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Équateur, la bataille décisive

Par Ignacio Ramonet  |  7 mars 2017     →    Version imprimable de cet article Imprimer

« Caminante no hay camino : se hace camino al andar [1]... » Les vers d’Antonio Machado, chantés par Juan Manuel Serrat, résonnent en cette fin de journée dans le populeux quartier de la Michelena au sud de Quito, la capitale de l’Equateur. Des milliers de citoyens se sont réunis pour écouter le discours de fin de campagne de Lenín Moreno, le candidat du parti gouvernemental Alianza Pais. La nuit tombe, il fait un froid humide, et de surcroît, pour ceux qui venons d’ailleurs, le mal de montagne nous perturbe (la ville est à 2 500 mètres d’altitude).

Plusieurs personnes profitent de la distribution massive de matériel de propagande – des T-shirts, des écharpes, des trois-quarts, des casquettes –, couleur vert tilleul, pour mieux se couvrir. La scène principale, prolongée en son milieu – comme dans les concerts de rock – par une sorte de passerelle qui s’enfonce dans la foule, est installée au bout d’une longue et large avenue bien éclairée qui s’est peu à peu remplie d’une foule bigarrée.

Il y a des écrans géants et des haut parleurs ultra puissants, et un orchestre avec des chanteurs qui essaient de chauffer l’ambiance avec des ‘tubes’ révolutionnaires (« El pueblo unido jamás será vencido », « Hasta siempre Comandante », « Bella Ciao », « No nos moverán », « Cómo será la patria », etc.). Le public, andin, écoute tranquillement et agite lentement des drapeaux verts sans grand enthousiasme, sauf quelques petites filles sur un balcon tout proche qui scandent « Le-nín pré-si-dent ! », et qui ne cesseront de crier, en riant souvent aux éclats, pendant les deux heures suivantes, jusqu’à la fin du meeting...

La première intervention est celle de Gabriela Rivadeneira, la jeune présidente de l’Assemblée nationale, oratrice hors pair, qui arrive à sortir l’audience militante de sa passivité silencieuse. Elle n’évoque pourtant pas l’attentat dont elle a été la victime le jour même sous la forme d’un paquet/bombe qui a failli lui exploser dans les mains… Intervient ensuite, avec beaucoup d’énergie et de passion, José « Pepe » Serrano, avocat et ministre de l’intérieur, très proche de Lenín Moreno, et qui devrait probablement être le prochain président de l’Assemblée.

A quelques jours du scrutin du 19 févier, les deux orateurs insistent sur le contraste entre les propositions « régressives », « réactionnaires » des principaux candidats de l’opposition – l’ultra libéral ex banquier membre de l’Opus Dei Guillermo Lasso, candidat de CREO ; Cynthia Viteri, candidate conservatrice du Parti Social-Chrétien(PSC) – et les avancées irréfutables de la « décennie gagnée », c’est-à-dire les dix années du gouvernement du président Rafael Correa, qui n’est pas candidat et qui veut, pour des raisons personnelles, s’accorder un « repos sabbatique » qu’il souhaite passer en Belgique, pays d’origine de son épouse, où il a fait une partie de ses études.

A ce moment-là, la majorité des sondages et enquêtes prévoyaient un résultat qui contraindrait le candidat d’Alianza Pais, Lenín Moreno, à affronter un second tour. D’où un même slogan que tout le monde répète comme un mantra : « Un-seul-tour ! »

Au milieu de ces chants et ces cris s’avance alors sur la passerelle, en fauteuil roulant, Lenín Moreno. Victime d’une agression armée en 1998, il a eu la moelle épinière atteinte par une balle ; il est paralysé des deux jambes. C’est un homme toutefois fort positif, un exemple de volonté et de résilience, auteur d’une série de livres d’humour… Lenín incarne un courant qui s’engage à modérer le ton de la confrontation avec l’opposition et à favoriser une meilleure entente avec les secteurs sociaux qui se sont éloignés de la Révolution citoyenne, sans pour autant changer substantiellement le cadre économique (alliance du secteur public avec le secteur privé) mis en place jusqu’à maintenant. Il n’est pas un orateur exceptionnel et encore moins un démagogue. Il s’adresse plutôt à l’intelligence de l’auditoire. Emploie un ton naturel et raconte son programme de gouvernement comme quelqu’un qui donnerait une conférence universitaire. Le public – environ dix mille personnes – écoute attentivement et en silence, au point que l’on vient à se demander si nous assistons réellement à un meeting des masses… Point de frisson, ni d’emportement, ni de passion…

Quel contraste avec le verbe enflammé de Rafael Correa ! Mais c’est peut être l’effet recherché par Lenín Moreno : réduire l’excès d’idéologie du discours de la gauche équatorienne. S’adresser, au- delà de la base militante pure et dure, à l’ensemble des citoyens et en particulier aux classes moyennes qui, au terme des dix années de « corréisme » se disent saturées de slogans politiques et attendent plutôt un changement…

Tout le monde ici se souvient de la défaite inattendue lors des élections municipales de 2014 et de la perte des mairies des principales villes du pays, en particulier celle de Quito, malgré l’implication directe du président Correa en faveur du candidat d’Alianza Pais, ce qui fut perçu comme une défaite personnelle du président.

