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Commentaire n° 298, 1er février 2011

La deuxième Révolte arabe : gagnants et perdants

Par Immanuel Wallerstein  |  18 février 2011     →    Version imprimable de cet article Imprimer

La Révolte arabe de 1916 avait été conduite par Chérif Hussein ibn Ali pour arracher l’indépendance arabe à l’empire ottoman. Les Ottomans furent évincés. Cette grande révolte avait, toutefois, été cooptée par les Britanniques et les Français. Après 1945, les différents Etats arabes devinrent progressivement membres indépendants des Nations unies. Mais dans la plupart des cas, ces indépendances furent cooptées par les Etats-Unis, ceux-ci étant devenus les successeurs de la Grande-Bretagne comme puissance tutélaire extérieure, tandis que la France continuait de jouer un rôle seulement au Maghreb et au Liban.

La deuxième Révolte arabe couvait depuis quelques années. Le soulèvement victorieux de la jeunesse tunisienne le mois dernier lui a donné un coup de fouet. Quand une jeunesse courageuse se soulève au péril de sa vie contre un régime autoritaire hyper-corrompu et réussit à renverser le président, on ne peut qu’applaudir. Quoiqu’il arrive ensuite, ce fut un bon moment pour l’humanité. Mais la question reste toujours la même : que se passe ensuite ?

Il y a en fait deux questions : comment se fait-il que ce soulèvement ait pu réussir quand bien d’autres tentatives dans bien d’autres pays ont échoué ? Et ensuite, qui seront les gagnants et les perdants en Tunisie, ailleurs dans le monde arabe et dans l’ensemble du système-monde ?

Cela n’a rien de facile de se rebeller contre un régime autoritaire. Le régime dispose d’armes et d’argent et, en temps normal, il peut écraser les velléités de le défier dans la rue. Les actes symboliques, comme le suicide par immolation d’un jeune marchand de rue, Mohamed Bouazizi, dans une petite ville tunisienne de province en protestation contre les comportements arbitraires des agents du régime, ces actes symboliques peuvent être l’élément déclencheur incitant d’autres à protester, ce qui est arrivé en Tunisie. Mais pour qu’un tel acte conduise au renversement du régime, il faut qu’il y ait des fissures dans celui-ci.

Dans ce cas précis, il y en avait, clairement. Ni l’armée ni la gendarmerie n’étaient prêtes à tirer sur les manifestants, laissant entièrement cette tâche à l’unité d’élite de la garde présidentielle. Ce ne fut pas suffisant et le président Zine el-Abidine Ben Ali et sa famille durent s’enfuir, pour ne trouver refuge qu’en Arabie saoudite. Que les principales figures du parti de Ben Ali aient fait en sorte que le personnage clé de sa machine répressive, Abdelwahab Abdallah, soit arrêté, de peur qu’il les arrête à son tour, montre clairement qu’il y avait des fissures. Souvenons-nous comment, après la mort de Staline, ses successeurs procédèrent immédiatement à l’arrestation de Lavrenti Beria pour les mêmes raisons.

Bien entendu, après la fuite de Ben Ali, le monde entier a applaudi, seuls Kadhafi en Libye et Berlusconi en Italie faisant exception et continuant de défendre ses vertus. Le principal soutien extérieur de Ben Ali, la France, se montra suffisamment embarrassé pour confesser des « erreurs » de jugement. Les Etats-Unis, ayant laissé la Tunisie entre les mains supposées sures des Français, ne ressentirent pas le besoin de présenter des excuses du même type.

Il n’aura échappé à personne que l’exemple tunisien a encouragé la rue arabe ailleurs à suivre le même chemin, en particulier pour le moment en Egypte, au Yémen et en Jordanie. A l’heure où j’écris ces lignes, il n’est pas certain que le président égyptien Hosni Moubarak sera capable de se maintenir au pouvoir.

Et maintenant, qui sont les gagnants et les perdants ? Nous ne devrions pas savoir avant au moins six mois, peut-être plus, qui prendra en fait le pouvoir en Tunisie, en Egypte et en réalité partout ailleurs dans le monde arabe. Les soulèvements spontanés créent des situations comme celle de la Russie de 1917 lorsque, selon le mot célèbre de Lénine, « le pouvoir est dans la rue » et que donc une force organisée et déterminée peut le saisir, ce que firent les bolcheviks.

