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La Colombie devrait demander pardon à Cuba

Par Hernando Calvo Ospina  |  29 juin 2009     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Les paroles prononcées par le président James Monroe, ce 2 décembre 1823, semblaient justes et solidaires. Personne ne doutait qu’elles s’adressaient aux puissances européennes, comme la France et l’Angleterre, décidées à s’emparer des nations du continent en route vers l’indépendance vis-à-vis de l’Espagne. Monroe avertissait que le continent américain "ne peut être sujet d’une future colonisation de la part d’aucune puissance européenne (…) l’Amérique aux américains". C’est ce que l’on connut sous le nom de Doctrine Monroe. [1]

Trois ans plus tard, le Libertador Simon Bolivar convoqua un Congrès dans la province colombienne de Panama. Il proposait une union des nations afin qu’elles se défendent des européens. Il allait aussi proposer le soutien militaire à Cuba et à Puerto Rico, toujours colonisées par l’Espagne. A ce moment-là Bolivar découvrit quelle était la signification réelle de la Doctrine Monroe : l’Amérique, c’était le continent, mais les « américains », uniquement les étasuniens. Les Etats-Unis boycottèrent le Congrès par leur absence, et dans le même temps, ils complotaient avec … l’Angleterre pour éviter que l’Argentine et le Brésil n’y assistent.

Les plans de Washington pour 1829 étaient si clairs que Bolivar écrivit sa plus célèbre phrase : « Les Etats-Unis semblent destinés par la Providence à affliger de misères l’Amérique, au nom de la liberté. »

Incités par les puissances étrangères, ce furent les nouveaux dirigeants créoles colombiens, tel Francisco de Paula Santander, qui devant la maladie puis la mort de Bolivar en 1830, réduisirent en miettes le rêve du Libertador : construire la Fédération des Etats-Unis d’Amérique du Sud. Le premier pas qui fut définitif fut de démembrer la Grande Colombie en trois nations : Venezuela, Equateur et Colombie.

Afin qu’ils n’existe aucun doute sur ses intentions impériales, le président Theodore Roosevelt formule le « Corollaire à la Doctrine Monroe », en décembre 1904. « L’adhésion à la Doctrine Monroe peut nous obliger, même contre notre volonté, dans des cas de mauvaise conduite et d’impuissance, à exercer un pouvoir de police internationale. »

Sous prétexte d’ « unité continentale », Washington convoqua la quasi-totalité des nations de l’hémisphère. C’est là, en Argentine qu’en 1910, l’Union Panaméricaine vit le jour. En 1890, avait été créé le Bureau Commercial des Républiques Américaines, qui, en 1902, s’appela le Bureau International des Républiques Américaines. C’est ainsi que les Etats-Unis réussirent à créer un organisme supranational permanent, présidé par le Département d’Etat, siégeant à Washington. Deux années plus tard, le président William H. Taft se sentait le droit d’affirmer : « Tout l’hémisphère sera à nous dans les faits, puisqu’il l’est déjà moralement en vertu de notre supériorité raciale"

A la fin de la Seconde Guerre Mondiale, avec l’Europe dévastée, les Etats-Unis deviennent la première puissance économique et politique. Les armes étaient encore fumantes au printemps 1945, lorsque le président étasunien Harry Truman et le premier ministre britannique Winston Churchill se prononcèrent en faveur d’une alliance contre le « communisme » soviétique. Ce sont eux qui commencèrent à utiliser le terme de « guerre froide » pour définir leur politique hostile envers cette nation. Peu leur importait que ce fût l’URSS qui avait conduit l’armée nazie aux portes de la défaite.

Au même moment, Truman appela à former l’Organisation des Nations Unies (ONU), qu’il considérait comme faisant partie de sa stratégie de domination planétaire. En juillet 1945, la délégation colombienne mène le bloc de l’Union Panaméricaine qui participe aux débats constitutifs. A partir de ces dates, l’oligarchie colombienne deviendra l’éminence grise des stratégies étasuniennes pour le continent.

C’est dans le climat d’hystérie créé par Washington, autour d’une possible invasion du « communisme », que le Traité Interaméricain d’Assistance Réciproque (TIAR) fut signé en septembre 1947 à Rio de Janeiro. Il intégrait toutes les armées du continent dans le but de construire « un hémisphère militairement fermé, sous domination américaine." [2] Le TIAR devait répondre à toute attaque extérieure au continent, qui viendrait en toute logique de l’URSS.

LE TIAR allait être une sorte de modèle pour la création de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), en avril 1949.

Le cadre statutaire du TIAR, si néfaste pour l’Amérique Latine et les Caraïbes, a été rédigé par le Colombien Alberto Lleras Camargo, ancien président et ambassadeur à Washington.

Le 29 mars 1948, lors la Neuvième Conférence Panaméricaine, le général George Marshall arriva à Bogota, à la tête de la délégation étasunienne. C’est au cours de cette réunion que l’Union Panaméricaine prit le nom d’Organisation des Etats Américains (OEA).

