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La troïka, cet emblème de la dérive anti-démocratique et anti-sociale de l’Union européenne

Par Frédéric Lebaron  |  5 juin 2014     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Le texte qui suit est la préface au livre de Liêm Hoang-Ngoc, Les Mystères de la Troika, qui vient de paraître aux Editions du Croquant.

Il est rare qu’un rapport parlementaire européen puisse être lu comme un grave acte d’accusation contre le fonctionnement concret des institutions de l’Union européenne (UE) et contre son impact désastreux sur les économies nationales.

C’est pourtant le cas du rapport d’enquête du Parlement européen sur le rôle et l’activité de la Troïka dans les pays sous programme de la zone euro dont Liêm Hoang-Ngoc, parlementaire européen socialiste et économiste, qui en est l’un des co-rapporteurs, nous présente ici la démarche, l’analyse, le diagnostic et les conclusions.

Ces dernières sont sans appel  : l’Europe a déraillé, et la politique menée dans les pays sous programme de la zone euro ne satisfait ni aux critères démocratiques dont elle se revendique ni à ses principaux objectifs affichés en matière de bien-être des populations.
Liêm Hoang-Ngoc le montre non pas à partir d’une analyse externe ou d’une prise de position dénonciatrice, auxquelles on peut toujours objecter un manque d’empathie pour les eurocrates. Il le fait de l’intérieur, à partir d’une enquête parlementaire classique ayant procédé à l’audition des acteurs des programmes de la Troïka – cette entité qui regroupe la Commission européenne, la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds monétaire international – ainsi que de leurs interlocuteurs et de certains de leurs opposants.

L’Europe de la paix et de la démocratie du discours officiel est devenue une machine de guerre aux décisions brutales et opaques. Celles-ci frappent une large partie de sa population au nom de la stabilité de la zone euro, désormais l’autre nom de la domination sans partage des intérêts financiers.

Comment en est-on arrivé là et quels sont les principaux responsables de cette évolution  ? Évolution aberrante, du moins pour tous ceux et celles qui croient – ou ont un jour cru – en l’idéal européen, celui par exemple de Victor Hugo, qui voyait dans l’unité de l’Europe non seulement une garantie de paix, mais l’expression de la solidarité et de la maturité démocratique des peuples.

L’Europe issue du traité de Rome de 1957 n’est pas brutalement devenue ce mélange d’opacité et de brutalité que ce rapport dissèque avec la méthode et la prudence qui caractérisent habituellement ce type d’écrit. Depuis 1958, les institutions de l’UE souffrent d’une difficulté à fonder leurs actions sur une quelconque légitimité démocratique. Le rôle du Parlement européen reste marginal par rapport à celui du Conseil européen (qui regroupe les chefs d’États et de gouvernement), de la Commission et, dans le cas des politiques macro­économiques, de la Banque centrale européenne.

Marquées par la pensée ordolibérale, les institutions de l’UE ont cherché de plus en plus à imposer aux États des réformes allant dans le sens de la mise en concurrence et ont, dans le même mouvement logique, de moins en moins cherché à développer des mécanismes de solidarité, comme la politique agricole commune (PAC), les fonds structurels, etc. Dans ce cadre idéologique, la concurrence, promue par les institutions, est censée favoriser naturellement la convergence entre les pays, les plus faibles étant en permanence incités à se réformer pour devenir plus compétitifs.

Ainsi, la création de la monnaie unique, l’euro, qui concerne aujourd’hui 18 pays sur les 28 de l’UE, a été conçue sur le modèle ordolibéral dans le cadre du traité de Maastricht. La Banque centrale européenne est très fortement indépendante et son seul objectif est le maintien de la stabilité interne et externe de la monnaie. S’y ajoute, depuis 2008, l’obsession de la stabilité financière et du soutien au système bancaire européen.

Avec ces objectifs, elle outrepasse depuis ses origines le rôle classique des banques centrales, exigeant avec constance des réformes structurelles de la part des États pour qu’ils réduisent leurs déficits publics et rendent leurs économies plus « flexibles » en limitant le poids de l’État-providence  ; ce qui correspond également aux principales exigences de la Commission depuis les années 1990. Une telle intervention de longue durée au cœur des politiques économiques et sociales, qui est le fait – faut-il le rappeler  ? – d’institutions aux dirigeants non élus, est d’autant plus efficace que les États sont affaiblis. Dès lors, elle s’épanouit dans un cadre institutionnel où aucune autorité politique équivalente n’est en mesure de rééquilibrer ce pouvoir sur la base de choix démocratiques.

Depuis les années 2000, la Commission est pilotée par des acteurs politiques néolibéraux de plus en plus radicaux, ce qui correspond à la domination des partis politiques conservateurs dans la majorité des pays de l’UE. Pour résumer  : une Commission et une banque centrale installées dans la doctrine ordolibérale, et des États aux orientations conservatrices – dominés par l’Allemagne et la Grande-Bretagne – contribuent à faire de l’UE un carcan politique, qui combine à l’orthodoxie anti-inflationniste l’insistance sur les réformes structurelles et la mise en concurrence généralisée.

