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Entretien avec Pierluigi Sullo, journaliste et fondateur du projet Democrazia Chilometro Zero

« La capacité de Berlusconi à construire le récit d’un pays qui n’existe pas à l’intérieur duquel tous les italiens pouvaient s’enrichir est définitivement épuisée »

Par Christophe Ventura  |  11 juin 2011     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Propos recueillis par Christophe Ventura

Mdl : Comment analysez-vous les résultats des élections municipales qui se sont déroulées le 30 mai en Italie ?

PS : Ces élections, et en particulier les votes de Milan, Naples et Cagliari (la capitale de la Sardaigne), représentent un véritable tournant. Tout d’abord parce que le « bloc » berlusconien s’est finalement fissuré. Depuis une quinzaine d’années, notre pays a été dominé par l’idée – on peut même parler de pulsion - selon laquelle il fallait - et qu’il était possible de - s’enrichir individuellement. Et ce, grâce aux mythes de la finance, de l’immobilier (comme tentait de le « vendre » Berlusconi à l’opinion publique) et de la petite entreprise capable de se battre sur les marchés mondiaux (un thème défendu par le Ligue du Nord).

La crise globale a ébranlé ces croyances. Dans les profondeurs de la société italienne – et notamment dans le Nord du pays – est advenu – ou est en train d’advenir – un changement qui n’est pas seulement électoral ou politique, mais aussi anthropologique.

Le nouveau maire de Milan, Giuliano Pisapia, a été soutenu dans sa campagne par des milliers de bénévoles (cette campagne a coûté seulement 1,2 million d’euros à comparer aux vingt millions dépensés par son adversaire, l’ancienne maire Letizia Moratti). La campagne de M.Pisapia s’est appuyée sur les acquis de l’important réseau de la société civile milanaise qui, depuis de longues années, a travaillé de manière souterraine à raccommoder les déchirures sociales et accompagné l’importante augmentation des flux de migrants, la présence musulmane, la question des Roms. Ce réseau a également élaboré une proposition culturelle différente de la dominante, c’est-à-dire de celle créée par Berlusconi dans les années 80 avec l’irruption de la télévision commerciale.

On peut dire que le néolibéralisme, dans ses formes diffuses, a commencé à mourir avec le vote de Milan.

Sur le plan du jeu politique institutionnel, ces élections ont donné lieu, au sein du centre-gauche, à un type d’alliance différent de celui qu’avaient imaginé les dirigeants du Parti démocrate (PD). Giuliano Pisapia, Luigi de Magistris (le nouveau maire de Naples) et Massimo Zedda à Cagliari ont dû, avant de l’emporter, défaire la bureaucratie du PD. Leur succès n’était pas prévu. Ce fait majeur restera malgré une stratégie du PD qui va, après cette élection, se résumer à tout ramener à la géométrie des alliances (notamment avec le « Terzo Polo », le Troisième pôle, composé notamment des centristes de l’Union du centre de M. Pier Ferdinando Casini et des amis de M. Gianfranco Fini de Futur et liberté pour l’Italie).

 

Mdl : Cette défaite de M.Berlusconi et de la Ligue du Nord signifie-t-elle le début de la fin du berlusconisme ?

PS : Oui. Sa capacité à construire le récit d’un pays qui n’existe pas à l’intérieur duquel tous les italiens pouvaient s’enrichir est définitivement épuisée. Bien sûr, Silvio Berlusconi pourra encore durer un an, peut-être deux, mais il ne réussira plus à garder unie sa coalition composée d’une partie de ceux qui travaillent dans le monde de la finance, de la communication et de la publicité, de secteurs du Sud de l’Italie qui vivent de l’argent public et du petit entreprenariat agressif du nord-est.

 

Mdl : Les résultats du 30 mai semblent indiquer une remise en cause du système politique bipolarisé et du jeu politique institutionnel. Cette situation ouvre-t-elle de nouvelles perspectives pour la démocratie en Italie ?

PS : Il faut bien distinguer les choses. La vie démocratique en Italie est rythmée par les partis qui forgent et façonnent le « jeu politique institutionnel ». Mais elle offre également autre chose : une société civile organisée, surtout au niveau local, qui choisit, elle, de prendre d’autres chemins. Dans le cadre de la vie politique institutionnelle, il est probable que les dirigeants du PD vont avoir pour priorité d’encaisser les dividendes de la crise du berlusconisme tout en nous proposant une version « light  » de la politique de la « croissance ». Et ce, lorsque dans le même temps, dans le Val de Suse ( La Val di Susa), cette vallée alpine du Piémont près de Turin où la population s’oppose au méga-tunnel de 50 kilomètres du TGV italien, le PD demande l’intervention de l’armée.

