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Commentaire n° 437, 15 novembre 2016

L’élection américaine : enfin terminée ! Vraiment ?

Par Immanuel Wallerstein  |  12 janvier 2017     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Cet article a été publié en novembre 2016 dans la foulée de la victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle américaine. Il contient toutefois nombre d’éléments de réflexion qui ne se limitent pas à la situation conjoncturelle de sa publication.

Tout le monde, ou presque, s’étonne de la victoire de Trump. On raconte que Trump lui-même n’en revenait pas. Mais maintenant, bien sûr, tout le monde nous offre des explications (certes différentes) sur ce qui l’a rendue possible. Et tout le monde décrit les profonds clivages qu’a créés (ou que reflète) cette élection dans le corps social américain.

Je ne vais pas ajouter une analyse de ce genre à toutes celles que je suis déjà fatigué de lire. Je me concentrerai sur deux points seulement : Quelles sont les conséquences de la victoire de Trump, 1) pour les Etats-Unis ? 2) pour la puissance américaine dans le reste du monde ?

Sur le plan intérieur, les résultats, de quelque façon qu’on les mesure, marquent un net glissement à droite du pays. Qu’importe si Trump est, en réalité, le perdant du suffrage populaire au niveau national. Et qu’importe s’il s’en est fallu de 70 000 voix seulement, réparties dans trois Etats (soit à peine plus de 0,05 % du total des votes), pour qu’Hillary Clinton ne gagne l’élection.

Non, ce qui compte, c’est que les Républicains ont réussi la « passe de trois » en s’adjugeant le contrôle simultané de la présidence, des deux chambres du Congrès et de la Cour suprême. Les Démocrates peuvent certes reconquérir le Sénat, voire la Maison Blanche, dans quatre ou huit ans, mais les Républicains sont assurés de conserver une majorité favorable à la Cour suprême à beaucoup plus long terme.

Les Républicains, c’est indéniable, sont divisés sur quelques grands sujets. On le voit bien une semaine à peine après l’élection. Trump affiche déjà son visage pragmatique, et des priorités à l’avenant : plus d’emplois, des baisses d’impôts (mais des baisses sélectives) et le maintien de certains volets de l’Affordable Care Act (la loi sur l’assurance santé universelle, dite Obamacare) très populaires dans l’opinion. L’establishment républicain (tenant d’une droite assez extrême) a pour sa part d’autres priorités : démanteler Medicaid (la couverture maladie de ceux qui ne peuvent souscrire une assurance privée), et même Medicare (la sécurité sociale des retraités et handicapés) ; lancer d’autres réformes fiscales que celles envisagées par Trump ; en finir avec le libéralisme sociétal (sur des sujets tels que le droit à l’avortement et le mariage gay).

Reste à savoir si Trump pourra imposer ses vues à Paul Ryan, l’homme fort de la droite au Congrès, ou si ce dernier prendra le dessus. Le personnage-clé de cet affrontement semble être le vice-président Mike Pence, qui s’est remarquablement positionné en véritable numéro 2 de l’exécutif (comme Dick Cheney en son temps).

Pence connaît bien le Congrès, est idéologiquement proche de Paul Ryan, mais politiquement loyal à Trump. C’est lui qui a choisi Reince Priebus pour occuper le poste de secrétaire général de la Maison Blanche, de préférence à Steve Bannon. Priebus défend l’unité des Républicains, quand Bannon veut en découdre avec ceux d’entre eux qui n’adhèrent pas à cent pour cent à un discours d’extrême-droite. Bannon hérite tout de même d’un lot de consolation en devenant conseiller spécial du président, mais on peut douter qu’il soit appelé à exercer une réelle influence.

Quelle que soit l’issue de cette lutte interne aux Républicains, il n’en reste pas moins que la politique américaine est en train de se déporter sensiblement vers la droite. On peut imaginer une recomposition du Parti démocrate donnant naissance à un mouvement plus à gauche et plus populiste, capable de disputer la victoire aux Républicains dans les élections à venir. Cela reste à voir. En attendant, la victoire électorale de Trump est bien là ; c’est une réalité et un exploit.

