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Commentaire n° 475, 15 juin 2018

Le G7, une disparition réjouissante

Par Immanuel Wallerstein  |  27 août 2018     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Une institution portant le nom de G7 tenait sa réunion annuelle les 12 et 13 juin derniers à Charlevoix, au Québec. Le président Trump, présent au début des travaux, prit congé rapidement. Les divergences avec ses partenaires s’avérant totalement inconciliables, le groupe des six autres pays négocia simplement avec lui la production d’un communiqué très anodin au titre de l’habituelle déclaration commune.

Après quoi Trump fit volte-face et refusa d’associer sa signature à quelque communiqué que ce soit. Les Six rédigèrent alors une nouvelle déclaration reflétant cette fois leurs positions. Furieux, Trump répondit par des insultes.

L’épisode a été décrit par la presse internationale comme un camouflet politique réciproque entre Trump et les six autres chefs d’État ou de gouvernement présents au sommet. La plupart des commentateurs voient aussi dans cet affrontement la fin du G7 en tant qu’acteur majeur de la politique internationale.

Mais au fait, qu’est-ce que le G7 ? Qui en a eu l’idée ? Pour quelle finalité ? Rien n’est moins clair. Le nom lui-même de l’institution n’a cessé de changer, tout comme le nombre de ses membres. Beaucoup estiment qu’il existe désormais des instances de rencontre plus décisives – celles notamment du G20 et du G2. Sans compter l’Organisation de coopération de Shanghai, créée en opposition au G7 et qui n’admet en son sein ni les États-Unis ni les pays d’Europe de l’Ouest.

Le premier indice quant aux origines du concept réside dans la datation de l’idée même d’un G7. C’était au début des années 70. Il n’existait alors aucune instance dont les États-Unis soient un acteur parmi d’autres et à égalité avec eux.

Souvenons-nous que, entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et les années 60, les États-Unis étaient la puissance hégémonique du système-monde moderne. C’étaient eux qui conviaient les autres nations aux réunions internationales souhaitées par eux pour des raisons à leur convenance. Ces réunions avaient pour principal objet de promouvoir les politiques qui leur semblaient sages ou utiles (à eux-mêmes).

Mais avec l’arrivée des années 60, Washington dut renoncer à des pratiques aussi arbitraires. Une résistance s’était levée face à ces procédés unilatéraux, qui signait l’amorce du déclin des États-Unis en tant que puissance hégémonique.

Pour rester au centre du jeu, ils changèrent alors de stratégie et se mirent en quête des moyens permettant tout au moins de freiner ce déclin. L’un de ces moyens fut de proposer à certaines des principales puissances industrialisées le statut de « partenaire » dans la conduite des affaires mondiales. L’offre consistait en un accord donnant-donnant, les États promus à ce rang s’engageant en retour à ne pas s’écarter outre-mesure des politiques souhaitées par Washington.

En ce sens, on pourrait soutenir que le G7 est une invention américaine qui s’inscrivait dans la visée de ce nouveau partenariat. Mais à l’inverse, un moment clé du développement historique de l’idée de G7 fut le premier sommet annuel des principaux chefs d’État et de gouvernement, par opposition aux rencontres de moindre niveau qui existaient déjà entre, par exemple, les ministres des finances. Or cette initiative vint non pas des États-Unis mais de la France.

C’est Valéry Giscard d’Estaing, le président français d’alors, qui organisa ce premier forum annuel des principaux dirigeants de la planète, à Rambouillet en 1975. Pourquoi jugeait-il si important qu’un tel événement eût lieu ? L’une des explications possibles est qu’il y voyait un moyen de restreindre encore la puissance américaine : placés devant la situation de négocier face à l’ensemble des autres dirigeants, tous porteurs de priorités différentes, les États-Unis seraient bien obligés de transiger. Et puisque l’accord sur la transaction serait scellé par les plus hauts dirigeants eux-mêmes, il serait plus difficile à quiconque d’entre eux de renier sa signature par la suite.

Rambouillet marqua le début d’une confrontation entre les États-Unis et plusieurs puissances européennes (mais plus particulièrement la France) sur tous les grands dossiers internationaux. Dans cette confrontation, les États-Unis ne cessèrent de perdre du terrain. En 2003, ils subirent un affront cinglant en échouant, pour la première fois de l’histoire, à réunir ne fût-ce qu’une majorité simple au Conseil de sécurité de l’ONU sur leur plan d’invasion de l’Irak. Cette année enfin, à Charlevoix, ils n’ont même pas pu concéder une banale déclaration commune aux six autres membres du G7.

De fait, le G7 a vécu. Doit-on le regretter ? La lutte pour le pouvoir entre les États-Unis et les autres membres du G7 était, en somme, une lutte pour la suprématie dans l’oppression du reste des nations. Mais si c’était maintenant l’oppression à l’européenne qui s’imposait, ces petites puissances s’en porteraient-elles mieux ? Le petit animal s’inquiète-t-il de savoir quel éléphant le piétine ? Je ne crois pas.

Loué soit Charlevoix ! Trump nous a peut-être fait la grâce de détruire l’un des derniers grands vestiges du règne de l’Occident sur le système-monde. Certes, ce n’est pas parce que le G7 est mort que la lutte pour un monde meilleur s’achève. Loin de là. Les partisans d’un système fondé sur l’exploitation et la hiérarchie chercheront simplement à le promouvoir par d’autres moyens.

Cela me ramène à ce qui constitue désormais mon thème central. Nous vivons une crise structurelle du système-monde moderne. Un combat est engagé sur la question de savoir quel type de système nouveau nous verrons succéder à l’ancien. Tout est très volatil aujourd’hui. Du jour au lendemain, chaque camp tantôt triomphe, tantôt s’effondre. C’est notre chance, d’une certaine façon, que Donald Trump soit assez stupide pour porter un coup si brutal à son propre camp. Mais l’on se gardera d’applaudir pour autant Justin Trudeau ou Emmanuel Macron, tenants d’un modèle d’oppression plus intelligent qui contrarie les desseins de Trump.

 

Traduction : Christophe Rendu

Illustration : Dennis Jarvis / Flickr CC

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.





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