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Les carnets de François Houtart
(partie 1)

Par François Houtart  |  10 mai 2010     →    Version imprimable de cet article Imprimer

COLOMBIE (2-12 AVRIL 2010)

(Partie 1)

Invité par la commission inter-ecclésiale « Justice et Paix », j’arrive à Bogota le Vendredi saint dans l’après-midi. Cette commission fait le lien, à l’échelle nationale, entre la foi chrétienne et la défense des populations contre les injustices. Dans un pays où la violence est endémique, à cause de situations d’injustice profonde, le travail ne manque pas.

A deux reprises déjà je m’étais rendu avec eux, dans le cadre d’une commission éthique, à l’intérieur du pays, dans le Chocó, près de la frontière avec le Panama, et dans le Putumayo, près de la frontière avec l’Equateur, pour rencontrer et interroger des communautés paysannes, indigènes et noires, déplacées de leurs terres, souvent de manière brutale, soit par les militaires, soit par les paramilitaires au service des entreprises pétrolières, minières ou de l’agro-industrie (notamment pour la production des agro-carburants). Dans le pays, ce sont des centaines de personnes qui sont massacrées. Des centaines de milliers d’autres sont déplacées. La commission est formée d’une équipe de jeunes religieux et religieuses catholiques et de laïcs de diverses Eglises chrétiennes. Ils ont un courage remarquable, car ils sont régulièrement menacés de mort.

Je loge dans la famille de l’un des membres de la commission. J’ai été invité pour un séminaire de quatre jours, intitulé « Foi et politique », avec plus d’une centaine de membres des communautés locales du pays. Dès le Samedi saint, quelques contacts sont organisés au bureau de la commission pour la préparation du séminaire. Le dimanche, je célèbre la messe dans une paroisse de la ville, et le thème de l’homélie est : la résurrection comme symbole de la victoire de la vie sur la mort.

La violence au quotidien : les victimes de l’armée

Lundi de Pâques, le matin je rédige mon intervention pour le Sommet sur le changement climatique et les droits de la Terre-mère de Cochabamba (19-22 avril) où je vais traiter des tribunaux internationaux et des conditions de la création d’une Cour pénale internationale sur les dégâts infligés à la nature. Ensuite, déjeuner avec Lilia Solano, de « Justicia y vida » (Justice et vie), organisme de défense des droits de l’homme. Sont présents également un avocat travaillant dans ce domaine et deux femmes d’un des quartiers du sud de Bogota.

Il s’agit de Ciudad Bolivar (près d’un million d’habitants) où règne une pauvreté très grande et où la population provient en grande partie de déplacés des régions rurales. Toutes les deux ont eu des fils assassinés. En 2005, j’avais présidé un tribunal d’opinion sur les assassinats de jeunes dans cette partie de la ville (plus de six cent en trois ou quatre ans) et le verdict avait été la condamnation des paramilitaires, principaux acteurs de ces meurtres de jeunes refusant de se faire enrôler dans leurs rangs. Mais nous avions abouti à la conclusion que cela ne pouvait se passer sans la complicité de l’armée, des forces de l’ordre et même de certains milieux politiques.

Cette fois, les circonstances sont différentes. Les fils de ces deux femmes font partie de ce qu’on appelle les « falsos positivos », c’est à dire de faux guérilleros tués par l’armée. Le phénomène est apparu en 2002, à partir du moment où la guérilla a reflué vers les zones montagneuses, suite aux offensives militaires, et où le nombre de guérilleros éliminés par l’armée a également baissé. Or, il fallait « faire du chiffre », pour prouver l’efficacité de la politique militaire et satisfaire l’opinion. D’où l’idée de recruter frauduleusement des jeunes des milieux les plus pauvres (peu de risques de répercussions) et de les faire passer pour des membres des groupes armés.

Certains commandements militaires se servent ainsi d’intermédiaires, souvent des anciens militaires démobilisés, qui recrutent des jeunes sous prétexte de leur offrir un travail. Il n’est pas difficile de les convaincre, car la plupart n’ont pas d’emploi. Ils les emmènent ensuite dans un lieu où un camion militaire les conduit dans une région de province (dans ce cas, le département de Santander). Ils sont exécutés à leur arrivée, revêtus ensuite d’uniformes de la guérilla et présentés en public comme le résultat d’une opération de combat.

On estime qu’environ deux mille jeunes ont été ainsi tués depuis 2002. Plus d’un millier de cas sont aux mains de la justice. Les intermédiaires reçoivent entre 100 et 200 dollars par jeune, et les militaires un avancement ou une récompense militaire. Il ne s’agit donc plus seulement d’actions de paramilitaires, mais des forces armées elles-mêmes. La découverte de cette pratique a évidemment soulevé beaucoup d’inquiétudes dans le pays. Officiellement on réagit, mais cela est considéré comme une bavure dans la lutte contre le terrorisme.

