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Jean Tirole, ou le triomphe de l’« élitisme transatlantique »

Par Frédéric Lebaron  |  20 octobre 2014     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Créé en 1968, le « Prix de la Banque de Suède [1] en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel » s’est imposé comme la distinction scientifique suprême en sciences économiques et, faute de concurrent, en sciences sociales [2]. Elle fait l’objet d’une mise en scène annuelle, légitimée par l’existence d’un « comité Nobel » issu de l’Académie royale des sciences suédoises qui la met sur le même plan que les véritables « prix Nobel » (ceux dotés par la Fondation Nobel) et que la médaille Fields en mathématiques.

C’est surtout par l’extraordinaire plan de communication associé à son attribution que le (soi-disant) « prix Nobel » d’économie s’est imposé très largement : mobilisation de la communauté professionnelle avec la parution d’ouvrages plus ou moins hagiographiques [3], et très fort écho dans la presse, notamment la presse économique et financière, relayé dans les pays consacrés par la création d’un « événement » d’ampleur nationale. Le lauréat devient en quelques instants une sorte d’oracle appelé à se prononcer sur toutes les grandes questions économiques et sociales du moment [4].

L’attribution de ce prix à Jean Tirole, professeur de sciences économiques et président de l’Ecole d’économie de Toulouse (Toulouse School of Economics — TSE ­­—), depuis longtemps qualifié de « nobélisable » par les journalistes français [5], ne pouvait que déchaîner leurs commentaires triomphalistes [6] et susciter l’ironie de tous les autres qui accueillent l’attribution de ce prix avec un scepticisme plus ou moins affirmé [7].

Après Gérard Debreu (1983) et Maurice Allais (1988), Jean Tirole est le troisième Français à obtenir cette distinction [8]. Faisant suite à un normalien mathématiques et un polytechnicien du corps des Mines, c’est donc un polytechnicien du corps des Ponts (X-Ponts) qui a pris les devants sur les jeunes « nobélisables », désormais plus souvent normaliens [9]. Le système des grandes écoles françaises continue donc de produire des représentants de l’excellence telle qu’elle est définie dans la discipline : très haut niveau de mathématisation, production en langue anglaise dans des revues américaines reconnues par l’élite de la profession, carrières au moins partiellement effectuées aux Etats-Unis (avec une naturalisation dans le cas de Gérard Debreu, une thèse et un début de parcours au Massachussets Institute of Technology — MIT — dans le cas de Jean Tirole) sont les préconditions pour accéder au Graal [10].

Jean Tirole incarne une science économique à double face. D’un côté, elle « raconte des histoires » à partir de fictions mathématiques originales, non sans inventivité comme le souligne un autre Prix Nobel, l’américain Paul Krugman [11]. De l’autre, elle intervient en permanence dans le réel pour améliorer le fonctionnement des marchés et les régulations sectorielles, de façon beaucoup moins originale, voire assez convenue. Durant la crise des subprimes, Jean Tirole a ainsi proposé un ensemble de réformes régulatrices qui visaient à ne pas jeter le bébé (la finance) avec l’eau du bain (les mauvais produits et les mauvaises pratiques, comme certaines formes de titrisation) [12]. Ses propositions ne tranchaient guère avec le discours officiel — réguler sans rompre avec la financiarisation —. Il s’est d’ailleurs largement gardé de prendre clairement parti sur les grands choix de politique macroéconomique post-crise, à la différence d’un Stiglitz ou d’un Krugman. A l’opposé d’un autre Français beaucoup lu actuellement aux Etats-Unis, Thomas Piketty, ses travaux ne font pas l’objet de débats publics passionnés, même lorsqu’ils portent sur le thème pourtant aujourd’hui central de la réforme du marché du travail [13]. C’est un peu le triomphe paradoxal de la « dismal science » (la science lugubre) : le coût d’entrée de ses travaux théoriques est élevé, et ses textes grand-public ont l’attrait des études les plus austères du ministère des finances.

Jean Tirole a aussi contribué, en fondant la TSE lancée durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy, à importer en France le modèle organisationnel de l’université d’excellence à l’américaine [14] : généralisation de l’anglais dans les cursus au détriment du maintien du pluralisme linguistique, financements publics et privés massifs dans le cadre d’une fondation aux règles assez peu transparentes (Fondation Jean-Jacques Laffont), mise en place de systèmes d’incitation à la productivité scientifique qui implique la différenciation des gains individuels selon les performances.

