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Colombie

La « finca » des FARC : récit d’un enfumage

Par Maurice Lemoine  |  21 novembre 2015     →    Version imprimable de cet article Imprimer

A La Macarena, des milliers de paysans risquent l’expulsion dans une opération politicienne visant à présenter la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) comme l’un des accapareurs de terres du conflit.

Des rues boueuses, un air poisseux. Situé en pleine bourgade, le modeste aérodrome de La Macarena accueille un impressionnant trafic d’appareils petits porteurs – mais, pour peu qu’il ait plu (et il pleut souvent), « monter » jusqu’ici par l’infâme saignée rebaptisée « route » relève de l’exploit. A proximité de l’inévitable place centrale, le long des petits commerces et des bazars, tricycles motorisés transformés en taxis et motos de faible cylindrée pétaradent sans répit. Harnachés et casqués, équipés de fusils d’assaut, des militaires stationnent aux carrefours ou patrouillent inlassablement. Est-ce un effet de la trêve unilatérale décrétée par la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) pour fluidifier les négociations de paix menées avec le pouvoir, à La Havane, le 20 juillet ? Paraissant s’ennuyer mortellement, les soldats pianotent à n’en plus finir sur leurs téléphones portables pour passer le temps (et ne surveillent pas grand-chose, soit dit en passant).

Ce 18 octobre, dans un charivari de mégaphones et de sono, une foule compacte, joyeuse, transpirante, assiste à la clôture de campagne du Parti libéral (PL) en vue de l’élection des gouverneurs, députés, maires et conseillers municipaux du dimanche suivant.


Toutes les vingt minutes, dans ce « modèle de démocratie » que nul ne songerait à qualifier de « populiste » ou de « clientéliste », comme celui des voisins vénézuélien ou équatorien, un tirage au sort auquel chacun peut participer gratuitement permet aux personnes présentes de gagner des ventilateurs, des brouettes, des batteries de casseroles, des fers à repasser, des téléviseurs, des bicyclettes, un magnifique réfrigérateur (le gros lot), les maintenant en haleine (et sur place !) en attendant le discours de César Sánchez, candidat du PL à la mairie. Lequel, après avoir lui-même remis les cadeaux en demandant aux heureux gagnants « pour qui allez-vous voter ? » dévide le chapelet de promesses qu’on attend de lui. Toutefois, à l’instar de Luis Carlos, aspirant à la fonction de gouverneur du département du Meta pour le Parti social d’unité nationale – dit « parti de la U » (auquel appartient le président Juan Manuel Santos) –, qui l’a précédé la veille, avec les mêmes méthodes, il ne prononce pas un mot sur la préoccupation qui agite et même panique une partie de la population du municipio [1]. A deux cents mètres de là, dressé par les organisations paysannes, un imposant panneau agrémenté d’une carte topographique pose pourtant clairement la question : « Récupération ou expulsion ? »

Panneau installé par les organisations paysannes


Petits cadeaux pour les électeurs du Parti libéral


C’est le 19 mars que l’Institut colombien de développement rural (Incoder) a rendu publique sa « résolution 00810 » : grâce aux informations fournies par les services de renseignements de l’Armée, il va « récupérer » 278 683 hectares de « baldíos » (terres en friche) d’une gigantesque « finca » (propriété rurale) acquise et administrée illégalement par des prête-noms pour le compte des FARC, dans la Serranía (chaîne de montagnes) de La Macarena. Ce qui a permis en chœur aux médias de cracher le même titre spectaculaire : « Les guérilleros sont les plus importants latifundistes du pays ». Un petit chef d’œuvre dans la catégorie « coups fourrés ».

Six mille familles, plus de trente mille personnes sont montrées du doigt (ce qui fait beaucoup de prête-noms !)… « J’ai 49 ans et j’ai vu le jour ici », s’insurge Belio Franco, membre d’une des multiples associations de petits producteurs des « veredas » [2] des environs. « Mes grands-parents étaient propriétaires d’un élevage et il y avait déjà, à l’époque, une grande présence paysanne », gronde pour sa part le dirigeant communautaire Carlos Rodríguez, les lèvres plissées en signe de contrariété. Ce que confirme, mais aussi complète, entre tant d’autres, cette paysanne de la « vereda » El Carmen prénommée Jenny : « J’ai toujours vécu là, mon papa est né ici. Mais ce qui est vrai, c’est qu’on n’a aucun papier. N’importe qui peut arriver et prétendre “ça ne vous appartient pas”. »