Quittons maintenant la scène nationale, où Trump a gagné et dispose désormais d’un réel pouvoir, pour nous intéresser à la scène internationale (le reste du monde), où il n’en a à peu près aucun. Il a fait campagne avec un slogan : « Rendre sa grandeur à l’Amérique. » Lui président, a-t-il dit et répété, il veillerait à ce que les Etats-Unis soient « respectés » (c’est-à-dire obéis) à l’étranger. Référence à un passé où les Etats-Unis étaient « grands », à un passé qu’il se faisait fort de ressusciter.

Le problème est très simple : ni lui, ni aucun autre président – qu’il ou elle s’appelle Hillary Clinton, Barack Obama, ou même Ronald Reagan – n’a guère de prise sur le déclin prononcé de la puissance hégémonique d’autrefois. Il fut un temps, c’est vrai, où les Etats-Unis menaient le bal – approximativement entre 1945 et, plus ou moins, 1970. Mais depuis, ils ont peu à peu perdu leur capacité à maintenir les autres Etats dans leur sillage et à leur faire faire ce qu’ils attendaient d’eux.

Il s’agit d’un déclin structurel, qu’il n’est pas dans le pouvoir d’un président américain de stopper. Certes, les Etats-Unis conservent une puissance militaire gigantesque. Qu’ils en fassent mauvais usage peut avoir des effets ravageurs pour le monde. Obama s’est montré très sensible à ce risque, d’où ses nombreuses hésitations. Quant à Trump, on l’a accusé tout au long de la campagne d’un manque de compréhension de cet enjeu qui ferait de lui un homme dangereux aux commandes de la force armée américaine.

Ainsi, les Etats-Unis restent tout à fait capables d’une action nocive ; mais avoir une action bénéfique, au sens que leur gouvernement pourrait donner à cette expression, semble à peu près hors de leur portée. Pas un pays, je dis bien, pas un, ne se rangera derrière eux s’il juge ses propres intérêts ignorés. Ce n’est pas vrai seulement de la Chine, de la Russie, de l’Iran ou, bien sûr, de la Corée du Nord. C’est également vrai du Japon et de la Corée du Sud, de l’Inde et du Pakistan, de l’Arabie saoudite et de la Turquie, de la France et de l’Allemagne, de la Pologne et des Etats baltes, ou encore de nos « alliés particuliers » d’autrefois, Israël, la Grande-Bretagne et le Canada.

Je suis convaincu que Trump n’en a pas conscience. Il va se glorifier des victoires faciles, comme les ruptures d’accords commerciaux. Elles lui serviront à démontrer la justesse de son approche agressive. Mais qu’il tente quoi que ce soit en Syrie, la moindre initiative, et il déchantera très vite quant à l’étendue de son pouvoir. Il est très peu probable qu’il revienne sur la nouvelle relation avec Cuba. Peut-être aussi finira-t-il par comprendre qu’il ne faut pas annuler l’accord iranien. Quant aux Chinois, ils pensent visiblement qu’il sera plus facile de trouver des arrangements avec lui que s’ils avaient dû traiter avec Clinton.

En somme, des Etats-Unis plus à droite dans un système-monde plus chaotique, le protectionnisme comme question centrale dans la plupart des pays et la majorité de la population du globe victime de privations économiques. Tout est dit ? Certes pas, ni aux Etats-Unis ni dans le système-monde. Le combat à livrer est incessant, dont l’enjeu est la direction que doit (ou doivent) prendre et que prendra (ou prendront) le ou les futur(s) système(s)-monde(s).

 

Traduction : Christophe Rendu

© Immanuel Wallerstein, distribué par Agence Global. Pour tous droits et autorisations, y compris de traduction et de mise en ligne sur des sites non commerciaux, contacter : rights@agenceglobal.com1.336.686.9002 ou 1.336.286.6606. Le téléchargement ou l’envoi électronique ou par courriel à des tiers sont autorisés pourvu que le texte reste intact et que la note relative au copyright soit conservée. Pour contacter l’auteur, écrire à : immanuel.wallerstein@yale.edu.

Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

Illustration : Gage Skidmore





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