Dans le cadre de la vie de « l’autre démocratie » - plus forte après le vote du 30 mai, et, il faut l’espérer, encore plus après les résultats du référendum du 12 juin - on cherchera à mettre en pratique une autre idée du bien-être social, de l’économie, du mode de prise des décisions (il s’agit de reconstruire la démocratie à partir de son niveau « ground zero  »).

 

Mdl : Un référendum sur la question de l’eau, du choix du nucléaire et sur la réforme de la justice aura lieu les 12 et 13 juin. Quels sont les enjeux de cette nouvelle consultation dont certains considèrent qu’elle pourrait constituer un nouveau désaveu pour un président du Conseil qui, avec ses alliés de la Lega, appellent à l’abstention ?

PS : Le référendum, dans sa partie relative à la question de l’eau et du nucléaire, constitue l’explication, sur le plan des contenus, de la proposition de « civilité » qui a trouvé son expression dans le vote du 30 mai.

Il faut se souvenir du fait que le PD, et plus singulièrement son dirigeant, Pier Luigi Bersani, ont été les plus ardents promoteurs de la privatisation de l’eau et du nucléaire. S’ils appellent à voter aujourd’hui pour l’eau publique et contre le nucléaire, c’est seulement pour donner un nouveau coup à Berlusconi.

Mais si le référendum affirme ces deux idées selon lesquelles les biens publics doivent rester comme tels, gérés démocratiquement, et que l’énergie est une fonction sociale et écologique, cela donnera un grand avantage à la société civile organisée. Tous les partis devront prendre cela en compte.

Il est possible que ce référendum signifie le début de la fin du néolibéralisme en Italie du point de vue de la vie sociale concrète, comme le vote du 30 mai l’a signifié du point de vue anthropologique.

 

Mdl : Il y a dix ans, en juillet 2001, le gouvernement Berlusconi réprimait violemment les mouvements sociaux italiens et internationaux présents lors des mobilisations populaires qui se tenaient à Gênes contre le G8. Selon vous, quelles sont les alternatives portées aujourd’hui par ces mouvements sociaux et citoyens pour transformer la société italienne ?

PS : Les mouvements sociaux de 2001 n’existent plus en tant que tels. En tous cas, sous la forme qu’ils avaient. C’est à Gênes, dont nous fêtons cette année les 10 ans à travers une série d’initiatives, que s’est révélée aux yeux de tous la fracture démocratique dans notre pays. Jamais en Italie un grand mouvement populaire n’avait été traité comme une émeute d’une banlieue noire nord-américaine, c’est à dire par la violence brute. C’est peut être à cause de cette dernière que les mouvements et les organisations qui s’étaient alors créés se sont affaiblis et sont entrés dans une crise profonde. Mais c’est une nébuleuse de mouvements locaux, thématiques ou culturels, qui s’est alors substituée à eux. Ces nouveaux mouvements ont forgé une culture basée sur l’idée qu’il fallait faire de la politique sur un autre mode (comme disent les zapatistes). Petit à petit, en changeant les choses de manière moléculaire et par le bas, ils ont réussi à élaborer une proposition plus complexe et disponible pour l’ensemble de la société. Cette nébuleuse est pour cette dernière un recours face aux limites de la politique traditionnelle.

Ensuite, la crise qui a fait basculer le monde dans une « tempête parfaite » (la combinaison de crises économique, financière, environnementale, démocratique et sociale) a accéléré une prise de conscience générale. Plus que jamais, beaucoup de gens considèrent qu’il est urgent de construire « un autre monde possible » comme on disait en 2001. Paradoxalement, malgré la crise des grands mouvements sociaux, cet « autre monde », ou, comme disait Manuel Castells [1], « la reconstruction démocratique  », est aujourd’hui plus « possible » qu’alors.

 

Mdl : Quel est le projet de Democrazia chilometro zero ?

PS : Précisément à cause de la difficulté à comprendre ce que pourrait être une organisation ou un réseau d’un nouveau type, Democrazia chilometro zéro ( que nous écrivons « DKm0 ») n’a aucune organisation : c’est une collégialité, une relation entre des personnes, des groupes locaux, des intellectuels, etc. Ce projet ne prend pas une forme définie et se construit essentiellement à travers la communication, avec un site internet, des livres, des rencontres publiques, demain des cours de formation, etc.
Notre objectif est, à partir du constat que nous faisons de la limite écologique et de la crise du capitalisme, de rechercher activement les nouvelles formes de la démocratie et de la véritable souveraineté citoyenne dans chacune de ses expressions. Tout cela, nous lui donnons un nom : la « démocratie insurgée ».
Comment et vers où cela évoluera-t-il ? Nous ne le savons pas. En revanche, nous savons que nous ne voulons pas créer un autre micro-parti ou une secte.

 

Source :

Site de l’organisation : http://www.democraziakmzero.org/

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Notes

[1] Sociologue et Directeur de l’Institut interdisciplinaire sur internet de l’Université ouverte de Catalogne ( Espagne).





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