Lleras Camargo fut désigné pour remplacer l’étasunien Rowe Leos, qui avait passé 26 ans à la tête de l’Union. Il sera le premier secrétaire général d’une organisation supervisée par le Département d’Etat, dans laquelle Washington était le seul à pouvoir prendre toute mesure de « légitime défense », sans consulter les autres états. Sa désignation était une preuve de confiance envers l’oligarchie colombienne.

Les principes essentiels de l’OEA incluent ceci : « En raison de sa nature antidémocratique et de sa propension à l’interventionnisme, l’activité politique du communisme international ou de toute doctrine totalitaire est incompatible avec le concept de liberté américaine (…) » En résumé, ils devinrent le cadre idéologique de la Guerre Froide.

On ne doit pas oublier que ces principes furent rédigés et présentés par la délégation colombienne.

Si la première confrontation militaire de la Guerre Froide se passa en Corée (1950-1953) – où l’armée colombienne fut la seule du continent à se trouver aux côtés de celle des Etats-Unis - c’est à Bogota qu’eut lieu la première confrontation politique.

Le 9 avril, l’OEA était réunie, lorsque fut assassiné le libéral Jorge Eliecer Gaitan, leader populaire et candidat à la présidence. Faisant l’économie d’une pantomime d’ouverture d’enquête, la version officielle fut catégorique : c’étaient les « communistes » qui l’avaient tué. La rupture des relations diplomatiques avec l’Union Soviétique constitua l’étape suivante. L’assassinat de Gaitan « prouvait » au monde le danger que l’URSS et son communisme faisaient courir à la paix, à la démocratie et au christianisme.

Jusqu’à présent, on ignore qui a préparé l’assassinat, même si presque tous les regards se tournent vers l’oligarchie colombienne et Washington. La CIA et le FBI ont refusé de déclassifier l’information malgré toutes les années écoulées. Certains affirment que ce fut l’acte de baptême de l’Agence, créée l’année précédente.

Le premier janvier 1959, une rébellion populaire dirigée par Fidel Castro prit le pouvoir à Cuba. La structure sécuritaire que Washington avait installée sur le continent en fut changée. Les armées étaient préparées à affronter un ennemi extérieur, mais la révolution démontrait que l’ « ennemi » était à l’intérieur. Le président John Kennedy et son frère Robert, ministre de la Justice, se chargèrent de procéder aux changements radicaux nécessaires, en créant la Doctrine de la Sécurité Nationale. Celle-ci ordonnait de rechercher l’ « ennemi interne »et d’en finir avec lui. Dictatures, disparitions, tortures, assassinats politiques s’abattirent alors sur le continent.

Si l’OEA était déjà un simple objet utilitaire des politiques étasuniennes, son historique peut prouver que depuis le gouvernement de Kennedy, elle a été complice, par action ou par omission, des centaines de milliers de crimes que la Doctrine a déversés sur l’Amérique Latine et les Caraïbes. Sans oublier l’aval tacite donné aux 27 coups d’Etat militaires perpétrés à l’instigation des Etats-Unis. [3]

Du fait des agressions militaires et du siège économique étasunien, Cuba se rapprocha des pays du bloc soviétique. C’était peut-être ce que l’on attendait.

Lors de la VIIème réunion de Consultation de l’OEA, qui se tint au Costa Rica, les tensions existant dans les Caraïbes, dues à l’ "influence de puissances étrangères", furent l’un des thèmes centraux. Les Etats-Unis et ses plus proches alliés insistèrent sur le fait que Cuba était la coupable.

Parce qu’elle était un des alliés en question, la Colombie se joignit avec détermination au complot diplomatique en marche. Alors que personne ne s’y attendait, une rumeur se répandit depuis Bogota, Fidel Castro était responsable de la mort de Gaitan. Pour preuve, on montra une photo du leader étudiant prise à Bogota, lors d’un voyage qu’il y avait effectué pour une rencontre d’étudiants latino-américains.

Le 9 novembre 1961, pendant une réunion du Conseil permanent de l’OEA, c’est la Colombie qui convoqua la VIIIème Réunion de Consultation des Ministres des Affaires Etrangères. Elle se tint entre les 22 et 31 janvier 1962, à Punta del Este, Uruguay.

La presse de l’époque disait : « Seulement deux grands pays, le Venezuela et la Colombie, ainsi que les petites républiques d’Amérique Centrale, ont voté avec les Etats-Unis, en faveur de la conférence. (…) » [4] Pourtant, la raison du plus fort l’emporta et la Conférence eut lieu. L’objectif principal était déjà bien clair.

Se référant au TIAR, neuf résolutions furent adoptées, dont quatre contre Cuba. La quatrième s’intitulait « Exclusion de l’actuel Gouvernement de Cuba de sa participation au Système Interaméricain. » Appuyé par ses autres complices, le chancelier colombien soutint que l’unité continentale et les institutions démocratiques de la région étaient mis en danger par l’intensification de « l’offensive subversive de Gouvernements communistes, de leurs agents, et des organisations qu’ils contrôlent ». Tels furent quasiment les termes de la résolution finale. Il affirmait que le but de cette offensive était d’établir des dictatures totalitaires au service de puissances extra-continentales.

