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Les BRICS : une fable de notre temps

Par Immanuel Wallerstein  |  27 février 2016     →    Version imprimable de cet article Imprimer

C’est une curieuse histoire que celle des BRICS. Elle trouve son point de départ en 2001, dans un article largement commenté de Jim O’Neill, alors président de la branche « gestion d’actifs » du géant de l’investissement Goldman Sachs, consacré à ce que l’on nomme aujourd’hui les « économies émergentes ». O’Neill mettait en exergue le cas de quatre pays – le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine – pesant tous d’un poids substantiel sur le marché mondial par la taille de leur population et l’étendue de leur territoire. Il leur donnait l’appellation de « BRIC » (BRICs, en anglais, où l’acronyme prend la marque du pluriel).

Les avoirs de ces pays, disait O’Neill, croissent à un rythme tel que leur total cumulé est appelé à dépasser celui des pays du G7, dont la liste a longtemps été celle des pays les plus riches du système-monde. Il ne disait pas précisément quand surviendrait ce rattrapage – en 2050 au plus tard –, mais la montée en puissance des BRIC lui semblait à peu près inéluctable. Compte tenu des fonctions qui étaient les siennes chez Goldman Sachs, sa démonstration visait d’abord à inciter les clients de la firme à réorienter une part significative de leurs investissements vers ces quatre pays tant que les prix d’actifs y restaient faibles.

La thèse fit florès, y compris dans les quatre pays concernés. Ils décidèrent d’endosser ce nom de « BRIC » et d’instaurer des rencontres annuelles à partir de 2009, avec pour objectif de donner à leur puissance économique naissante une dimension géopolitique. Leurs déclarations communes successives affirmaient la place du Sud vis-à-vis du Nord, et singulièrement des Etats-Unis, dans le système-monde. Les BRIC parlaient de remplacer le dollar en tant que monnaie de réserve par une nouvelle monnaie basée dans un pays du Sud. Ils imaginaient une banque de développement du Sud qui assumerait une bonne part des fonctions réservées jusqu’alors au Fonds monétaire international et à la Banque mondiale. Ils voulaient réorienter les flux commerciaux internationaux au profit des échanges Sud-Sud.

Les BRIC discutaient de tous ces projets mais, sans que l’on sache bien pourquoi, ne se décidaient jamais à les mettre en œuvre. Ce qui les préoccupait davantage, en ce début des années 2010, c’était d’engranger les fruits de la hausse des matières premières, grâce auxquels leurs Etats respectifs pouvaient augmenter substantiellement le revenu des classes moyennes et supérieures, et même revaloriser certaines allocations aux moins favorisés.

Les temps étaient propices, et pas seulement pour les BRIC. En 2009, l’Afrique du Sud sut les convaincre d’ajouter une cinquième lettre à leur acronyme : le S initial de South Africa. Le nouveau venu ne remplissait pas réellement les critères économiques définis par O’Neill mais, d’un point de vue géopolitique, le groupe pouvait ainsi se targuer de compter un membre africain.

A la même époque, plusieurs autres pays commençaient à afficher des indicateurs économiques comparables à ceux des BRICS. On vit éclore dans les médias le terme de « MINT » (pour : Mexique, Indonésie, Nigeria et Turquie). Toutefois, ce groupe lui aussi formé d’économies « émergentes » ne se dota jamais d’une organisation formelle. Un autre pays, la Corée du Sud, y aurait eu toute sa place, mais déjà membre du club des pays riches, l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), elle ne voyait aucune nécessité de rehausser son statut géopolitique.

Et puis, dans les années 2010, la puissance économique des BRICS connut un décrochage brutal. Non pas que les pays du G7 aient repris l’avantage en termes de croissance : c’est bien les performances des BRICS qui étaient en recul. Leur élan semblait brisé.