Dans le cas de la première femme, son fils de 28 ans a répondu à l’offre de travail. Il n’est plus revenu à la maison. La curiosité d’un juge, ayant découvert que les guérilleros prétendument tués en combat provenaient tous du même endroit dans ce quartier pauvre de Bogota, a permis de découvrir la vérité. La maman a été prévenue qu’elle pouvait récupérer le corps de son fils dans la province de Santander. Elle a dû elle-même assumer les frais de transport du corps et, depuis bientôt deux ans, elle peine à rembourser l’emprunt qu’elle a dû contracter à cette fin. Le plus jeune frère, de 23 ans, face à cette situation, se révolta et insulta les militaires. Peu de temps après, il était lui-même assassiné dans son quartier. La maman, qui a encore quatre autres enfants, essaie d’obtenir de la justice qu’elle lui accorde une compensation financière.

L’autre femme avait un fils de 28 ans également, handicapé mental. C’était le résultat d’un accident de voiture, quand elle attendait sa naissance. Elle fut renversée et l’enfant qu’elle attendait en fut affecté. Il fut enlevé dans sa maison un jour de 2008 et subit le même sort que l’autre jeune, dans le même département de Santander.

Inutile de dire que cette rencontre fut émouvante. Les deux mères ont été fortement marquées par ces événements et cela se voit sur leur visage. L’avoca, qui fait partie d’un organisme de défense des droits de l’homme, expliqua comment il essayait de défendre ces cas, et il détailla les obstacles qu’il rencontrait dans cette tâche. Lui aussi était menacé. Vint nous rejoindre la présidente de la coordination des Mouvements de femmes de l’Amérique latine, chez qui j’avais été hébergé il y deux ans et qui est active dans la défense des femmes vivant de telles situations.

La sénatrice Piedad Cordoba

Le soir, rencontre avec la sénatrice Piedad Cordoba, qui, la semaine précédente, avait participé à la libération de deux soldats prisonniers des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Ce fut le résultat de nombreux et pénibles efforts, appuyés par les présidents Chavez, Correa et Lula et par l’Eglise catholique colombienne. L’hélicoptère avait été fourni par l’armée brésilienne. L’un des militaires était Pedro Moncayo, le fils du professeur Moncayo, que j’avais bien connu lors de sa campagne magnifique pour la libération de son fils. Il avait parcouru à pied la Colombie, puis une partie de l’Europe, avec une chaîne au cou. Nous nous étions rencontrés à Bogota, à Madrid et à Bruxelles. Il militait aussi pour un accord humanitaire entre les deux parties, pour échanger les prisonniers et libérer les séquestrés, ce qui l’opposait fortement au gouvernement Uribe.

Les FARC ont fait ce geste de manière unilatérale, sans compensation, pour marquer leur désir d’aller de l’avant dans ce sens. Le jeune Moncayo, qui a passé douze ans comme prisonnier, a remercié les présidents Chavez et Correa, ainsi quel’armée brésilienne et évidemment Piedad Cordoba, mais pas le président Uribe. En effet, ce dernier s’est toujours opposé à ce genre de libération, sauf dans le cas d’Ingrid Betancourt, après des années de pressions. Il est probable que la proximité des élections a joué en faveur d’une issue heureuse pour les deux militaires. Les FARC ont cependant fait savoir que de prochaines libérations seraient liées à une réciprocité de la part du gouvernement qui détient de nombreux prisonniers de la guérilla, dont plusieurs sont détenus aux Etats-Unis.

Les FARC

Il est difficile, de l’extérieur, de comprendre la situation. Que sont les FARC ? Le mouvement de résistance armée a commencé au début des années soixante, au départ de paysans expulsés de leurs terres par des propriétaires terriens dans le département de Tolima, non loin de Bogota. Il s’est étendu à l’ensemble du territoire, lié politiquement au Parti communiste colombien. En même temps, naissait un autre mouvement, l’Armée de libération nationale (ELN) d’inspiration plus guévariste et ayant aussi des bases paysannes, mais indépendant du Parti communiste considéré par eux comme trop lié au modèle soviétique.

C’est à ce mouvement que Camilo Torres se joignit en 1965, quand le mouvement d’Union populaire qu’il avait fondé fut considéré comme dangereux par la classe politique au pouvoir, et que sa tête avait été mise à prix. J’avais à cette époque essayé de le persuader de prendre une distance vis-à-vis de la réalité colombienne et obtenu une bourse pour qu’il puisse venir faire son doctorat à Louvain, mais il avait refusé, disant que cela serait trahir tous ceux qui lui avaient fait confiance.

