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Commentaire no 426, 1er juin 2016

Des Etats-Unis toujours plus instables

Par Immanuel Wallerstein  |  21 juin 2016     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Nous avons l’habitude de croire que l’instabilité politique serait l’apanage des Etats dits du « Sud ». Ce sont dans ces régions du monde qu’experts et hommes politiques du « Nord » identifient des « Etats faillis » où se déroulent des « guerres civiles ». La vie des habitants y est très incertaine. Les déplacements de populations y sont massifs tout comme les efforts entrepris par ces mêmes populations pour fuir vers des régions plus « sûres » de la planète, censées offrir plus de travail et des niveaux de vie meilleurs.

Les Etats-Unis, en particulier, ont été longtemps perçus comme une terre d’émigration pour un très grand pourcentage de la population mondiale. Ce fut autrefois une réalité indéniable. Dans la période couvrant approximativement les années 1945 à 1970, ce pays a été la puissance hégémonique du système-monde et la vie, pour ses habitants, y a été en effet plus douce qu’ailleurs tant sur le plan économique que social.

Même si les frontières n’étaient pas à proprement parler grandes ouvertes pour les immigrants, ceux qui parvenaient, d’une façon ou d’une autre, à entrer sur le territoire s’estimaient dans l’ensemble heureux de leur sort. Et d’autres, dans les pays d’origine de ces immigrants, rêvaient de suivre leurs traces. A cette époque, l’émigration au départ des Etats-Unis était minime, à l’exception d’expatriations temporaires, sur des postes très bien payés, de mercenaires de l’économie, de la politique ou de la guerre.

Cet âge d’or de la domination étatsunienne sur le système-monde a commencé à s’effilocher à partir de 1970, et d’une manière croissante. Quels en sont les signes ? Ils sont nombreux. Certains peuvent s’observer aux Etats-Unis eux-mêmes, d’autres dans le changement d’attitude du reste du monde vis-à-vis de ce pays.

Les Etats-Unis vivent actuellement une campagne présidentielle que tout le monde ou presque décrit comme inhabituelle et de nature à changer l’ordre des choses. Un très grand nombre d’électeurs s’est mobilisé contre l’« establishment », beaucoup d’entre eux prenant part au processus électoral pour la toute première fois. Dans le processus de désignation du candidat du Parti républicain, Donald J. Trump a construit sa conquête de l’investiture en sachant incarner cette vague de mécontentement, voire en l’alimentant en soufflant sur les braises. Il semble avoir remporté son pari, malgré tous les efforts qui lui ont été opposés par ceux que l’on pourrait qualifier de républicains « traditionnels ».

Au sein du Parti démocrate, sans être identique, l’histoire est un peu similaire. Un obscur sénateur du Vermont, Bernie Sanders, a été capable d’incarner le mécontentement populaire mais en le formulant dans les termes d’une rhétorique de gauche. A la date d’aujourd´hui, en juin 2016, il a conduit une très impressionnante campagne contre la candidature un temps jugé incontestable d’Hillary Clinton. Bien qu’il ne semble pas en mesure d’obtenir l’investiture de son parti, Bernie Sanders a contraint sa rivale (et le Parti démocrate) à se positionner bien plus à gauche qu’on ne pouvait le penser il y a encore quelques mois. Sanders a réalisé cette prouesse alors même qu´il n’avait jamais été candidat pour le Parti démocrate.

On peut certes être tenté de croire que la situation retrouvera son calme une fois l’élection présidentielle passée lorsque les positions politiques centristes « normales » reprendront leurs droits. Beaucoup le prédisent. Quelle sera alors la réaction de tous ceux qui ont soutenu avec beaucoup d’engagement leurs candidats précisément parce que ceux-ci ne proposaient pas des politiques centristes « normales » ? Que se passera-t-il s’ils sont déçus par leurs champions actuels ?

Il faut aussi prendre en compte un autre changement en cours aux Etats-Unis. Le New York Times a publié le 23 mai en « une » un long article sur la violence liée aux armes à feu. Sous le titre « Sans fin mais jamais mentionnées », l’article ne portait pas sur ces tueries de masse bien connues, que l’on qualifie de « massacres » et que l’on juge choquantes. Le quotidien s’intéressait aux fusillades que la police a tendance à qualifier d´« incidents » et que les journaux ne rapportent jamais. Il décrit par le menu un de ces « incidents », un « instantané d’une autre source de violence de masse, qui surgit avec une régularité tellement anesthésiante qu’elle en devient presque invisible, sauf pour les victimes, survivants et agresseurs, principalement noirs ». Et ces chiffres sont en hausse.