TSE attire les chercheurs internationaux compétitifs sur le segment de l’excellence internationale et les étudiants étrangers impressionnés par les charmes combinés de la science économique la plus moderne, étatsunienne et mathématique, et de la douceur de vivre de la Ville rose. Au modèle élitiste des grandes écoles, la science économique version TSE a ainsi substitué, ou mieux hybridé, une autre forme d’élitisme, que l’on pourrait nommer « élitisme transatlantlique ». Le Nobel de Jean Tirole consacre cette hybridation soutenue par les pouvoirs publics, les grandes entreprises et encensée par les médias et le monde de la finance.

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Notes

[1] Voir Frédéric Lebaron, « Le « "Nobel" d’économie : une politique », Actes de la recherche en sciences sociales, 2002, n° 1, p. 62-65 ; voir aussi, Gilles Dostaler, « Les ‘prix Nobel’ d’économie : une habile mystification », Alternatives économiques, no 238, juillet-août 2005, 88-91.

[2] Il est frappant de constater qu’aucune autre discipline de sciences humaines et sociales (droit, gestion, histoire, géographie, linguistique, études littéraires, sociologie, science politique, etc.) ne possède de distinction de rang équivalent, et que cela ne choque aucun commentateur.

[3] On citera en particulier le livre de Dominique Roux, Nobel en économie, Paris, Economica, 2007 : www.eyrolles.com/Entreprise/Livre/nobel-en-economie

[4] Voir Frédéric Lebaron, « "Nobel" economists as public intellectuals. The circulation of symbolic capital », International Journal of Contemporary Sociology, 43, 1, April 2006, p.87-101. http://polilexes.com/POLILEXES/NobelLebaron.pdf

[5] Le nombre de distinctions de toutes natures possédées par Jean Tirole fait de lui l’économiste le plus consacré, non seulement en France, mais peut-être au niveau mondial.

[6] Voir le cri du cœur des Echos, journal patronal dans lequel l’Ecole d’économie de Toulouse offre occasionnellement des contributions en général assez en phase avec la ligne des marchés : www.lesechos.fr/jean-tirole-nobel-enfin

[7] Dans un ensemble de réactions pour le moins nuancées, lire Laurent Mauduit, http://www.mediapart.fr/jean-tirole-prix-nobel-des-imposteurs-de-l-economie ; Jean Gadrey, http://alternatives-economiques.fr/la-legitime-recompense-de-jean-tirole ; ATTAC : http://www.legrandsoir.info/a-propos-du-prix-nobel-d-economie-a-jean-tirole ; Paul Jorion : http://www.pauljorion.com/le-prix-nobel-deconomie-2014/

[8] Sur les trois, l’un est naturalisé américain et a fini sa carrière à Berkeley (Gérard Debreu). Cet indicateur de nationalité « à la naissance » est incomplet et trompeur. On devrait d’abord rappeler que Jean Tirole est le premier français « nobélisé » en économie titulaire d’un PHd obtenu aux Etats-Unis (MIT). Il est piquant de voir dans son parcours une illustration de l’efficience de l’université française.

[9] Thomas Piketty, Esther Duflo et Philippe Aghion sont les plus souvent cités, compte tenu de leur « record track » de classe mondiale. La bibliométrie permet en effet de déterminer avec précision qui sont les futurs candidats sérieux au Nobel : http://sciencewatch.com/nobel/2014-predictions/economics-laureates

[10] Seul Maurice Allais incarne une tradition d’ingénieur-économiste française qui lui a valu un prix bien tardif et a contribué à une certaine marginalisation : trop libéral pendant la période keynésienne, il est devenu un critique véhément de la mondialisation sur ces vieux jours au point de disparaître des colonnes du Figaro.

[11] Voir la réaction de Paul Krugman à l’annonce du prix : http://krugman.blogs.nytimes.com/jean-tirole-and-the-triumph-of-calculated-silliness/

[12] Voir : http://idei.fr/wp/2008/notes-j.tirole-1-12-08.pdf

[13] Sur ce sujet également, Jean Tirole a rejoint dans les années 2000 la cohorte des économistes français qui proposent d’en finir avec le CDI au profit d’un « contrat unique », ce que Nicolas Sarkozy, converti à cette proposition, n’a finalement pas mis en œuvre entre 2007 et 2012. Peut-être en 2017 ? En attendant, c’est Emmanuel Macron et Manuel Valls, tout occupés à remettre en cause les « tabous » du système d’assurance-chômage, qui pourraient finalement tirer profit d’un allié inattendu, susceptible de légitimer leur volonté d’accélérer les « réformes structurelles » demandées de toute part (Allemagne, Commission européenne, OCDE, etc.).

[14] Cf. le chapitre très documenté que lui consacre Laurent Mauduit, dans Les imposteurs de l’économie, Paris, Jean-Claude Gasewitch, 2012, p. 137-160.





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