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Comment le pape Ratzinger a anéanti l’Eglise du peuple en Amérique latine

Par Marc Vandepitte  |  27 février 2013     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Benoît XVI a annoncé que, dès le 28 février 2013, il renonçait à sa charge, et a révélé que Dieu lui avait demandé de se « consacrer à la prière et à la méditation ». Il aura ainsi le temps de méditer sur sa vie antérieure et sur ses actes commis du temps où il n’était que le cardinal Joseph Ratzinger. Ses principaux faits d’armes, il faut les chercher durant la période où il était préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi (nom actuel de l’ancienne Inquisition). En cette qualité, Ratzinger fut en effet, en Amérique latine, l’architecte de l’une des plus vastes campagnes de répression idéologique et politique de l’après-guerre, ce qu’on a appelé la « Restauration ».

En 1978, le cardinal polonais Karol Wojtila (nom de pape : Jean-Paul II) est appelé à diriger la plus grande communauté religieuse du monde. Il se trouve devant une Eglise catholique post-conciliaire en état de crise profonde : assistance à la messe et vocations en chute libre, nombre élevé de divorces entre catholiques, rejet de l’autorité papale en matière de contrôle des naissances ; un monde plein d’hérésies.

Il veut un virage radical. Plus de risques, plus d’expériences ; c’en est fini des réflexions et des interventions. On garde sans doute les textes du Concile Vatican II, mais on en enterre l’esprit. Le pape se prépare à une politique ecclésiale centralisée et orthodoxe, accompagnée d’un réarmement moral et spirituel.

Pour ce faire, il joue habilement du climat de cette époque, qui présente d’ailleurs bien des ressemblances avec le nôtre. Au milieu des années 1970 commence une profonde crise économique. Le climat mental optimiste des années 1960 bascule et se caractérise par une aspiration à la sécurité et à la protection, le recours à une autorité – de préférence charismatique –, un réveil éthique, la fuite dans le domaine privé et l’irrationnel, etc.

C’est sur cet arrière-plan que se développe le « néoconservatisme ». Ce nouveau conservatisme ne se cantonne plus sur la défensive, mais lance au contraire une offensive politique et idéologique. Ce courant est porté par de fortes personnalités, comme Ronald Reagan aux Etats-Unis et Margaret Thatcher au Royaume-Uni. Jouant habilement des mass media, ils traduisent une tendance mondiale à accueillir un sauveur ; ils la développent avec des représentations du monde simplistes, ils rayonnent d’assurance et d’optimisme, etc.

Le « rottweiler de Dieu »

Un casse-tête encore plus important pour Jean-Paul II, c’est la montée d’une Eglise populaire progressiste en Amérique latine. Wojtyla est polonais et anticommuniste jusqu’à la moelle ; combattre marxisme et communisme dans le monde est un des buts de sa vie. Comme l’influence du marxisme est indéniable dans l’Eglise de la base et dans la Théologie de la libération, il mettra tout en œuvre pour ramener le continent dans le droit chemin.

Pour ce faire, il compte sur Ratzinger qui a été nommé, en 1981, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, en quelque sorte le m ;;inistère de l’idéologie et de l’information du Vatican. Il exercera ces fonctions pendant un quart de siècle et il en fera le meilleur usage pour imprimer sa marque sur les événements.

Ratzinger devient donc l’architecte d’une offensive pastorale et ecclésiale d’envergure, à laquelle il donne lui-même le nom de « Restauration ». Le but est le renforcement de l’appareil de direction central et la dislocation de toute forme de dissidence à l’intérieur de l’Eglise. Ratzinger se révèle bientôt un véritable Grand Inquisiteur, ce qui lui vaudra le nom de « rottweiler de Dieu  ».

