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Commentaire n° 454, 1er août 2017

La Corée du Nord surclasse tout le monde en stratégie

Par Immanuel Wallerstein  |  30 octobre 2017     →    Version imprimable de cet article Imprimer

À l’évidence, la Corée du Nord est aujourd’hui le régime le plus honni au monde. Tous les Etats ou presque seraient prêts à tout pour la contraindre à changer de politique, tant à l’intérieur de ses frontières que dans le système-monde. Pourtant, leur capacité d’action à cet égard apparaît bien limitée, pour ne pas dire quasi nulle.

Comment ce régime a-t-il pu faire fi de toutes les sanctions votées, et même appliquées, par les Nations unies, les Etats-Unis, la Chine, le Japon et la Corée du Sud ? Le principe directeur de tous les adversaires du régime nord-coréen est la peur de ce que ce dernier pourrait faire s’il est poussé dans ses retranchements. Il faut toutefois distinguer entre la peur des possibles actions de Pyongyang sur le plan intérieur ou sur le plan international.

La Corée du Nord n’est pas – loin de là ! – le seul régime à réprimer ses opposants de mille manières. Réprimer l’opposition est un fait quotidien à travers le monde. Ce qui distingue le régime nord-coréen de tous les autres auteurs de telles pratiques, c’est sa virulence. Dans la dynastie des Kim, en place depuis déjà trois générations, c’est l’actuel titulaire du pouvoir qui semble le plus enclin à réagir impulsivement – en recourant, qui plus est, au nec plus ultra des moyens de mort. Cela peut éventuellement s’interpréter comme une marque d’insécurité du régime. Il n’empêche : cette façon de faire, quels qu’en soient les motifs, semble avérée et incite les Etats voisins à se garder de toute provocation.

Mais la peur qu’inspire à l’étranger le comportement du régime nord-coréen sur son sol est peu de chose comparée à celle de le voir un jour utiliser l’arme nucléaire hors de ses frontières, que ce soit volontairement ou par mégarde. La plupart des Etats se sont officiellement émus de cette menace. La Corée du Nord n’ayant tenu aucun compte des pressions l’exhortant à changer de politique, ils ont, dans leur grande majorité, pris différentes sanctions à son encontre. Les pressions, Pyongyang s’en moque.

Si l’on veut comprendre pourquoi ce pays peut se permettre d’ignorer à ce point toutes les pressions, l’une des clés possibles est de se demander ce qu’il se passerait le jour d’après, tant à l’intérieur de ses frontières qu’au dehors. Supposons que le régime s’effondre et disparaisse : sur quoi cela déboucherait-il ? La Chine et la Corée du Sud s’en inquiètent particulièrement.

Ce scénario d’une chute brutale est pour l’une et l’autre une crainte majeure. Il pourrait selon elles provoquer un afflux massif de Nord-Coréens dans leurs territoires respectifs, quasiment impossible à stopper ni même à contenir. Les conséquences politiques internes d’un tel mouvement de population seraient très lourdes pour les deux pays, pouvant aller jusqu’à déstabiliser l’unité de la Chine et la situation intérieure de la Corée du Sud.

L’une et l’autre ont cessé de croire que les Etats-Unis aient l’intention ou la capacité d’intervenir de façon tant soit peu décisive. En conséquence, Washington devient quantité négligeable dans leurs décisions politiques. Cette évolution, à son tour, change la donne pour les pays voisins : le Japon, la Corée du Sud et Taiwan avaient renoncé à devenir des puissances atomiques en misant sur la protection du parapluie nucléaire américain. La fin de cette certitude suscitera chez eux le besoin d’une protection nucléaire autonome.

Cela pèsera par contrecoup sur les décisions que prendront les Etats du Sud-Est asiatique et de l’Australasie. Ceux-ci devront, soit se doter d’une protection nucléaire, soit s’abriter sous celle de la Chine. S’ils s’en remettent à la protection de la Chine, le grand perdant géopolitique sera l’Inde. En effet, la rivalité acharnée qui oppose cette dernière à la Chine l’incitera à jouer plus encore la carte d’une collaboration renforcée avec les Etats-Unis, même si ce partenaire s’annonce aussi peu fiable pour l’Inde demain qu’il l’est aujourd’hui pour les pays du Nord-Est asiatique.

Le principal bénéficiaire de ces réalignements sera l’Iran, dont les liens déjà forts avec la Chine se resserreront davantage. Cette entente accrue sèmera le trouble en Arabie saoudite et aux Emirats arabes unis, deux Etats qui pourraient eux aussi songer à se nucléariser, bien qu’ils soient loin de disposer des capacités techniques suffisantes pour progresser rapidement dans cette voie. Quoi qu’il en soit, ils devront bien engager une action quelconque sous peine de voir surgir des désordres intérieurs.

Dans cette situation nouvelle, c’est la Russie qui peut tirer le meilleur parti des difficultés de chacun. Elle n’a pas attendu pour le faire, en refusant d’appliquer les sanctions contre la Corée du Nord. Elle s’y emploie également dans l’aire arabo-musulmane en remplaçant les Etats-Unis dans le rôle de la puissance la mieux à même de négocier des compromis politiques.

On pourrait poursuivre en regardant ce qu’il en est pour l’Indonésie, la Turquie, l’Iran, la Syrie et l’Europe occidentale. Mais tout ce qui précède montre pourquoi la Corée du Nord peut se permettre de tracer ainsi sa propre route. Ironie de la chose, le régime le moins populaire au monde est en un sens le plus solide car le plus autonome. Il tire sa force de la peur qu’inspire au reste du monde la perspective du jour d’après.

La Corée du Nord n’a aucun intérêt à un conflit nucléaire : le régime sait qu’il n’y survivrait pas. Son objectif est d’obtenir des Etats-Unis, considérés comme l’ennemi irréductible, une double garantie : 1° qu’ils reconnaissent Pyongyang en tant que puissance nucléaire légitime ; 2° qu’ils s’abstiennent de toute nouvelle ingérence dans les affaires intérieures nord-coréennes.

La seule chose qui pourrait réduire le risque de chaos nucléaire serait que les Etats-Unis reconnaissent les limites de leur propre puissance géopolitique et consentent à négocier directement avec la Corée du Nord. A l’heure qu’il est, ni le président Trump ni le Congrès ne sont prêts à un changement aussi radical. La question n’en reste pas moins posée : combien de temps faudra-t-il aux Etats-Unis pour se résoudre à cette réalité géopolitique ?

Traduction : Christophe Rendu

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.





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