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Le Mexique et la stratégie mondiale contre les drogues

Par Pierre Charasse  |  19 novembre 2013     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Le débat mondial sur la « guerre contre les drogues » a été paralysé depuis des années, essentiellement en raison de l’attitude fermée et intransigeante des Etats-Unis et de l’Union européenne (UE), mais aussi par la Russie et la Chine qui maintiennent, pour des raisons différentes, une ligne prohibitionniste dure. Mais enfin les choses commencent à bouger. Plusieurs pays affectés par des politiques totalement contre-productives et socialement très coûteuses demandent – et même supplient – qu’il y ait un changement dans la vision des problématiques liées à l’usage de drogues dans le monde. Avec la Déclaration d’Antigua Guatemala rendue publique le 6 juin 2013 [1], l’Organisation des Etats américains (OEA), lors de sa 43e assemblée ordinaire, a réussi à ouvrir une discussion de fond sur le régime de prohibition en partant des évidences : les politiques répressives sont un échec retentissant. Les rapports annuels de l’ONU depuis des années en sont le meilleur témoignage.

La lutte contre les drogues mise en place au début du 20e siècle repose sur des bases extrêmement discutables et n’a aucun fondement scientifique. La raison d’être de toutes les conventions internationales sur la drogue depuis la Conférence de Shanghai en 1912 est la volonté des Etats-Unis d’imposer au monde entier une morale puritaine du 19e siècle caractéristique d’une partie de la société protestante anglo-saxonne pour laquelle l’abstinence est une vertu et le plaisir un péché. A l’origine, cette approche avait un fort contenu raciste et xénophobe antichinois, puis cette politique est devenue un instrument du colonialisme et de l’ingérence sélective des pays occidentaux dans certaines parties du monde. Peu à peu, la justification moraliste s’est érodée, mettant en évidence ce qu’il se trouvait derrière : une énorme hypocrisie et des intérêts peu avouables. Cette ligne indéfendable a été remplacée dans les années 1970-1980 par une nouvelle idéologie occidentale prohibitionniste, fondée sur la volonté très paternaliste officiellement affichée de protéger l’être humain contre lui-même, avec une approche plus sanitaire et sociale. Mais ce n’était qu’une apparence. Avec la multiplication des conventions de droit pénal international, les gouvernements ont durci les politiques prohibitionnistes et, par contrecoup, ont transformé la problématique de la drogue en une question majeure de géopolitique, en ignorant sa dimension de santé publique.
Jusqu’à nos jours, la drogue a joué un rôle fondamental sur tous les théâtres de conflits comme source illicite de moyens financiers pour toutes les forces belligérantes gouvernementales ou rebelles, comme l’a très pertinemment montré l’Observatoire géopolitique des drogues de Paris [2]. Ce fut le cas au Vietnam, au Liban, en Amérique centrale (financement de la « contra » nicaraguayenne par la CIA avec l’argent de la drogue), en Colombie, dans les Balkans, en Afghanistan (premier producteur mondial, où l’OTAN couvre la production d’opium), en Irak, en Libye, dans tous les conflits en Afrique sub-saharienne, aujourd’hui en Syrie etc. De plus, l’amalgame qui est fait désormais avec le terrorisme permet de justifier dans le monde entier de très graves atteintes aux libertés individuelles. En définitive, chaque pays affronte ou utilise la question de la drogue à sa manière et en fonction de ses intérêts, sans se préoccuper, outre mesure, de ce qui devrait être la première des priorités : la santé publique. C’est pour cette raison que le refus du régime prohibitionniste est de plus en plus fort dans le monde.