Toute l’Eglise catholique est visée, mais les flèches sont surtout dirigées vers l’Amérique latine, et c’est là que l’impact politique est de loin le plus important. Nous nous bornerons donc, dans la suite de cet article à ce continent,

La première démarche est l’établissement d’une base de données reprenant les conférences épiscopales, les théologiens de la libération, les religieux progressistes, les projets pastoraux suspects, etc. Dans presque tous les diocèses sont nommés des évêques et des cardinaux ultra-conservateurs et ouvertement de droite. Rien qu’au Brésil, sont nommés une cinquantaine d’évêques conservateurs. A la fin des années 1980, cinq des 51 évêques péruviens sont membres de très conservateur Opus Dei. Le Chili et la Colombie suivent le même chemin. Des évêques dissidents sont mis sous pression, certains reçoivent des lettres d’avertissement ; à d’autres, il est interdit de voyager ou on leur demande des comptes.

Cette politique de nominations est d’autant plus grave que l’épiscopat joue un rôle important dans ce continent. Dans bien des cas, c’est la seule opposition possible à la répression militaire, à la torture, etc. Si les évêques du Brésil et du Chili s’étaient tus, comme l’ont fait ceux d’Argentine, le nombre de victimes de la répression eût été bien plus élevé.

Aux niveaux inférieurs aussi on fait le ménage. On retravaille la formation des prêtres en mettant sous pression séminaires et instituts de théologie, en les réorientant ou en les fermant. On tente de mieux contrôler les religieux qui sont souvent protagonistes de l’Eglise de la libération. Une attention spéciale est accordée aux théologiens. Ils seront dorénavant tenus en respect en leur faisant prêter le nouveau serment de fidélité.

En 1984, Ratzinger rédige l’« Instruction de la Sainte Congrégation pour la doctrine de la foi au sujet de quelques aspects de la Théologie de la libération ». Il y attaque de front les théologiens de la libération, surtout ceux d’Amérique latine. Un an plus tard, il est interdit à Leonardo Boff, une des figures de proue de ce mouvement, de s’exprimer. La mainmise sur les journaux catholiques est renforcée : là où on le juge nécessaire, on les censure ; le conseil de rédaction est remplacé ou le journal est mis sous pression financière.

Les projets pastoraux progressistes sont mis sous contrôle, ou tout simplement on y met fin. En 1989, le Vatican cesse de reconnaître l’Association internationale de la jeunesse catholique, beaucoup trop progressiste. Elle doit céder la place à la Coordination internationale de la jeunesse ouvrière catholique (CIJOC), confessionnelle et opposée à la gauche.

A côté de la destruction de tout ce qui est progressiste, de gigantesques projets sont mis en route pour ramener les croyants dans le droit chemin. Evangélisation 2000 et Lumen 2000 sont des projets à grande échelle visant l’Amérique latine, et qui n’ont pas moins de trois satellites à leur disposition. Les projets sont établis par des personnes et des groupes de droite ultra-conservateurs : Communione e Liberazione, Action Marie, Renouveau catholique charismatique, etc. Les collaborateurs de ces géants de la communication comparent leurs activités à une sorte de nouvelle « puissance de lumière ».

Ceux qui savent lire sont inondés de livres religieux édités à bon marché. Des retraites sont organisées pour les prêtres et les religieuses. Pour ces projets à grand spectacle, le sommet de la hiérarchie catholique peut compter sur l’appui financier du monde des affaires.

Croisade anticommuniste

Rien n’est laissé au hasard. Un à un, tous les piliers de l’Eglise du peuple d’Amérique latine sont écartés. Des observateurs parlent du démantèlement de l’Eglise. Nous avons ici affaire à l’une des campagnes idéologiques et politiques les plus importantes de l’après-guerre. Cette campagne est en phase avec la croisade anticommuniste de la guerre froide. On peut aussi y voir une revanche des Etats-Unis après la perte de puissance des années précédentes.

Pendant les années 1960 et 1970, les pays du tiers-monde ont en effet renforcé leur position sur le marché mondial. Ils ont arraché des prix plus élevés pour les matières premières et ont ainsi amélioré leur pouvoir d”achat sur le marché mondial. Le point culminant est la crise du pétrole de 1973. En 1975, le Vietnam inflige une cinglante défaite aux Etats-Unis. Peu après, la Maison Blanche est humiliée par deux fois : d’abord par la révolution des sandinistes dans leur arrière-cour (1979), puis par le drame des otages en Iran (1980). Dès son arrivée au pouvoir, Ronald Reagan se sent en outre menacé par l’attitude d’indépendance économique de deux Etats aussi importants que le Mexique et le Brésil.

