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La paix et la guerre dans les médias en Colombie

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Comment être subversif aujourd’hui ?

Par Anne Madelain  |  10 juin 2013     →    Version imprimable de cet article Imprimer

A Zagreb, au deuxième Forum des Balkans

« Il faut partir de la dépression. Car c’est le meilleur endroit pour penser. Et surtout, c’est le seul aujourd’hui pour recréer de l’empathie »… Les paroles de l’essayiste italien Franco Berardi, dit « Bifo », résonnent dans l’immense salle du cinéma Kino Evropa, dont le décor néobaroque m’évoque spontanément des mondes disparus : celui de la Mitteleuropa et cette époque où à Zagreb comme à Paris, le cinéma était le loisir favori des citadins. Sur l’affiche du Festival subversif, le drapeau rouge porté par Europe, déesse antique chevauchant le taureau, flotte sur une photo panoramique de la place Ban Jelacic envahie par une foule énorme. Zagreb, 8 mai 1945, un peuple uni regarde vers l’avenir.

Contestation internationale et réseaux balkaniques

C’est pourtant d’autres unions, des collectifs plus larges mais aussi plus mouvants, des réseaux et des formes de solidarités inédites qu’ont appelés de leurs vœux les participants du Festival subversif, en particulier, ceux du Forum des Balkans (12 -14 mai 2013). L’événement a rassemblé des militants associatifs et politiques de la gauche alternative de toute la « région ». Une façon de sortir du face-à-face avec l’Union européenne et ses diktats néolibéraux, mais aussi de l’autodénigrement.

Dans cette seconde semaine du Festival subversif - l’ensemble de l’événement a duré du 4 au 18 mai -, la partie dédiée au cinéma et aux œuvres littéraires est achevée. Les soirées sont rythmées par les conférences d’invités étrangers au Kino Evropa et les discussions interminables sur sa terrasse… En journée, le Forum des balkans déploie ses tables rondes et ateliers au théâtre ZeKaeM (Zagrebačko kazalište mladih).

S’organiser au niveau régional, y compris dans les forums alternatifs comme les contre-sommets et les forums altermondialistes, c’est ce qu’on proposé les militants de l’association Critic Atac (Bucarest), soutenus par de jeunes anthropologues bulgares de la Central European University de Budapest. Pourquoi l’approche régionale ? Parce qu’existe une expérience historique commune : celle du communisme (même s’il était différent) et de l’installation rapide du néolibéralisme dans la période post-socialiste. Mais aussi une expérience commune d’un certain mépris de la part de « la vieille Europe ». Sans oublier que l’éclatement de la Yougoslavie a porté un coup fatal à la coopération régionale est-européenne dans les années 1990. Aujourd’hui, à Zagreb, on se permet d’imaginer des structures nouvelles pour construire des coopérations entre les sociétés civiles : un centre de formation régional par exemple, installé « à l’Est », incubateur d’idées nouvelles pour le développement de l’Europe toute entière…

S’auto-organiser

Comment trouver une parole nouvelle qui ne ressasse pas les mots galvaudés ? Une parole qui s’adresse et vienne des « travailleurs », concept qui a lui aussi perdu beaucoup de son sens depuis que l’industrie est gravement détruite ? Comment s’exprimer au-delà et en dehors du système « démocratique » institutionnalisé du vote ? Au Festival subversif, de vrais « espaces publics », investis par des jeunes, des espaces de débats interactifs et respectueux, « démocratiques » donc, se déploient en illustrant le titre de la manifestation : « Une utopie de démocratie ». Mais dehors ? Où sont les espaces publics où la parole ne tournera pas en vase clos, dans un parti politique clientéliste ou une ONG obsédée par la recherche de fonds, et notamment de fonds étrangers ?