Que s’était-il donc passé ? Si l’on regarde un instant l’économie-monde de la première décennie du xxie siècle, on voit que l’expansion économique mondiale était alimentée en grande partie par la frénésie chinoise de construction et d’industrialisation à tout-va. Celle-ci entraînait une demande massive des matières premières les plus diverses, que la Chine se procurait tant auprès des BRICS que de pays tiers. Le boom chinois s’était construit sur les politiques de crédit hasardeuses et précaires des nombreuses banques régionales qui avaient vu le jour dans le pays, sur fond de corruption omniprésente. Quand le gouvernement chinois voulut assainir la situation, le taux de croissance chuta sensiblement, tout en restant à un niveau relativement élevé.

Par ailleurs, la volonté de prééminence géopolitique de la Chine vis-à-vis de ses voisins de l’Est et du Sud-Est asiatique est source d’une longue accumulation de tensions, considérée comme un aspect de la rivalité sino-américaine. Rivalité que les deux puissances s’efforcent de contenir dans certaines limites pour ne pas fermer la porte à un partenariat à plus long terme.

Les ajustements chinois ont eu des répercussions immédiates à l’étranger, et notamment chez les autres pays des BRICS, qui se sont révélés économiquement fragiles et donc politiquement vulnérables. L’effondrement mondial des prix du pétrole ajoutant à la crise, les BRICS ont vu, l’un après l’autre et sous des formes diverses, leur situation se dégrader.

La politique économique suivie jusqu’alors par le Brésil, alliant mesures macroéconomiques néolibérales et transferts sociaux de grande ampleur vers le tiers le plus pauvre de la population – avec le programme dit Fome Zero (Faim Zéro) –, ne fonctionne plus.

Les incessant jeux d’alliances qui règnent au Congrès ont pris une tournure chaotique, mettant en péril la stabilité politique du pays. Chacun des deux principaux camps cherche à obtenir la destitution du dirigeant adverse. Et l’image de celui qui fut l’artisan des politiques naguère fructueuses pour le Brésil, l’ancien président Luis Inácio Lula da Silva, dit Lula, est aujourd’hui sévèrement écornée.

Les dépenses militaires massives de la Russie, de même que ses politiques publiques de redistribution, sont fortement compromises par la chute des prix du gaz et du pétrole. Son activisme géopolitique en Ukraine et au Proche-Orient a suscité différents phénomènes de boycott qui grèvent lourdement le revenu national.

Les efforts de l’Inde pour rattraper non seulement l’Occident mais la Chine ont eu pour double conséquence des atteintes massives à l’environnement et une baisse des investissements de sa diaspora en Amérique du Nord et en Europe de l’Ouest. Le gouvernement actuel, dirigé par Narendra Modi, est bien en peine de tenir les promesses qui lui ont valu, il y a si peu de temps, un succès électoral éclatant.

En Afrique du Sud, la majorité écrasante que détenait l’ANC (Congrès national africain) a fini par refluer, sous l’effet du poids électoral croissant de la génération qui n’a pas connu la lutte contre l’apartheid. La politique sud-africaine tend au contraire à s’« ethniciser » de plus en plus, et l’ANC est même menacée par une montée du sentiment anti-Blancs chez les électeurs les plus jeunes, radicalement étrangers à l’histoire politique non raciale du mouvement. On doit aussi mentionner le malaise grandissant des voisins de l’Afrique du Sud devant ses ingérences dans leur politique intérieure.

Ah ! Comment sont tombés les héros... [1] Quant aux aspirations géopolitiques des BRICS, qui peut dire ce qu’il en reste ?

 

Traduction : Christophe Rendu

© Immanuel Wallerstein, distribué par Agence Global. Pour tous droits et autorisations, y compris de traduction et de mise en ligne sur des sites non commerciaux, contacter : rights@agenceglobal.com1.336.686.9002 ou 1.336.286.6606. Le téléchargement ou l’envoi électronique ou par courriel à des tiers sont autorisés pourvu que le texte reste intact et que la note relative au copyright soit conservée. Pour contacter l’auteur, écrire à : immanuel.wallerstein@yale.edu.

Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

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Notes

[1] Allusion biblique : élégie de David sur Saül et son fils Jonathan (II Samuel I, 17-27).





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