Dans les interminables discussions sur la drogue, il y a toute une gamme de positions, depuis celle des partisans de la répression la plus brutale et mortifère, à celle des ultra-libéraux comme Milton Friedman ou Georges Soros, en passant par la réductions des risques avec la distribution de produits de substitution et prise en charge médicale, la dépénalisation partielle ou totale, et la légalisation contrôlée. Le gouvernement des Etats-Unis, qui n’a plus aujourd’hui d’arguments crédibles et qui a perdu toute autorité morale en la matière, maintient le principe de la prohibition absolue au niveau international, alors qu’il n’a ni la volonté ni la capacité d’affronter la croissance phénoménale de l’usage de drogues sur son territoire, le plus grand marché du monde. A tel point que tout récemment, le procureur général Eric Holder a fait une proposition révolutionnaire : ne plus appliquer la loi aux petits consommateurs et trafiquants qui remplissent les prisons américaines alors qu’il ne représentent aucun danger pour la société. De fait, les autorités américaines fédérales, ou celles de chaque Etat, s’orientent vers une politique de réduction des risques (ce qu’elles ont combattu pendant des années), c’est à dire qui s’oriente vers la dépénalisation de l’usage des drogues (en premier lieu la marijuana) accompagnée d’une assistance sanitaire et sociale aux toxicomanes. C’est un premier pas. Logiquement, le suivant devrait être un régime de légalisation contrôlée de la production – commercialisation et consommation des drogues – ce qui devrait déboucher sur une demande de révision en profondeur du droit pénal international. Ceci aura pour conséquence, comme viennent de le décider le gouvernement et le parlement de l’Uruguay, de sortir de la clandestinité des actes jusqu’alors interdits par la loi mais pourtant largement répandus dans la population, et de respecter l’un des premiers droits fondamentaux de l’homme, celui de disposer de son corps. Ceci avec les limitations réglementaires appliquées à d’autres substances comme l’alcool et le tabac ou les médicaments contrôlés. L’Uruguay, petit pays très respecté et qui jouit d’un grand prestige international, nous montre le chemin à suivre. Le jour où les Etats-Unis renonceront à la prohibition chez eux et laisseront à chaque pays la liberté d’agir souverainement au mieux de ses intérêts nationaux, l’immense majorité des membres des Nations unies appuieront ce mouvement salutaire. Mais ils ne bougeront pas s’il n’y a pas une forte pression internationale.

Le Mexique, pays membre de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), du G20 et du Groupe d’action financière (GAFI), pourrait jouer un rôle fondamental pour accélérer ce processus. Il ne l’a pas fait jusqu`à présent bien qu’il soit le pays le plus affecté au monde par la « guerre contre les drogues » : des dizaines de milliers de morts et disparus (entre 70 000 et 120 000 durant le sexennat écoulé), une violence extrême, des violations persistantes des droits de l’homme, une corruption à grande échelle. Il est prisonnier de l’Initiative Merida [3] qui le soumet aux exigences américaines et donnent un droit d’ingérence illimité aux services américains. Sans les ressources du « narco », l’économie mexicaine pourrait se contracter fortement. La toute récente loi sur le blanchiment en vigueur depuis juillet 2013, qui introduit dans le droit pénal mexicain les recommandations de l’OCDE et du GAFI, a suscité de fortes réactions de la part des acteurs économiques « exposés » ou « vulnérables » comme les notaires, les avocats, les agents immobiliers, les grandes enseignes commerciales, les boutiques de luxe, les casinos, les bijouteries etc., obligés désormais de signaler leurs clients suspects par des « déclarations de soupçon ». Des avocats particulièrement astucieux ont contre-attaqué avec un argument discutable : la loi viole un principe fondamental des droits de l’homme en portant atteinte à la présomption d’innocence. Si cet argument est retenu par la justice mexicaine et fait jurisprudence, ce serait un coup fatal porté à la législation anti-blanchiment au Mexique, et peut-être dans d’autres pays. En attendant, avec cette loi, le Mexique est face à un dilemme difficile : mettre en œuvre avec rigueur les nouvelles dispositions pénales, avec le risque d’affecter sérieusement de secteurs importants de l’économie mexicaine, ou fermer les yeux en ne poursuivant que quelques délinquants mineurs, avec l’approbation tacite du GAFI, du FMI et des Etats-Unis. Dans le domaine du blanchiment, les autorités américaines font preuve d’un grand laxisme et ne sont pas très regardantes sur les mouvements de capitaux en provenance du Mexique. Là encore, il y a double langage. Le chemin le plus réaliste pour arrêter le massacre et sortir l’économie de la drogue de la clandestinité, c’est la légalisation contrôlée, ce qui limiterait le champ d’application de la loi anti-blanchiment à des activités criminelles comme les enlèvements, les extorsions, le trafic d’êtres humains, les fraudes en tout genre et, bien sûr, la corruption, phénomènes qui exaspèrent la société mexicaine et contre lesquels les autorités se montrent peu efficaces. La légalisation contrôlée permettrait aussi de mettre en place des politiques éducatives et sanitaires préventives et la prise en charge ouverte des toxicomanes ou des marginaux qui sont exposés actuellement à une attitude très agressive des différentes forces de sécurité.

