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Commentaire n° 309, 15 juillet 2011

Etats-Unis – Pakistan : une alliance toujours plus chancelante

Par Immanuel Wallerstein  |  27 juillet 2011     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Les Etats-Unis et le Pakistan sont de proches alliés géopolitiques depuis pratiquement la naissance de ce dernier pays en 1948. Ils ont toujours eu besoin l’un de l’autre par le passé. Ils ont encore besoin l’un de l’autre aujourd’hui. Mais leurs priorités et leurs objectifs politiques sont de plus en plus divergents. Ces deux pays sont consternés à l’idée que cette alliance étroite puisse prendre fin. Mais c’est pourtant bien ce qui pourrait arriver.

A l’origine, la raison de cette alliance était plutôt simple à comprendre. Deux Etats, et non un seul, naquirent du retrait britannique des Indes. En fait, le Pakistan se sépara de l’Inde. Les deux pays n’ont depuis cessé de s’affronter et leur plus grande peur découle des agissements de l’autre. Trois guerres les ont mis aux prises l’un contre l’autre, en 1947-48, en 1965, et en 1971. Les deux premières concernèrent le Cachemire et aboutirent à une partition de fait qu’aucune des parties n’a jamais reconnue comme légitime. La troisième guerre concerna la décision du Bangladesh de faire sécession du Pakistan, conflit au cours duquel l’Inde se rangea du côté du Bangladesh.

Une conséquence de cet état de conflit permanent entre les deux pays a été leur refus de signer le Traité de non-prolifération nucléaire et leur décision de développer des armes nucléaires. L’Inde commença la première, probablement en 1967. Le Pakistan suivit, probablement en 1972. En 1998, les deux pays avaient achevé le processus et disposaient d’un stock d’armes. Ces armes nucléaires ont peut-être eu sur eux le même effet positif que sur les Etats-Unis et l’Union soviétique : une prudence extrême, tacite, par rapport à l’éventualité d’hostilités militaires. Et ce, par peur des conséquences.

L’Inde a poursuivi dès le départ une politique de non-alignement du temps de la Guerre froide. Les Etats-Unis ont, pour simplifier, considéré que ce choix la situait en effet du côté de l’Union soviétique. Pour limiter l’impact de cette situation, les Etats-Unis ont uni leurs forces à celles du Pakistan. Tandis que le Pakistan comptait sur le soutien des Américains pour récupérer la moitié du Cachemire qui lui échappait, les Etats-Unis comptaient sur ce pays comme point d’appui pour consolider leur emprise géopolitique sur le monde musulman situé à l’ouest du Pakistan : en Afghanistan, en Iran et dans le monde arabe. Les Etats-Unis se rendirent compte que le succès de cette politique dépendait de la stabilité interne du Pakistan. Ils décidèrent par conséquent de soutenir une succession de régimes militaires répressifs sur le plan interne. Et ils n’eurent guère de chagrin quand Zulfikar Ali Bhutto, le seul dirigeant civil qui avait tenté dans les années 1970 de poursuivre une politique étrangère nationaliste indépendante des Etats-Unis, fut renversé, puis exécuté par les militaires.

Le Pakistan et la République populaire de Chine sont nés la même année. La Chine, elle aussi, a poursuivi une politique d’étroite amitié avec le Pakistan. Ses motifs n’étaient guère différents de ceux des Etats-Unis. La Chine n’appréciait pas les liens qu’entretenait l’Inde avec l’Union soviétique, en particulier parce qu’elle voyait (et voit toujours) dans l’Inde un rival politique et économique en Asie, rival avec lequel elle a, elle aussi, été en guerre lors d’un « conflit frontalier » en 1962. La Chine n’a jamais non plus apprécié le soutien constant apporté par le gouvernement indien au Dalaï Lama.

Au cours des vingt dernières années, trois éléments sont venus contrarier cet accord étroit liant les Etats-Unis et le Pakistan. Le premier fut l’effondrement de l’Union soviétique et la fin, par conséquent, de la « Guerre froide ». Cet élément s’est combiné avec la fin du programme lancé par Nehru de développement interne piloté par l’Etat et son remplacement par un programme néolibéral inspiré par le Consensus de Washington. Tout d’un coup, les relations entre l’Inde et les Etats-Unis se sont considérablement réchauffées, suscitant le vif émoi du Pakistan et, à vrai dire, de la Chine également.

Le second fut le changement de politique interne du voisin afghan. Dans les années 1980, le Pakistan et les Etats-Unis avaient uni leurs forces contre l’engagement militaire de l’Union soviétique en Afghanistan auquel Gorbatchev mit fin. Et donc ? Ce n’est un secret pour personne que les services de renseignement pakistanais, l’Inter Service Intelligence (ISI), ont appuyé de tout leur poids la prise du gouvernement afghan par les talibans. Mais le régime taliban, lui, a offert l’Afghanistan comme confortable base arrière à Al-Qaïda, organisation devenue la bête noire des Etats-Unis avant même l’attaque du 11-Septembre sur le sol américain.