A mesure qu’augmentent ces morts violentes, « sans fin mais jamais mentionnées », la possibilité qu’un tel phénomène puisse s’étendre au-delà des ghettos noirs vers des zones non-noires, où vivent beaucoup des « déçus du système », n’est pas inconcevable. Après tout, ces déçus ont raison sur une chose ; la vie aux Etats-Unis n’est plus aussi bonne qu’elle le fut. Donald Trump le dit bien dans son slogan : « rendre à l’Amérique sa grandeur ». Ce « rendre » renvoie à un âge d´or. Bernie Sanders, lui-aussi, semble se référer à une époque bénie où les emplois n’étaient pas exportés vers le Sud. Hillary Clinton elle-même semble maintenant se tourner vers quelque chose de perdu.

Pour autant, il ne faudrait pas oublier une forme de violence encore plus féroce, celle propagée par un groupe encore réduit de milices profondément antiétatiques, les auto-dénommés « Citoyens pour la liberté constitutionnelle » (CCF en anglais). Ce sont eux qui ont défié le gouvernement quand celui-ci a ordonné la clôture de leurs terres, destinées à l’élevage ou à leur propre usage. Les militants du CCF affirment que le gouvernement ne dispose dans la Constitution d’aucun droit à se comporter de la sorte.

Le problème qui se pose est que ni le gouvernement fédéral ni les autorités locales ne savent très bien comment répondre à cette situation. Ils « négocient », par peur qu’en faisant acte d’autorité ils ne se rendent impopulaires. Mais lorsque les négociations échouent, le gouvernement finit par recourir à la force. Ce type d’action antiétatique plus radicale pourrait bientôt se répandre. Il n’est pas ici question de « droitisation » mais bien d’un penchant pour une forme de protestation plus violente, qui conduit à la guerre civile.

Parallèlement, l’autorité des Etats-Unis dans le monde n’a fait que décliner. En réalité, ce pays n’est plus hégémonique. Les mécontents et leurs candidats l’ont noté mais estiment ce phénomène réversible, ce qu’il n’est pas. Les Etats-Unis sont désormais considérés comme un partenaire mondial faible et incertain.

On ne parle pas ici seulement du point de vue d’Etats, comme la Russie, la Chine et l’Iran, qui se sont fortement opposés par le passé à la politique américaine. On parle désormais d’alliés supposés proches, Israël, l’Arabie saoudite, la Grande-Bretagne ou le Canada. Sur une échelle mondiale, la confiance dans la « fiabilité » des Etats-Unis sur la scène géopolitique est passée de chiffres proches des 100% pendant l’âge d’or à des niveaux bien plus bas. Cette tendance se confirme de jour en jour.

Dès lors, s’il devient moins sûr de vivre aux Etats-Unis, une hausse continue de l’émigration est à prévoir. Non pas que vivre dans d’autres régions du monde soit sûr, simplement un peu plus sûr. Non pas que les niveaux de vie soient si élevés ailleurs : ils sont simplement plus élevés dans bien des régions du Nord.

Naturellement, tout le monde ne peut pas se permettre d’émigrer. Il existe une question de coût et une question d’accessibilité à d’autres pays. Il ne fait aucun doute que le groupe qui connaîtra en premier une hausse de l’émigration sera celui des milieux les plus privilégiés. Mais comme certains le remarquent déjà, les frustrations des « déçus du système » issus de la classe moyenne vont continuer d’augmenter. Et à mesure que cette colère grandit, leurs réactions pourraient prendre un tour plus violent. Et à son tour, cette tournure plus violente ne fera que s’autoalimenter, provoquant à son tour de nouvelles colères.

N’y a-t-il donc rien à faire pour apaiser les esprits quand on parle de la transformation des Etats-Unis ? Au lieu de chercher à rendre sa grandeur à l’Amérique, nous devrions plutôt essayer de rendre le monde meilleur pour tous, nous pourrions rejoindre ce mouvement en quête d’un « autre monde » possible. Changer le monde entier aurait en réalité pour conséquence de transformer les Etats-Unis. La condition est que nous cessions d’aspirerà un âge d’or révolu qui n’avait rien de si doré pour une grande partie de la planète.

 

Traduction : T. L.

© Immanuel Wallerstein, distribué par Agence Global. Pour tous droits et autorisations, y compris de traduction et de mise en ligne sur des sites non commerciaux, contacter : rights@agenceglobal.com1.336.686.9002 ou 1.336.286.6606. Le téléchargement ou l’envoi électronique ou par courriel à des tiers sont autorisés pourvu que le texte reste intact et que la note relative au copyright soit conservée. Pour contacter l’auteur, écrire à : immanuel.wallerstein@yale.edu.

Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

 

Illustration : Randy Lemoine

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