Ou bien des polémiques autour des projets de loi sur « l’héritage et les plus-values » qui, habilement manipulées par l’opposition, ont déchainé – en 2015 – de violentes et massives manifestations contre le gouvernement dans l’ensemble du territoire national. Au point que Rafael Correa fut contraint de les retirer temporairement. A cela sont venues s’ajouter quelques catastrophes climatiques : le séisme d’avril 2016 qui a secoué la côte nord du pays ; ainsi que les effets dévastateurs de la crise provoquée ces trois dernières années par la chute des prix du pétrole et des autres exportations (l’Equateur est l’un des principaux exportateurs mondiaux de crevettes, de bananes et de fleurs), qui ont freiné la croissance équatorienne... et dégradé brusquement l’atmosphère électorale.

Cependant, les réussites de la Révolution citoyenne – et les succès de Rafael Correa en tant que gouvernant – sont spectaculaires, notamment en matière de travaux publics d’infrastructure : routes, ponts, tunnels, aéroports, etc. Dans ce pays de 14 millions d’habitants, au cours de cette « décennie gagnée », la pauvreté a diminué de 6 % et presque deux millions d’Equatoriens sont sortis de la misère. La classe moyenne est passée de 29 % à 47 % de la population. Un quart de million d’enfants a cessé de travailler dans les rues et a intégré le système éducatif. On compte plus de 1 200 000 nouveaux étudiants. Un demi-million d’adultes âgés bénéficie de pensions de retraite. Le nombre d’actes médicaux gratuits est passé de 16 à 30 millions par an. En matière d’attention aux handicapés, l’Equateur détient un record mondial : il y a une décennie, seuls 1 039 handicapés avaient un emploi. Aujourd’hui, plus de 80 000 d’entre eux travaillent et bénéficient de tous leurs droits ; et 70 000 autres font des études. Les pensions d’invalidité étaient accordées à 5 039 personnes seulement. Aujourd’hui, elles sont plus de 126 000. Le gouvernement a attribué plus de 300 000 logements sociaux. En matière d’écologie, le taux d’énergies renouvelables consommées en Equateur atteint 95 % du total. Et une grande partie de la dette extérieure a été renégociée à 30 % de sa valeur.

Mais les électeurs ne sont pas toujours reconnaissants... Surtout quand des campagnes de mensonges de l’opposition conservatrice, menées à coups de millions de dollars avec la participation de tous les « gourous » conservateurs de la propagande électorale mondiale, sèment la confusion en inondant les réseaux sociaux de fausses nouvelles, d’ « informations virtuelles » et de post-vérités.

Finalement, les résultats du premier tour du 19 février dernier n’ont pas répondu aux attentes des dirigeants d’Alianza Pais. Et pourtant, ce scrutin s’est soldé par trois écrasantes victoires : 1) Lenín Moreno a gagné le premier tour de l’élection présidentielle avec 39,36 % des voix, c’est à dire 11 points devant le deuxième, Guillermo Lasso, qui en a obtenu 28,19 % ; 2) Alianza Pais a obtenu la majorité absolue à l’Assemblée nationale avec 74 sièges sur 137 ; 3) et dans le référendum destiné à interdire aux fonctionnaires publics la possession de biens et de capitaux dans des paradis fiscaux, le « oui » soutenu par le gouvernement a gagné par 55 % contre 45 %.

Malgré ces trois victoires, Alianza Pais, par une erreur inexplicable de communication, a cependant transmis un sentiment d’échec et de peur panique du second tour.

Une autre campagne électorale commence à partir du 10 mars. Le second tour aura lieu le 2 avril prochain. Le monde entier va suivre attentivement son enjeu, à savoir : soit le cycle progressiste s’achève en Amérique latine, soit il se consolide, comme le laissent d’ailleurs espérer les récentes victoires de Tabaré Vásquez en Uruguay et de Daniel Ortega au Nicaragua. Depuis son lieu de réclusion à l’ambassade de l’Equateur à Londres, notre ami Julian Assange va également suivre les débats avec le plus grand intérêt ; le candidat de la droite a en effet promis qu’en cas de victoire, il expulsera Assange de l’ambassade et le remettra aux autorités suédoises… Confronté à un ex banquier corrompu, Lenín Moreno peut et doit gagner.

 

Traduction : Rosa Guttierrez

Illustration : Lenín Moreno et Guillermo Lasso

Notes

[1] Randonneur, il n’y a pas de chemin, on trace le chemin en marchant.





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