L’assemblée législative du District fédéral, la capitale mexicaine, étudie actuellement une loi libérale sur la consommation de la marijuana, comme elle l’a fait avec succès pour l’avortement et le mariage homosexuel. C’est un premier pas. Le suivant devrait être une initiative diplomatique énergique du gouvernement fédéral pour sortir le débat sur la drogue du cadre régional de l’OEA et le porter au niveau mondial devant l’ONU, le FMI, l’OCDE et le GAFI, avec une approche géopolitique et pluridisciplinaire qui aboutirait à la renégociation des conventions sur la drogue pour en annuler leur dimension prohibitionniste. Cette initiative devrait être accompagnée d’un large débat national sur le régime de la légalisation contrôlée. La société mexicaine peut apporter beaucoup dans ce débat essentiel. Au niveau international, le prestige du Mexique se trouverait réhaussé s’il prenait la tête d’un mouvement de fond pour changer radicalement une approche dont l’échec n’est plus à démontrer.

La pire des politiques est de ne pas avoir de politique.

 

Pour aller plus loin sur le narcotrafic

Si dans les pays industrialisés leurs effets en matière d’ordre et de santé publics sont relativement circonscrits, les drogues d’origine naturelle (héroïne, cocaïne, cannabis.) ont des impacts d’une autre ampleur dans les régions où elles sont produites et qu’elles traversent, essentiellement situées au Sud : alternative économique de survie pour des millions de petits paysans et de passeurs, mais aussi source d’affrontements sanglants entre cartels, de diffusion d’une culture de la violence, d’apparition de nouvelles inégalités, de corruption des institutions, de financement de coups d’État et de rébellions en tout genre. Tout à la fois produit et moteur de l’informatisation des économies et de l’affaiblissement des États, dont les causes premières sont à chercher dans la crise des secteurs productifs traditionnels et l’ajustement néolibéral, le narcotrafic a également su jouer de l’opacité des circuits financiers internationaux pour étendre ses ramifications. 

Loin d’endiguer le phénomène, le modèle répressif imposé depuis quarante ans par les États-Unis l’a objectivement alimenté, l’interdiction décuplant le prix des drogues, l’attractivité de leur commerce et le pouvoir des trafiquants. Cette approche contre-productive, régulièrement subordonnée à d’autres objectifs de politique extérieure qui plus est fait aujourd’hui l’objet de remises en question par plusieurs gouvernements latino-américains, qui estiment que leurs sociétés paient un tribut disproportionné à la « guerre internationale aux drogues ».

Narcotrafic – la « guerre aux drogues » en question, ouvrage collectif coordonné par François Polet, aux Editions Syllepse, Paris, septembre 2013, 203 pages, 13 euros.

 

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Notes

[1] Lire le document : http://www.oas.org/consejo/fr/AG/CPREPGT43AG.asp

[2] Site officiel : http://bdoc.ofdt.fr/pmb/opac_css/index.php?lvl=publisher_see&id=70

[3] L’Initiative Merida est l’équivalent du Plan Colombie pour le Mexique. Il s’agit de la mise en place d’une "coopération" renforcée avec Washington, (présence officielle d’agents américains sur le territoire mexicain pour participer aux échanges de renseignements, entrainement et formation de l’armée mexicaine, de la police fédérale, financements pour des équipements - hélicoptères, armement, télécom ; etc.-)





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