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L’illusion d’une Commission européenne « de gauche »

Par Bernard Cassen  |  2 décembre 2013     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Avec Le Monde diplomatique en español

On comprend que, dans la perspective des élections au Parlement européen de mai 2014, les partis socialistes et sociaux-démocrates cherchent par tous les moyens à se dissocier des politiques européennes, tant ces politiques – qu’ils ont approuvées – sont impopulaires. Pour faire diversion et ne pas avoir à assumer ce boulet, ils entendent mener une campagne commune à l’échelle des 28 Etats membres sur un objectif – celui de la « réorientation » de l’Union européenne (UE) – et sur un moyen de l’obtenir : disposer d’une majorité au Parlement européen et faire accéder l’un des leurs à la présidence de la Commission européenne en remplacement de José Manuel Barroso. Pour ce poste, ils ont choisi un candidat que les socialistes français présentent, sans rire, comme « le meilleur d’entre nous »  : Martin Schulz, dirigeant du SPD allemand et actuel président du Parlement européen [1].

Cette démarche a toutes les apparences du bon sens : même si les élections au Parlement de Strasbourg sont en réalité une juxtaposition d’élections nationales, elles débouchent sur la constitution de groupes parlementaires qui, eux, ne sont pas nationaux, mais politiques, en l’occurrence, pour la social-démocratie, le groupe de l’Alliance progressiste des socialistes et démocrates(S&D). Un facteur donne un rôle accru à la représentation parlementaire dans la désignation du président de la Commission : l’article 17 du traité de Lisbonne stipulant que, pour faire ce choix, les chefs d’Etat ou de gouvernement (le Conseil européen) « doivent tenir compte du résultat de élections au Parlement européen ». Par ailleurs, et la nuance est importante, aux termes du traité, le Parlement va maintenant « élire » le président de la Commission, alors que, auparavant, il devait se contenter d’« approuver » le choix du Conseil européen.

Quand on regarde les choses de plus près, on voit bien que ce qui semble être une clarification des enjeux pour les électeurs n’est qu’une pure illusion. La social-démocratie prétend « politiser » la Commission, ce qui revient à dire que ce n’était pas le cas jusqu’à présent, et que « Bruxelles » était seulement une structure « neutre » ou « technique », composée d’ « experts » uniquement soucieux de l’intérêt général européen… Un aveu de taille, bien qu’implicite : le contenu ultralibéral des traités européens successifs, que la Commission met en œuvre avec zèle dans ses propositions, ne serait pas « politique » ; il serait aussi naturel que le cycle des saisons et ne saurait donc être mis en débat. C’est pourquoi, dans la véritable machine à libéraliser qu’est le collège bruxellois, les 28 commissaires issus aussi bien de partis conservateurs que de partis de la gauche dite « de gouvernement font parfaitement bon ménage. Tout comme le SPD et la CDU/CSU dans le gouvernement allemand de « grande coalition » sur lequel les trois formations concernées viennent de se mettre d’accord.

On voit mal comment un président se réclamant de la gauche pourrait changer quoi que ce soit à une configuration dans laquelle il aurait d’ailleurs toutes chances d’être minoritaire puisque ce sont les gouvernements qui choisissent les commissaires en fonction de leurs propres orientations : des gouvernements de droite – les plus nombreux actuellement – désigneront logiquement des commissaires de droite !

Et même si – miracle hautement improbable – Martin Schulz était élu président de la Commission, et qu’il dispose d’une majorité politique dans le collège des commissaires, il serait institutionnellement tenu de faire appliquer le traité de Lisbonne. C’est-à-dire une feuille de route interdisant toute entorse aux dogmes libéraux. Sauf nouveau traité approuvé à l’unanimité des Etats membres de l’UE, aucune « réorientation » des politiques européennes n’est possible de l’intérieur. Et l’on ne sache pas que M. Schulz et ses amis social-démocrates, notamment ceux du Parti socialiste français, soient disposés à renier un traité qu’ils ont majoritairement voté…

Dans ces conditions, tenter, comme l’a fait François Hollande dans sa campagne présidentielle, de faire croire aux électeurs que l’UE peut être « réorientée » pour devenir autre chose que ce qu’elle est actuellement relève d’une navrante naïveté ou de la mystification.

On peut s’étonner à cet égard du suivisme du Parti de la gauche européenne (PGE) qui rassemble les partis de la gauche radicale, et dont les élus au Parlement européen siègent dans groupe de la Gauche unitaire européenne/Gauche Verte nordique (GUE/NGL). En désignant Alexis Tsipras, dirigeant de la coalition grecque Syriza, comme son candidat à la présidence de la Commission, le PGE a voulu faire un choix emblématique et mettre en accusation la troïka Commission/Banque centrale européenne/FMI qui est en train de détruire, entre autres, la Grèce et le Portugal. Fort bien. Mais il ne semble pas avoir mesuré que, ce faisant, il se coulait dans le moule de la social-démocratie et contribuait à la légitimation des mêmes fausses promesses qu’elle.

 

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