Lorsque, en 1953, elles ont surgi sur ce massif au sommet aplati, fuyant l’épouvantable furie de la guerre des conservateurs contre les libéraux demeurée dans l’Histoire sous le nom de « La Violencia » (deux cent mille morts de 1948 à 1954), les familles qui ont fondé La Macarena, sur les rives du río Guayabero, l’ont d’abord appelée « le refuge » – El Refugio. Les FARC, à cette époque, n’existaient pas (elles ne naîtront qu’en 1966). Déplacées des départements du centre du pays par la répression, les vagues de paysans qui arrivent ensuite ouvrent des sentiers, des chemins, déboisent à la machette, créent plus de cent quarante « veredas », tirent de leur terre de quoi ne pas mourir de faim, totalement abandonnés par l’Etat. Il faut attendre les années 1980 pour que la conjoncture devienne soudain plus favorable : hautement « compétitives », indispensables à l’élaboration de la cocaïne, les cultures illicites font leur apparition. Un jackpot (relatif) assuré ! Dans son habitation qui, sans être luxueuse n’a rien de misérable, et où l’on ôte ses bottes boueuses avant d’entrer, Jenny hausse les épaules avec un rire dans les yeux : « Pourquoi vous mentirais-je ? Pendant l’apogée de la coca, beaucoup d’argent est rentré. En vérité, tout ici a été payé par la coca. » Alimentant leurs finances en protégeant les cultures et en taxant le trafic, les FARC, apparues dans les parages à la fin des années 1960, s’y sont alors consolidées.

C’est dans cette région, d’octobre 1998 à février 2002, qu’a été établie la zone « démilitarisée » de 42 000 kilomètres carrés – La Macarena, Uribe, Vista Hermosa, Mesetas (Meta), San Vicente del Caguán (Caquetá) –abritant les négociations entre la guérilla et le gouvernement de M. Andrés Pastrana. Récit d’un habitant : « Pendant ces trois années de cohabitation pacifique, sans contrainte, les gens ont fraternisé avec les FARC ; beaucoup de jeunes les ont rejoint ; quand le « despeje » (démilitarisation) s’est terminé, cette population a été exterminée et on a stigmatisé La Macarena en la déclarant pro-guérilla [3]… ». Bien sûr, comme partout dans les zones rurales, des passerelles existent, des connivences, des complicités. Qui ne vomit pas la nature violente et excluante de l’Etat ? Qui n’a pas un frère, un oncle, un cousin dans les rangs des insurgés ? Mais d’autres ne font que supporter leur présence, plus par obligation que par conviction. D’autres encore ne les portent pas dans leur cœur : « En 2002, dénonce un habitant, quand les guérilleros ont dû abandonner la bourgade, ils ont assassiné sept commerçants, raison pour laquelle beaucoup ont la rage après eux. » Sont-ce là les « administrateurs » de la supposée « finca » du mouvement d’opposition armée ?


« D’un côté, réfléchit Rodríguez, lorsque la résolution 00810 nous accuse d’occupation illégale, elle a en partie raison. Il n’y a pas eu d’octroi généralisé de titres de propriété sur tout le territoire du “municipio”. Mais pas parce que les paysans ne les ont pas réclamés : en raison de l’absence totale ou du refus de l’Etat ! » Pour autant, en 1968, l’Institut colombien de réforme agraire (Incora), qui a précédé l’Incoder, a accordé de tels titres, dans la savane du Yarí, dans le sud de la « serranía ». Pour autant, précise le jeune Nicolas Espinoza – cheveux longs, barbiche, surnommé « le prof » par ses compagnons –, « tous les paysans ont un statut légal puisque leurs “veredas” disposent d’une “junta de acción comunal” [comité d’habitants] juridiquement reconnue ; d’une école [mais pas toujours d’un enseignant] ; d’une carte de colon [4], qui a permis à beaucoup d’obtenir des prêts bancaires ; d’un document d’achat-vente pour ceux qui ont acquis leur terre en les rachetant aux fondateurs ; d’urnes apportées par les pouvoirs publics au moment des élections… » Sur ces supposées étendues qu’auraient confisquées la guérilla existe une Zone de réserve paysanne (ZRC) [5] de 88 000 hectares, Pato Balsillas, reconnue par l’Etat ; une autre ZRC en formation, Lozada Guayabero, où le pouvoir et la « communauté internationale » ont investi beaucoup d’argent dans une étude sur la reforestation ; un Parc naturel protégé, Los Picachos, qui ne peut en aucun cas faire partie des « baldíos » (susceptibles d’être octroyés à des sans terre) de la Nation.


Commentant l’ébouriffante nouvelle, le président Santos a pourtant précisé : « En récupérant ces terres en friche, nous allons alimenter la Banque des terres prévue dans le premier point du dialogue [avec les FARC] de la Havane…  ». Bel enfumage que de prétendre distribuer des terres aux paysans spoliés par les grands propriétaires en expulsant… d’autres paysans « criminalisés » ! Et évidente « opération psychologique » à destination de l’opinion : faire de la guérilla le plus important « terrateniente » du pays c’est, contre toute évidence, la mettre sur le même plan que l’extrême droite légale (une partie de la classe dominante) et illégale (les paramilitaires), principaux acteurs du déplacement de six millions de personnes, dont 52,2 % ont été dépouillées d’une superficie estimée à 5,5 millions d’hectares, équivalente à 10,8 % de la surface agraire du pays [6].

