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Commentaire n° 459, 15 octobre 2017

Le supposé « mystère » du gel des salaires

Par Immanuel Wallerstein  |  11 décembre 2017     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Dans la théorie économique néoclassique, le rapport entre salaires et emploi est simple. Quand la demande de main d’œuvre est faible, les salaires en pâtissent : les travailleurs se font concurrence pour décrocher un emploi. Quand la demande de main d’œuvre est forte, les salaires augmentent : les employeurs se font concurrence pour acheter une force de travail devenue rare. Cette alternance cyclique est censée préserver le bon fonctionnement de l’économie de marché par un mouvement permanent de réajustement à un équilibre mouvant.

Or ce processus cyclique a cessé d’opérer de cette façon, à la grande perplexité des experts et universitaires. Leurs explications sont multiples et variées, avec pour fil rouge, semble-t-il, l’idée qu’existerait un nouvel état normal de l’économie. Mais apparu pourquoi, et fonctionnant comment ? Le 8 octobre dernier, le New York Times titrait comme suit l’article central de son cahier économique du dimanche : « Abondance de travail, salaires trop bas : malgré un marché de l’emploi qui se tend dans les principales économies, la faiblesse du chômage n’entraîne aucune relance substantielle des salaires. »

L’explication qu’on nous propose repose sur un accroissement de l’intérim et des temps partiels, à quoi s’ajoute la robotisation. Il s’ensuit, nous dit-on, une moindre dépendance de l’employeur vis-à-vis des salariés à plein temps. Conséquence : des syndicats affaiblis et des travailleurs ayant plus de difficulté à s’opposer aux employeurs. Tout cela est évidemment vrai. Mais pourquoi maintenant et pas avant ?

Un autre argument relativement nouveau est celui du « travailleur qui disparaît ». Mais comment donc les travailleurs disparaissent-ils ? Que peut-on bien vouloir dire par là ? En fait, il semble que de plus en plus de gens abandonnent toute recherche d’emploi. Après avoir perdu, peut-être, leur dernier filet de sécurité, ou épuisé tout ce qu’ils avaient pu mettre de côté. Les voilà devenus SDF, ou toxicomanes, ou les deux. Mais en réalité ils n’ont pas « abandonné », au sens d’un choix assumé : ils ont été poussés dehors. Ce qui présente un double avantage pour le patronat : il n’a pas besoin d’investir (par l’impôt ou autrement) dans la protection sociale ; et cela instille dans l’esprit des travailleurs toujours en recherche d’emploi la peur d’être, à leur tour, poussés hors du marché du travail.

Ici encore, pourquoi maintenant et pas avant ? « Avant », peu importe précisément quand, c’était au temps du fonctionnement normal du système-monde moderne. Les capitalistes avaient besoin du bon déroulement de ces cycles pour une augmentation maximale de la plus-value à long terme. Mais supposons que les employeurs aient compris, cognitivement ou intuitivement, que le capitalisme est entré en crise structurelle et qu’il est moribond. Que vont-ils faire ?

S’ils n’ont plus à se préoccuper d’une demande intérieure qui permette de faire vivre le système, ils pourraient aussi bien décider d’engranger le maximum de gains tant que cela est possible. Ne visant plus que le très court terme, ils pourraient se contenter de rechercher les meilleurs rendements sur les marchés boursiers, sans aucun souci du lendemain. D’ailleurs, n’est-ce pas ce qui est en train d’arriver dans l’ensemble des pays les plus riches, et même dans quelques autres moins favorisés ?

Cela ne peut évidemment pas durer : c’est ce comportement qui engendre des fluctuations si marquées et un chaos si profond. Quelques capitalistes, assurément les plus avisés, préfèrent se concentrer sur le combat du moyen terme, qui décidera de la nature du futur système-monde (ou des futurs systèmes-monde) que nous allons construire. Ce que nous observons n’est pas un nouvel état normal de l’économie : nous sommes les témoins d’une réalité transitoire.

Que doivent donc en conclure ceux d’entre nous que préoccupe le sort des « travailleurs qui disparaissent » ? Il faut, à l’évidence, défendre les moindres protections dont ceux-ci disposent encore ; comme j’aime à le dire, travailler à atténuer les souffrances. Dans le même temps, nous devons aussi nous battre pour remporter le combat intellectuel, moral et politique du moyen terme. Seule une stratégie combinant combat de court terme et combat de moyen terme a une chance de préserver la possibilité de ce monde meilleur, bien réelle mais nullement certaine.

 

Traduction : Christophe Rendu

Illustration : Vasco Gargalo

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.





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