La Colombie fit du bon travail et Cuba fut expulsée de l’OEA.

…47 ans après, le 3 juin 2009, l’exclusion de Cuba fut abrogée à l’unanimité, pendant la XXXIXème Assemblée Générale de l’OEA, au Honduras.

La Colombie, qui avait mené cette affaire d’expulsion, aurait dû appeler les membres de l’OEA à réparer « l’erreur historique ». Il n’en fut rien : ce furent les gouvernements de l’Equateur, du Venezuela, du Honduras, du Nicaragua et du Paraguay qui s’en chargèrent.

La Colombie, au contraire, fit partie de ce petit groupe piloté par les Etats-Unis, qui acceptait l’abrogation de la résolution de 1962, mais sous des conditions inacceptables pour la souveraineté de Cuba. Deux jours auparavant, le président Uribe et la secrétaire d’Etat Hillary Clinton, réunis à El Salvador, avaient achevé la préparation du nouveau complot.

A cette occasion, ils sont repartis presque vaincus, car ils n’ont réussi à imposer que quelques réserves au retour de Cuba dans l’OEA. Malgré cela, l’intégration régionale a triomphé et la preuve a été faite que le temps du " laisser aller, laisser faire " arrivait à son terme.

Et ce qui est une honte : la presse colombienne [5] a fait remarquer que, devant cette décision, German Varon, le président de la Chambre des Représentants, a déclaré qu’« elle était en accord avec la politique du président Obama. » D’autres congressistes ont noté qu’elle était le résultat de la« réorientation de la politique étrangère » à Washington. Ce qui revient à dire que les Etats-Unis sont les responsables de cette décision !

Fidèle à sa condition de page et de laquais, Varon a déclaré également que devant cette décision,« afin de réintégrer l’organisation, Cuba devrait faire un geste de réciprocité comme le respect des droits de l’homme, des libertés civiles et politiques ».

C’est un représentant de l’Etat colombien qui demande cela !… La Colombie, un pays qui d’année en année, depuis 1986, est condamné par de nombreuses instances internationales des droits de l’homme, en commençant par l’ONU, l’OIT, et jusqu’à l’OEA elle-même. A lui seul, le gouvernement du président Alvaro Uribe a déjà plus de vingt mille crimes politiques à son actif.

Et les Etats-Unis… toute une histoire de terreur en Amérique Latine et dans les Caraïbes. Aujourd’hui, les tortures et les crimes commis par leurs troupes à Guantanamo, en Irak et en Afghanistan sont à l’ordre du jour.

Cette décision est prise alors que les présidents d’Equateur, de Bolivie, du Nicaragua et du Venezuela parlent de la nécessité d’en finir avec l’OEA à cause de son inefficacité et parce qu’elle est au service des intérêts étasuniens. Position qui doit évoquer quelque chose à d’autres gouvernements. Il fallait que quelqu’un donne un coup de main à l’OEA : c’est ce à quoi servent les représentants colombiens. Le chancelier Jaime Bermudez, assure que la décision est un « pas énorme, qui renforce et honore l’OEA »

Le président Uribe s’est félicité de la décision, et a ajouté que « l’autodétermination » et la « souveraineté » de Cuba devaient être respectées. Curieusement, Uribe fait constamment remarquer que Cuba est l’un des pays qui « cache des terroristes  » colombiens. Comme par hasard, c’est l’un des arguments que brandit le Département d’Etat pour inclure Cuba dans la liste des nations « terroristes ».

Suite à la résolution, le gouvernement de Cuba, répète ce qu’il a déjà dit. « Cuba n’a pas besoin de l’OEA. Même réformée, elle n’en veut pas. Nous ne retournerons jamais dans cette vieille bâtisse de Washington, témoin de tant de braderies des consciences et de tant d’humiliations."

Cuba a raison. C’est cela la dignité. Il faut que le gouvernement colombien lui demande pardon ou au moins lui présente des excuses. Il doit reconnaître qu’il a été complice, au premier rang, des politiques étasuniennes qui ont prétendu soumettre ce peuple.

*Hernando Calvo Ospina

Journaliste et écrivain colombien, vivant en France, collaborateur du Monde Diplomatique. En avril 2009, il a appris, de façon directe, que le gouvernement étasunien ne lui permettait même pas d’aborder son espace aérien, pour des motifs de "sécurité nationale" : Lire :
http://www.legrandsoir.info/L-homme-qui-fait-trembler-les-USA.html

(Traduction : H. Anger et S. Bosveuil)

 

Notes

[1]  Une bonne partie de l’information utilisée pour ce texte est reprise du livre de l’auteur lui-même, "Colombie, Derrière le rideau de fumée : histoire du terrorisme d’Etat". Paris, Le Temps des Cerises, 2008.

[2]  Green, David. “The Containment of Latin America”. Ed. Quadrangle. Chicago, 1971.

[3]  http://www.jornada.unam.mx/2009/06/10/index.php?section=opinion&article=020a2pol

[4]  Diario de la Tarde. Seville, Espagne. 18 janvier 1962.

[5]  Journaux El Tiempo y El Espector à ces dates..





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