Le troisième fut le renversement du régime taliban en 2002 par l’invasion dirigée par les Etats-Unis qui obligea les forces d’Al-Qaïda à se retirer au Pakistan pour protéger leurs bases. Dans ces nouvelles conditions, le programme d’Al-Qaïda consistait, sinon à s’emparer directement du pouvoir au Pakistan, du moins à le forcer à réviser à la baisse, voire à rompre ses liens avec les Etats-Unis. Le Premier ministre du Pakistan a beau aujourd’hui être un civil, le vrai lieu du pouvoir reste les forces armées. Et au sein de celles-ci, l’ISI semble toujours jouer un rôle très important, peut-être déterminant.

Ces trois changements cumulés ont abouti à une situation où, à partir de 2005 environ, les Etats-Unis et le Pakistan ont paru ne plus s’entendre sur grand chose de significatif. Pourtant, les deux pays ont néanmoins semblé vouloir continuer de donner le sentiment qu’ils étaient toujours liés l’un à l’autre, de penser qu’ils avaient toujours besoin l’un de l’autre. Mais il est certain qu’ils sont devenus de plus en plus méfiants des motivations et agissements de l’autre.

Du point de vue des Etats-Unis, le Pakistan a été la principale source externe de soutien pour des talibans afghans contre lesquels leurs forces armées (et celles de l’OTAN) étaient en conflit direct. Ce soutien venait pour une part de « talibans pakistanais » difficiles à distinguer d’Al-Qaïda. Ce soutien venait d’autre part de l’ISI et peut-être d’autres branches de l’armée du Pakistan.

Il devint de plus en plus évident aux yeux des Etats-Unis que l’armée pakistanaise n’était ni disposée ni capable de contenir les forces des talibans pakistanais et d’Al-Qaïda. Pire, certains éléments de l’armée pakistanaise avaient pu activement conspirer avec eux. La réaction américaine consista à intervenir directement au Pakistan de deux façons. La première fut de faire appel aux drones pour attaquer directement des cibles qu’ils jugeaient dangereuses. Les drones sont, on le sait, notoirement difficiles à manipuler. Les nombreux « dommages collatéraux » ont suscité les protestations constantes et répétées du gouvernement pakistanais. La seconde façon consista à poursuivre par eux-mêmes la traque, finalement menée à bien, d’Oussama Ben Laden, sans en informer des autorités officielles pakistanaises que les Etats-Unis ne croyaient clairement pas capables de garder secrètes les informations sur l’attaque qu’ils envisageaient.

Si les Etats-Unis ne font plus confiance aux autorités pakistanaises, la méfiance est encore plus grande dans l’autre sens. Les Pakistanais disposent d’une assurance-vie pour leur sécurité : leurs armes nucléaires. Tant qu’il dispose de ces dernières, ils se sentent protégés face à l’Inde et face à quiconque. Ils sont assez fermement convaincus que les Etats-Unis aimeraient d’une façon ou d’une autre prendre possession de ce stock d’armes, ce qui n’est pas entièrement irrationnel. Les Etats-Unis redoutent qu’Al-Qaïda ou d’autres forces hostiles puissent avoir accès à ces armes et que le gouvernement pakistanais ne puisse l’empêcher. Certes, l’idée que les Etats-Unis puissent prendre directement le contrôle de ce stock est assez irréaliste. Mais il ne fait aucun doute que des personnes y réfléchissent au sein du gouvernement américain.

Chaque camp joue donc maintenant avec ses propres cartes. Les Etats-Unis menacent de couper ou de réduire de façon draconienne leur aide financière et militaire. Le gouvernement y est incité par un Congrès foncièrement hostile à cette alliance avec le Pakistan. Ce dernier réplique en retirant les troupes qu’il avait stationnées à la frontière afghane, rendant plus facile que jamais pour les talibans pakistanais d’envoyer de l’aide militaire aux talibans afghans. Le Pakistan rappelle aussi aux Etats-Unis qu’il dispose d’un autre allié puissant, la Chine. Et celle-ci est très heureuse de continuer d’apporter son soutien au Pakistan. 

La faiblesse du régime pakistanais est interne. Pourra-t-il continuer de contrôler une situation toujours plus anarchique ? La faiblesse des Etats-Unis, c’est que le Pakistan ne leur laisse pas beaucoup de choix. Et adopter la manière forte avec le régime pakistanais pourrait bien réduire à néant leurs efforts pour se retirer d’Afghanistan (et d’Irak et de Libye) avec le moins de casse possible.

 

 

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.





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