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Commentaire n° 354, 1er juin 2013

La Grande-Bretagne en quête d’une identité post-hégémonique

Par Immanuel Wallerstein  |  1er juillet 2013     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Il fut un temps, lointain, où le soleil ne se couchait jamais sur l’Empire britannique. Epoque révolue ! Winston Churchill pouvait bien déclarer, en 1942, qu’ « [il n’était] pas devenu premier ministre du roi pour présider à la liquidation de l’Empire britannique », c’est pourtant exactement ce qu’il fit. Churchill connaissait la différence entre la grandiloquence des discours et les réalités du pouvoir.

Depuis 1945, la Grande-Bretagne s’est efforcée, avec beaucoup de mal, de s’adapter à son nouveau statut d’ancienne puissance hégémonique. Il faut bien mesurer à quel point cet ajustement est difficile, tant psychologiquement que politiquement. Tout se passe comme si, aujourd’hui, les dilemmes qui ont caractérisé sa pensée stratégique avaient fini par imploser et que le pays se retrouvait désormais face à des choix en définitive tous mauvais.

A l’issue de la Deuxième Guerre mondiale, le Royaume-Uni était l’un des trois grands, aux côtés des Etats-Unis et de l’Union soviétique, quoique le plus faible du trio. Elle choisit pour stratégie d’être le second (« junior partner ») des Etats-Unis, lesquels s’étaient désormais imposés comme la nouvelle puissance hégémonique. Ce partenariat que Londres se flattait d’avoir noué avec Washington prit le nom, du moins en Grande-Bretagne, de « relation spéciale ».

Les Britanniques en bénéficièrent d’abord par un transfert immédiat de technologie dans le domaine nucléaire. A partir de ce moment, la voie était dégagée pour accéder au statut de puissance atomique. Les Etats-Unis n’en firent évidemment pas autant pour l’Union soviétique, et encore moins pour la France. Washington voulait s’assurer un monopole mondial sur le nucléaire qu’il ne consentait à partager qu’avec son second. Bien entendu, l’on sait depuis que ce monopole fut cassé d’abord par l’Union soviétique puis par la France et la Chine, et encore plus tard par un certain nombre d’autres Etats.

Sur le continent, en Europe de l’ouest, les premières étapes de la réconciliation franco-allemande furent marquées par la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA). Elle comptait six pays – la France, l’Allemagne, l’Italie et le trio de la Belgique, des Pays-Bas et du Luxembourg au sein du Benelux – mais sans la Grande-Bretagne. Ces premiers pas, qui allaient conduire jusqu’à l’actuelle Union européenne, recevaient à l’époque le soutien des Etats-Unis. Ceux-ci y voyaient un moyen d’intégrer les régions occidentales de l’Allemagne dans l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), encore à construire.

Il n’est pas certain que la naissance de cette nouvelle organisation sur le continent européen fût du goût des dirigeants britanniques. La Grande-Bretagne tenta de réagir à cette nouvelle donne en manifestant notamment une certaine indépendance géopolitique vis-à-vis des Etats-Unis. Elle s’allia à la France et à Israël pour attaquer l’Egypte de Nasser. Or, la stratégie que poursuivaient les Etats-Unis au Moyen-Orient au même moment était autre et les Britanniques se firent immédiatement taper sur les doigts. Ordre leur fut donné de retirer leurs troupes. Ce moment fut vécu comme une humiliation nationale. Cet épisode fut également là pour rappeler que Londres disposait d’une capacité limitée à agir indépendamment des Etats-Unis.

Ces derniers, du reste, encouragèrent, ensuite, le Royaume-Uni à rejoindre ces organisations continentales. Pour une part, ils commençaient à s’inquiéter des velléités d’indépendance, sous influence française, de ces institutions. Du point de vue étatsunien, les Britanniques pouvaient permettre de prévenir cette évolution. D’un point de vue britannique, une telle adhésion présentait un avantage. Le rôle majeur que continuait de jouer la City de Londres dans la finance internationale représentait l’un des derniers vestiges de son hégémonie passée. Or, ce pays avait besoin d’un accès aux marchés européens pour garantir la pérennité de cette position.

La Grande-Bretagne chercha par conséquent à intégrer ces organisations, au grand dam d’ailleurs de Charles de Gaulle qui en comprenait parfaitement les motivations étatsuniennes. Dans les années 1970, c’est l’hégémonie des Etats-Unis qui commença à son tour à être contestée. La France et l’Allemagne montrèrent des signes d’ouverture diplomatique en direction de l’Union soviétique. Cette tendance culminerait bien plus tard, en 2003, quand un axe de résistance franco-germano-russe devait parvenir à contrer la volonté des Etats-Unis de faire endosser par le Conseil de sécurité leur invasion militaire de l’Irak.

A l’inverse, l’alignement du gouvernement britannique sur les Etats-Unis lors du déclenchement de ce chaos géopolitique fut total. Avec la subordination complète de Tony Blair aux priorités politiques de Washington et une relation spéciale qui devenait si clairement déséquilibrée, l’opinion publique britannique elle-même commença à se sentir mal à l’aise. Un nombre grandissant de Britanniques commença à vouloir défaire les liens qui les unissaient avec les Etats-Unis comme avec l’Europe. La force croissante de UKIP (United Kingdom Independence Party) est devenue l’expression la plus symptomatique de ce changement d’humeur.

La Grande-Bretagne a refusé de rejoindre la zone euro. Et avec les turbulences économiques, qui sont devenues si évidentes après 2008, la question du retrait de l’Union européenne elle-même n’a fait que prendre de l’ampleur, en particulier au sein du Parti conservateur. Les premiers à s’en alarmer ont été les financiers de la City qui y vont vu un risque réel de déclassement de Londres par Francfort au rang de premier centre financier européen.

La Grande-Bretagne connaît d’autres problèmes. Parmi ceux-ci, la montée en puissance des régionalismes (voire des perspectives d’indépendance) en Ecosse, au Pays de Galles et en Irlande du Nord. Le pays tente, comme il peut, de résister au risque d’une « atrophie » sur le noyau formé par l’Angleterre. Et il se débat avec cette question alors que les Etats-Unis ne paraissent plus vraiment se soucier de conserver ne serait-ce que les apparences d’une relation spéciale.

Le problème auquel fait face la Grande-Bretagne aujourd’hui, c’est que toutes les options qui s’offrent à elle sont mauvaises. Le gouvernement s’efforce de souligner que ce pays reste une puissance militaire de premier plan. Mais au même moment, c’est le même gouvernement qui coupe les dépenses militaires et réduit la taille de ses forces armées au nom de son programme d’austérité.

Le plus grand problème auquel doit faire face la Grande-Bretagne aujourd’hui, c’est que, assez simplement, le reste du monde va cesser de la considérer comme un acteur géopolitique et financier très important. Le risque de l’insignifiance n’est pas le destin le plus enviable pour une puissance jadis hégémonique.

Immanuel Wallerstein

 

Traducteur : TL

 

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

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