Il faut « s’auto-organiser ». Partir de rien, d’un petit noyau, c’est ce qu’ont dit Emin Eminagić et Gordan Isabegović, tous deux membres de l’organisation Lijevi (Bosnie-Herzégovine) et encore quelques gars fort en gueule du mouvement Marks21 (Serbie) et des jeunes filles de l’organisation DPU (Slovénie). Après une première expérience de mobilisation en 2010-2011 dans des mouvements étudiants, ces jeunes ont décidé de se regrouper afin de fonder, à partir de ces nouveaux collectifs, de « vrais » partis de gauche. Pour eux, sans moyens financiers ni réel accès aux médias, Internet, les réseaux locaux et internationaux sont essentiels. L’année 2011 a vu éclore de nouvelles formes de contestation un peu partout dans le monde : à Zagreb, Ljubljana, Belgrade, comme en Espagne ou à New York, à la suite bien sûr du « Printemps arabe », ( « Is the Balkans a new Maghreb ? »  selon le titre un brin provocateur de l’article signé à l’époque par les deux organisateurs du Festival, Srećko Horvat et Igor Štiks). « Le mouvement est-il retombé ? », s’interroge sur la scène du Kino Evropa la sociologue franco-américaine Susan George, cofondatrice du Transnational Institute d’Amsterdam. Non, répondent les jeunes participants du Forum des balkans le lendemain, mais il n’est plus visible médiatiquement…. « J’ai peur qu’on entre dans une période très difficile où les solidarités entre les gens s’effondrent »

Alors, outre l’international et la renaissance des réseaux balkaniques, l’autre mot d’ordre du Forum est l’auto-organisation, « Self-organisation », « samoupravljanje », ici plutôt entendue comme le fait d’entreprendre une action en partant du quotidien, des individus qui nous entourent et de « la communauté » au sens large. Auto-organisation : un mot plein de promesses et plein d’ambiguïté, connoté, chargé d’histoire… qui provoque des débats passionnés sur l’héritage yougoslave, et les expériences concrètes qu’on pourrait reproduire, comme les universités populaires (radnički univerziteti).

Le Forum des Balkans fait aussi état de travaux soigneusement préparés par des groupes de travail qui s’efforcent de faire des propositions concrètes à l’action militante. Tout le monde s’accorde à peu près sur la priorité de la défense du « bien commun », des services publics mis à mal par le néolibéralisme, un thème qui peut permettre de fédérer les luttes. Communs, « public goods » en anglais, des mots qui n’ont pas forcément le même sens dans un monde anglo-saxon où l’Etat n’est historiquement pas l’organisateur principal de la société, et en Europe, balkanique ou non. Dans la salle, le public attentif n’hésite pas à critiquer les risques de l’abstraction, quand les mots ont été vidés de leurs contenus par la crise économique et les transformations post-socialistes : que signifie la défense du service public quand le système scolaire ne fonctionne plus ou que les transports publics sont le terrain de jeux d’intérêts privés ? On s’interroge sur les nouveaux modèles économiques à promouvoir : entreprises coopératives, revenu citoyen ou universel (citizen’s income ou basic income), banques équitables (social banks), ressources en open access

Où sont nos voix de citoyens ?

Les débats sont souvent passionnants, parfois également convenus, mais l’essentiel est ailleurs, dans les discussions prolongées aux terrasses des cafés du ZeKaeM et du Kino Evropa, dans les réseaux vivants qui se créent dans l’informel. Serait-ce là une des caractéristiques des mobilisations contemporaines ? Celle qui permet d’exprimer une part individuelle irréductible à l’expression collective, celle qui est aussi créatrice d’identité ?

Ce soir-là, Franco « Bifo » Berardi a aussi rappelé l’incroyable cynisme du monde politique, en rapportant les paroles du directeur de la Banque centrale européenne (BCE) après les votes italiens et espagnols contre les politiques d’austérité imposées par Bruxelles : « Je sais que les peuples sont contre, mais cela ne m’inquiète pas tant que cela, car je sais aussi que l’Union européenne est en pilotage automatique »…

Est-ce que ce sont nos voix de citoyens qui sont sans importance ou bien « la politique » qui a réussi à nous faire oublier qu’elle était d’abord une affaire de langage et d’échange de paroles ? Face à un monde menacé par « le pilotage automatique », il est plus que jamais nécessaire que les mobilisations altermondialistes soient des mouvements de citoyens, c’est-à-dire aussi d’individus qui ne reproduisent pas la langue technocratique, mais au contraire, fassent tout pour rendre leurs voix signifiantes… 

Nota bene : une version de ce texte a été rédigée pour la revue Liceulice (Le visage de la rue) de Belgrade : (http://www.liceulice.org/).

Egalement disponible en anglais : http://osocio.org/message/street_papers_liceulice_face_of_the_street/

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