La situation politique est à vrai dire différente d’un Etat arabe à l’autre. Dans aucun Etat arabe n’existe aujourd’hui un puissant parti organisé, laïque et radical, prêt à prendre le pouvoir comme les bolcheviks. Il existe différents mouvements bourgeois libéraux qui aimeraient jouer un grand rôle mais peu d’entre eux semblent disposer d’une base importante. Les mouvements les plus organisés sont les islamistes. Mais ces mouvements ne sont pas uniformes. Leurs conceptions de l’Etat islamique vont d’une version relativement tolérante à l’égard d’autres groupes (à l’image de ce qui existe aujourd’hui en Turquie) à une version dure de la charia (telle celle que les talibans appliquent en Afghanistan) en passant par des formes intermédiaires comme celles prônées par les Frères musulmans en Egypte. Le résultat, s’agissant des régimes internes qui émergeront, est très incertain et évolutif. Par conséquent, savoir qui a gagné sur le plan interne reste extrêmement incertain.

Mais qu’en est-il des puissances extérieures, lourdement impliquées dans des tentatives visant à contrôler la situation ? Le principal acteur extérieur sont les Etats-Unis. Un deuxième est l’Iran. Tous les autres (la Turquie, la France, la Grande-Bretagne, la Russie, la Chine) sont moins importants mais néanmoins significatifs.

Les grands perdants de la deuxième Révolte arabe sont clairement les Etats-Unis. En témoigne l’extraordinaire vacillement du gouvernement américain dans l’épisode actuel. Les Etats-Unis (comme toutes les autres grandes puissances de la planète) placent un critère devant tous les autres : avoir des régimes qui leur soient favorables. Washington veut être du côté du gagnant, à condition qu’il ne lui soit pas hostile. Que faire alors dans une situation comme celle de l’Egypte, actuellement quasi Etat-client de l’Amérique ? Les Etats-Unis en sont réduits à appeler publiquement à plus de « démocratie », à la retenue dans la violence et à des négociations. Dans les coulisses, ils semblent avoir dit à l’armée égyptienne de se retenir de trop tirer sur les gens pour ne pas embarrasser les Etats-Unis. Mais Moubarak peut-il survivre sans tirer dans le tas ?

La deuxième Révolte arabe se produit au beau milieu d’une situation planétaire chaotique dominées par trois caractéristiques : un niveau de vie en baisse pour au moins deux tiers de la population mondiale, des augmentations scandaleuses de revenu pour une strate supérieure de la population relativement petite et, enfin, un sérieux déclin du pouvoir effectif de la « superpuissance », les Etats-Unis. Il s’avère cependant que la deuxième Révolte arabe va contribuer un peu plus à éroder la puissance étatsunienne, particulièrement dans le monde arabe, précisément parce que la seule base solide assurant une popularité politique dans ces pays aujourd’hui est l’opposition à l’ingérence des Etats-Unis dans leurs affaires. Même ceux qui veulent et dépendent de l’implication américaine estiment politiquement dangereux de continuer ainsi.

Le plus gros gagnant à l’extérieur est l’Iran. Le régime iranien est, sans aucun doute, considéré avec une suspicion considérable, en partie parce qu’il n’est pas arabe et en partie parce qu’il est chiite. C’est cependant la politique étatsunienne qui a donné à l’Iran son plus beau cadeau : avoir chassé du pouvoir Saddam Hussein. Celui-ci avait été l’ennemi le plus féroce et le plus efficace de l’Iran. Les dirigeants iraniens donnent probablement leur bénédiction quotidienne à George W. Bush pour ce merveilleux cadeau. Ils ont capitalisé sur cette aubaine en menant une politique intelligente, se montrant prêts à soutenir des mouvements non chiites comme le Hamas, à condition qu’ils s’opposent durement à Israël et aux ingérences américaines dans la région

Un gagnant moins important a été la Turquie. Ce pays a pendant longtemps représenté un anathème pour les forces populaires du monde arabe pour la double raison qu’il était l’héritier de l’empire ottoman et qu’il était étroitement allié aux Etats-Unis. Le régime actuel, issu du suffrage populaire, est un mouvement islamiste qui ne cherche pas à imposer la charia à toute la population mais simplement à donner un droit de cité à l’observance des principes islamiques. Il a évolué dans le sens d’un soutien à la deuxième Révolte arabe, prenant le risque de compromettre ses relations, auparavant bonnes, avec Israël et les Etats-Unis.

Et bien entendu, les plus grands gagnants de la deuxième Révolte arabe seront, avec le temps, les peuples arabes.

 

 

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.





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