Contre les allégations de l’Incoder, qui n’a procédé à aucune étude détaillée de la zone, décrite comme une seule « finca », les habitants de la « serranía » se mobilisent. Le pouvoir trouve une parade inattendue (mais qui lui gagnera la « communauté internationale » et ses « écolos » si besoin est) : le 15 septembre, il annonce que quatre « resguardos » [7] vont être constitués pour que ces « terres ancestrales » des Indigènes leur soient remises en propriété. Cette fois, la stupéfaction n’a plus de bornes. Si quelques groupes ethniques vivent effectivement dans la « serranía » – Nasa, Embera chami, Tintigua, Pijao, Guanano, Misak –, ils ne comportent qu’une centaine de familles très majoritairement arrivées elles aussi d’autres zones du pays en tant que colons et entretenant des relations commerciales et sociales normales avec la population métissée, sans aucun conflit.

Présent parmi la grosse centaine de paysans qui bruissent à ses côtés lors d’une « réunion d’information » organisée à La Macarena le 15 octobre, un habitant exprime son inquiétude : « S’il y a expulsion, il y aura une guerre et il y aura des morts ! ». Mal à l’aise, le représentant de l’Incoder, un sous-fifre envoyé au feu par sa hiérarchie, botte en touche : « Je me rends compte qu’il y a une certaine méfiance. On est dans une étape préparatoire, rien n’est décidé. » Plus directe, la fonctionnaire gouvernementale de l’Organisation nationale indigène de Colombie (ONIC), Patricia Tobón, tempère certes en préambule – « Les paysans ont des droits, bien sûr, mais les Indigènes aussi » – , tout en menaçant ensuite implicitement : « Il faut résoudre le problème par le dialogue. Quand ça tourne à la violence, les paysans finissent en prison. »


Pour Carlos Rodríguez, l’explication la plus naturelle est la suivante : « Selon la formule des multinationales, il faut mesurer la densité de population d’une zone où il y a du pétrole avant d’en envisager l’exploitation. Il s’agit donc ici de sortir six mille familles de paysans pour remettre le territoire à une poignée d’Indigènes, qui seront beaucoup plus vulnérables en nombre et en capacité de réaction. Nous, si on reste unis, c’est difficile de nous faire plier. » Si, ces dernières années, un seul puits pétrolier a été perforé dans tout le Caquetá voisin, les multinationales s’apprêtent à bondir, déjà dans les starting block : plus de quarante projets d’exploration concernent la région (dont vingt à San Vicente del Caguán). Un peu plus tard toutefois, le ton montant contre les autochtones et leurs prétendus « territoires ancestraux », Rodríguez interviendra à nouveau : « Attention ! Nous sommes en train de tomber dans le piège qu’on nous a tendu ! Déclencher une guerre de pauvres contres les pauvres… Les Indiens ne sont pas nos ennemis. » Ce que la « personera » de La Macarena – une sorte d’ombuds(wo)man – Eunice Ramírez Yacuma résumera rageusement en conclusion : « A quoi joue le gouvernement ? Il paraît qu’on parle de paix, à La Havane, en ce moment ! » On évoque même, au terme d’un accord passé entre le pouvoir et la guérilla le 23 septembre, une Commission de la vérité… Elle aura du travail, à n’en pas douter.

Cet article a également été publié dans Le Courrier de Genève, le 12 novembre 2015.

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Notes

[1] Municipalité et zone rurale, parfois très vastes (« el campo »), qui en dépend.

[2] Hameaux aux habitations parfois très éparpillées.

[3] Dans le cimetière de La Macarena reposent les corps de quatre cents personnes – guérilleros et paysans – enterrées sous le sigle « NN » (non identifiés).

[4] Délivré par la mairie du « municipio » après que la « junta » d’action communale ait certifié qu’il s’agit d’une propriété légale – « sana propiedad ».

[5] Entité juridique définie par la Loi 160 de 1994 et utilisée par les mouvements paysans pour lutter contre la concentration des terres et créer les conditions d’un développement durable tout en assurant la souveraineté alimentaire. S’oppose au modèle agro-exportateur du gouvernement, qui fait tout pour en entraver le développement, et est défendue par les FARC à la table de négociations.

[6] Centro Estratégico de Pensamiento Alternativo (CEPA), Bogotá, août-décembre 2015.

[7] Réserves sur lesquelles les autochtones exercent une propriété collective et qu’ils gèrent à l’aide d’autorités politiques propres, les « cabildos »





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