Jusqu’en 2008, on pouvait encore croire que ce modèle institutionnel douteux avait quelque efficacité  : les pays du Sud se développaient et semblaient bénéficier d’une période de « grande modération », caractérisée par des prix stables, une croissance très modeste, mais effective, une apparente solidité de l’euro, la hausse du prix des actifs financiers et immobiliers… En 2008, avec la crise des subprimes puis en 2010 avec la crise de l’euro, les situations irlandaise et grecque font voler en éclats l’édifice  ; celui-ci avait déjà été fragilisé par l’éclatement de la bulle immobilière dans des pays qui satisfaisaient pourtant aux critères de « bonne » gestion budgétaire, comme l’Espagne. On s’aperçoit soudain que l’unité monétaire à marche forcée recouvre des dynamiques économiques fortement divergentes et des situations financières devenues critiques à la suite de la crise mondiale.

Les gouvernements interviennent alors, à travers la création d’un mécanisme intergouvernemental, le Fonds européen de stabilité financière (FESF), puis la BCE entre en action avec différentes politiques non conventionnelles. C’est ensuite au tour de la Troïka de mettre en place les programmes de soutien, accompagnés de conditions drastiques.

Cet ouvrage, qui regroupe l’analyse de Liêm Hoang Ngoc et le rapport parlementaire, dont il a été co­rapporteur, montre que ces interventions de la Troïka, constituées officiellement afin de mettre en place un mécanisme de solidarité financière pour des pays en grande difficulté – Irlande, Grèce, Portugal et Chypre – souffrent de très graves défauts démocratiques, même du point de vue des normes officielles de l’UE  : ces normes constituent la « méthode communautaire », qui implique un rôle central du Parlement, en interaction avec les gouvernements regroupés dans le Conseil. Elles ont été imposées sous la contrainte aux gouvernements par les acteurs dominants de l’UE, en l’occurrence le gouvernement allemand soutenu par la BCE, la Commission et, avec plus de réticence, le FMI, sans que le Parlement européen et les parlements nationaux aient pu jouer un quelconque rôle. Une majorité de députés européens, à l’exception significative des membres de la CDU-CSU allemande, l’ont admis en votant en faveur d’un rapport pourtant modéré. Il reste qu’à ce jour rien n’a été véritablement infléchi dans la structure institutionnelle ayant rendu possible un tel déni de démocratie. Les responsables de cette dérive, en premier lieu Angela Merkel, sont toujours aux commandes de l’Europe.

Liêm Hoang-Ngoc ajoute à cette critique du fonctionnement institutionnel (anti-) démocratique une critique macroéconomique  : loin de réaliser leurs objectifs, les politiques stéréotypées et inadaptées menées dans le cadre du Memorandum of Understanding ont abouti à une hausse de l’endettement public du fait d’une récession prononcée et prolongée dans les pays sous assistance… et au-delà. Les médecins de Molière ont pratiqué une saignée brutale et, si le malade vit encore, sa santé ne s’est pas améliorée, loin s’en faut, même mesurée selon les critères usuels de l’orthodoxie économique  : croissance, chômage, endettement public. Tous les indicateurs sont désastreux.

L’échec économique des politiques menées n’est pourtant pas admis par leurs responsables  : ces derniers considèrent en effet que la prétendue « reprise » en cours, qui permet aux gouvernements d’envisager de se financer à nouveau sur les marchés et a parfois abouti (faute d’activité) à une réduction des déficits commerciaux, est un signe de rémission prochaine. Les responsables de l’échec continuent donc par leur déni à pousser l’Europe dans l’ornière en favorisant l’atonie de l’activité, la déflation et la reconstitution du pouvoir de la finance.

Enfin, on pourrait ajouter que les coûts sociaux de trois années de politiques d’austérité n’ont qu’à peine commencé à être évalués. En détruisant sur une grande échelle du « capital humain » avec des millions de jeunes poussés dans le chômage et la précarité, en dégradant fortement la santé des plus démunis, en accentuant les inégalités sociales, ces politiques contribuent à détruire méthodiquement la cohésion des sociétés européennes. Cela se traduit par la montée de l’abstention électorale, la multiplication des mobilisations et colères éruptives de groupes les plus divers, la dégradation de la confiance dans l’ensemble des institutions, et la persistance d’un climat de déclin et d’inquiétude généralisée.

Une refondation démocratique et sociale de l’Europe est plus que jamais nécessaire.

 

La Troïka a été mise sur pieds par les États de la zone euro pour traiter la crise de la dette souveraine en Irlande, en Grèce, au Portugal et à Chypre. Dans cet ouvrage, Liêm Hoang-Ngoc, co-auteur du rapport d’enquête du Parlement européen sur l’action de la Troïka, met en exergue les controverses que son intervention a suscitées. Cette dernière ne repose pas sur des bases juridiques solides et pose un problème de légitimité démocratique d’autant plus aigu que de nombreux désaccords sont apparus au sein-même de la Troïka entre le Fonds monétaire international, la Banque centrale européenne et la Commission européenne. Non seulement ces différends n’ont été tranchés dans aucune instance communautaire, mais surtout, la Troïka a imposé aux États sous programme, « le pistolet sur la tempe », des politiques d’austérité aussi impopulaires qu’inefficaces. Ces politiques se sont montrées complaisantes envers le monde de la finance. De plus, elles ont non seulement accru le chômage, la précarité et les inégalités mais elles ont aussi détruit la cohésion sociale, sans même atteindre leurs objectifs en matière de croissance et de désendettement. Devant cet échec économique, l’auteur, en écho au rapport d’enquête, en appelle à une révision des politiques menées et à un contrôle démocratique des mécanismes de solidarité financière au sein de l’Europe.

Liêm Hoang-Ngoc, Les mystères de la Troïka, aux Editions du Croquant, Paris, juin 2014, 160 pages, 12 euros


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