à toute idée de réforme agraire, avait choisi la guerre civile plutôt que de partager ses grandes propriétés avec les paysans sans terre.

Tous ces acteurs nécessitent un renouvellement significatif des rapports sociaux dans le pays afin de développer leurs intérêts et leur potentiel d’accumulation. Dans ce contexte, une évolution économique de la Colombie se profile peu à peu dans laquelle le secteur exportateur minier devrait s’inscrire au coeur du modèle de développement à venir du pays.

Ce secteur, avec celui des hydrocarbures [2], constitue un potentiel économique et stratégique majeur pour la Colombie dont les ressources inexploitées ou mal exploitées du fait du conflit sont nombreuses et diversifiées [3]. Le pays est le dixième producteur mondial de charbon et le premier pour les émeraudes dont il assure déjà 55% de la production. Gaz naturel, or, argent, nickel, fer, platine, métaux rares regorgent dans les sous-sols colombiens. Pourtant, ces richesses ne représentent encore aujourd’hui que 2,4 % du PIB national [4] (elles n’en représentaient cependant que 1,5 % en 2009 [5]). L’objectif affiché par le gouvernement est d’atteindre les niveaux du Pérou ou du Chili en la matière (plus de 6 % du revenu national [6]).

Le 3 août, en même temps que s’accéléraient les pourparlers devant sceller l’accord du 26 août, le gouvernement annonçait la création d’une nouvelle Agence nationale des mines dont la mission consistera à organiser la mobilisation massive des investisseurs étrangers dans le secteur. Ce dernier prépare également une nouvelle loi pour 2013 dont la fonction est d’assainir et de redéfinir le code minier du pays, de fixer les nouvelles règles d’exploitation, de réformer le statut des licences d’exploration et d’exploitation, etc.

Les objectifs poursuivis par Juan Manuel Santos, avec le soutien de la puissante oligarchie d’affaires, sont clairs : obtenir le silence des armes, dégager les vastes et riches territoires colombiens des violences, créer un nouveau climat de sécurité pour les investisseurs, développer l’exploration et l’exploitation minière et pétrolière afin de pleinement intégrer la Colombie à l’économie mondiale. Et ce, à l’instar des autres pays latino-américains, dans le cadre d’une primarisation du modèle économique.

Dans cette perspective, le gouvernement colombien peut compter sur de nombreuses entreprises prêtes à se positionner, notamment venues des Etats-Unis et du Canada. Mais un nouvel acteur frappe à la porte et propose un débouché presque sans limites aux richesses minières et pétrolières colombiennes : la Chine.

En 2011, elle est devenue le second partenaire commercial de la Colombie après les Etats-Unis. Le pétrole représente jusqu’ici le principal produit exporté par la Colombie vers la puissance asiatique (plus de la moitié du total de ses exportations). « Je pense que nous pouvons, dans un monde de plus en plus globalisé, travailler ensemble dans de nombreux domaines  » [7] a ainsi confirmé le chef de l’Etat Colombien lors de sa première visite officielle à Pékin (8-12 mai 2012). Celle-ci a donné lieu à la signature de nombreux accords de coopération économique, énergétique, agricole, ainsi que dans le domaine des infrastructures. Et le président colombien d’ajouter : « Je voudrais mettre en avant l’intention d’initier un processus de négociation concernant un accord de libre-échange. » [8]

Le dialogue de paix qui s’ouvre en Colombie constitue un vecteur par lequel la bourgeoisie du pays s’apprête à faire entrer ce dernier dans une nouvelle phase de modernisation capitaliste. Au travers de celle-ci, la géométrie des alliances internationales de la Colombie se modifiera. Le lien historique privilégié avec les Etats-Unis se relâchera peu à peu tandis que celui amorcé avec la Chine se renforcera. Cette dernière se verra ainsi offrir un pont supplémentaire dans la région [9].

Accord général pour l’achèvement du conflit et la construction d’une paix stable et durable

Le 26 août 2012, les représentants du gouvernement colombien et ceux des FARC ont signé, à la Havane, un document intitulé « Accord général pour l’achèvement du conflit et la construction d’une paix stable et durable ». Celui-ci identifie cinq points qui feront l’objet d’une négociation entre les parties : la politique de développement agricole intégral, la participation politique, la fin du conflit (qui passe par l’acceptation d’un cessez-le-feu et l’abandon des armes par les FARC - qui induit un acte volontaire de leur part et non une démobilisation sous l’autorité de l’Etat -), la solution au problème des drogues illicites, la question des victimes. Les discussions – auxquelles les Etats-Unis ne seront pas associés – débuteront le 8 octobre à Oslo avant de se poursuivre à la Havane. Dans ce processus, Cuba et la Norvège tiendront le rôle de pays garants de la bonne marche des négociations ; le Chili et le Venezuela, celui de « facilitateur logistique et d’accompagnateur  ».

 

Notes

[1] Les analystes économiques et financiers voient dans ce regroupement de pays émergents qui connaissent une forte croissance économique et démographique et dont les rapprochements politiques, diplomatiques et économiques se multiplient, le nouveau concurrent possible des Brics dans la décennie à venir.

[2] De nouveaux gisements ont été identifiés ces dernières années dans tout le pays.

[3] Sur l’ensemble de cette question minière, lire Laurence Mazure, « Ruée vers l’or en Colombie », Le Monde diplomatique, juillet 2010, (http://www.monde-diplomatique.fr/2010/07/MAZURE/19363. Pour une analyse globale à l’échelle de la région latino-américaine, lire Recursos naturales y la geopolitica de la integracion sudamericana, Monica Bruckmann, Instituto de investigaciones sociales perumundo, Lima, 2012.

[4] L’ensemble de ces données est tiré de l’article « Mining in Colombia – Digging deeper », The Economist, 4 août 2012 (http://www.economist.com/node/21559963).

[5] Laurence Mazure, « Ruée vers l’or en Colombie », Le Monde diplomatique, juillet 2010, (http://www.monde-diplomatique.fr/2010/07/MAZURE/19363

[6]  Ibid.

[7] « Le président colombien souhaite renforcer les relations avec la Chine », Xinhua, 7 mai 2012 (http://french.news.cn/monde/2012-05/07/c_131572343.htm)

[8] Propos cités par la chaîne de télévision CNTV (http://fr.cntv.cn/program/journal/20120511/102852.shtml). A ce jour, la Chine a signé trois accords de libre-échange dans la région avec le Chili, le Pérou et le Costa-Rica.

[9] Lire Christophe Ventura, « Chine-Amérique latine : au cœur des déséquilibres du nouveau commerce Sud-Sud », (http://www.medelu.org/Chine-Amerique-latine-au-coeur-des)





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