La Maison Blanche ne baisse pas les bras et déclenche une contre-offensive sur plusieurs fronts. La Théologie de la libération sera une des cibles les plus importantes. Dès la fin des années 1960, encore à un stade embryonnaire, elle était considérée comme une « menace » pour les intérêts géostratégiques des Etats-Unis, comme en témoigne, en 1969, le Rapport Rockefeller.

Dans les années 1970, furent créés des centres théologiques qui devaient engager le combat contre la Théologie de la libération. Mais c’est surtout à partir des années 1980 que cette contre-offensive atteignit sa vitesse de croisière. Les Etats-Unis versèrent des milliards de dollars pour soutenir la contre-révolution en Amérique latine. Cette « sale guerre » a fait des dizaines de milliers de victimes. Escadrons de la mort, paramilitaires, mais aussi l’armée régulière ont fait la sale besogne. Dans les rangs des mouvements chrétiens de libération sont tombés beaucoup de martyrs. Les plus connus sont l’assassinat de Mgr Romero et le massacre de six jésuites au Salvador.

Pour combattre la Théologie de la libération sur son propre terrain, on introduisit des sectes protestantes. Elle reçurent un soutien financier massif de Washington. Par des slogans racoleurs et des messages sentimentaux, elles devaient essayer d’attirer les croyants. Pour les arracher à l’influence pernicieuse de la Théologie de la libération, on a fait usage de moyens électroniques coûteux. La religion se révèle ici « opium du peuple » sous sa forme la plus pure. L’armée aussi est enrôlée dans cette guerre religieuse. Des officiers supérieurs des armées latino-américaines ont rédigé un document pour donner consistance au « bras théologique » des forces armées.

Mission accomplie

Les efforts combinés de Ratzinger et de la Maison blanche ont été payants. Dans les années 1990, un coup très dur a été porté à l’Eglise de base en Amérique latine. Bien des groupes de base cessent d’exister ou fonctionnent à peine par manque de soutien pastoral, par crainte de la répression, parce qu’on ne croit plus à la percée espérée, ou simplement parce qu’ils sont liquidés physiquement. L’optimisme et l’activisme des années 1970 et 1980 font place au doute et à la réflexion. L’analyse de la société perd de son poids au profit de la culture, de l’éthique et de la spiritualité, tout profit pour le cardinal Ratzinger.

Globalement, le centre de gravité passe de la libération à la dévotion, de l’opposition à la consolation, de l’analyse à l’utopie, de la subversion à la survie. Le récit de l’Exode fait place à l’Apocalypse et aux Apôtres.

A la fin du XXe siècle, l’Eglise de base n’est en tout cas plus une menace pour l’Establishment. Tant le Vatican et le Pentagone que les élites locales d’Amérique latine ont un souci de moins. Cette trêve prend bientôt fin avec l’élection, en décembre 1998, de Hugo Chavez à la présidence du Venezuela, mais ceci est une autre histoire.

En 2005, Ratzinger est récompensé pour le succès de son œuvre de restauration : il est élu pape à la tête de l’Eglise catholique. Mais il est bien moins brillant comme manager que comme inquisiteur. C’est finalement un pape faible. En démissionnant le 28 février 2013, il laisse une institution affaiblie, menacée par un manque de prêtres et un dessèchement à l’Ouest, ainsi que par des scandales répétés. Il n’a pas réussi à mettre de l’ordre dans les affaires du Vatican, peut-être une des raisons pour lesquelles il a dû se résoudre à abdiquer.

Joseph Ratzinger (Benoît XVI) entrera dans l’histoire avant tout comme celui qui aura accompli la restauration de l’Eglise catholique et mis l’Eglise du peuple d’Amérique latine hors d’état de nuire. Ce ne sont pas des mérites négligeables...

 

Pour en savoir plus, lire La Crise de la Théologie de la libération et le marxisme religieux (en néerlandais).

Source : http://www.michelcollon.info/Comment-Ratzinger-a-aneanti-l





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