Avec le temps les deux mouvements se renforcèrent, surtout les FARC. Il y eut des affrontements fréquents entre eux, mais surtout avec les gouvernements successifs qui n’acceptèrent jamais de réaliser une réelle réforme agraire et qui s’engagèrent dans des politiques néolibérales. Ces dernières, encouragées par les organismes financiers internationaux, rendirent de plus en plus précaire la situation des populations paysannes. A cela s’ajouta le développement du narcotrafic, dominé par les cartels de Medellin et de Cali (en confrontation sanglante), une fois de plus au détriment des couches paysannes. Se développèrent aussi l’extension de la monoculture (banane, canne à sucre, palme), les exploitations pétrolières, l’extraction minière, avec la nécessité de contrôle de territoires entiers, dont les populations étaient déplacées de grè ou de force (plus de quatre millions de déplacés intérieurs, plus de trois millions passés au Venezuela et deux millions en Equateur).

Le monde paysan était de plus en plus bouleversé, les communautés indiennes et celles d’ascendance africaine fortement affectées dans leur mode de vie. Les paramilitaires, formés par les groupes d’intérêt économique pour se protéger des réactions populaires, devinrent bientôt un Etat dans l’Etat, collaborant avec l’armée pour les sales besognes, au service des barons du narcotrafic et des entreprises multinationales cherchant à développer leurs activités dans le pays. Des milliers de paysans furent massacrés. Beaucoup furent aussi les victimes des affrontements entre la guérilla et l’armée. Bref, la violence, une fois de plus, s’installait comme une manière de vivre et surtout de reproduire la société comme un système de privilèges pour une minorité.

Que devinrent les FARC au cours de ces années ? Le mouvement s’institutionnalisa dans sa situation d’insurrection essentiellement rurale. N’obtenant guère de résultats politiques, harcelé par l’armée, il recourut au narcotrafic et aux enlèvements pour armer ses recrues, ce qui éroda sérieusement sa crédibilité et ses fondements politiques et moraux. Cela contribua ainsi au renforcement des bases idéologiques de la politique gouvernementale et au soutien extérieur à cette dernière.

Les otages étaient une monnaie d’échange pour ses propres prisonniers ou un moyen de monnayer des libérations. Par ailleurs, les militaires capturés étaient considérés comme des prisonniers de guerre et non comme des otages, tels que les présentait le gouvernement. L’isolement, joint à l’origine paysanne du mouvement, contribua au développement d’un discours dogmatique et parfois hors du réel.

La politique du président Alvaro Uribe

La politique du président Alvaro Uribe fut de régler le problème par la voie militaire, excluant toute négociation. Il réussit à repousser les guérillas dans les zones montagneuses, à rétablir une sécurité relative dans les régions rurales, par une militarisation à outrance, et à sécuriser les villes. Le nombre de victimes des violences diminua, mais le problème de fond restait non résolu. Il fut aidé dans sa tâche par les Etats-Unis, grâce au Plan Colombie et ensuite le Plan patriotique.

Le pays devint la puissance militaire la plus importante du continent, au point d’inquiéter sérieusement ses voisins. En même temps, le gouvernement entreprit de régler le problème des paramilitaires, en les intégrant dans la société. Quelques uns d’entre eux, auteurs de crimes publiquement connus, surtout ceux liés au cartel de Cali, adversaires du cartel de Medellin - avec lequel le président Uribe et ses partisans avaient des liens privilégiés - furent jugés en fonction de la loi Justice et Paix, mais condamnés à des peines relativement légères. D’autres furent extradés aux Etats-Unis pour narcotrafic.
Pendant que de nombreux paramilitaires étaient ainsi réintégrés, prenant une place parfois prépondérante dans les organes politiques du pays, de nouveaux groupes voyaient le jour, plus violents que jamais, tels que les « Aguilas negras » ( Aigles noirs), aujourd’hui omniprésents et dont je reçus moi-même une menace de mort écrite, suite à la session du Tribunal sur les disparus (plus de trente mille dans le pays). La vie politique est gangrenée par ce problème. Plus de quarante parlementaires du parti du président Uribe sont en prison pour liens avec les paramilitaires et remplacés au Sénat et au Parlement par leurs substituts. Une partie de la justice est en conflit avec le président, surtout la Cour constitutionnelle, qui ne lui permit pas de changer la Constitution pour se représenter une troisième fois. C’est en grande partie une lutte de pouvoir au sein des élites.

Les paramilitaires

Un certain nombre de chefs paramilitaires en prison aux Etats-Unis ont décidé de parler. A deux reprises, Piedad Cordoba les a rencontrés. Ils ont expliqué en détail leurs liens avec le pouvoir politique, jusqu’à la présidence, l’utilisation des revenus du narcotrafic pour financer les campagnes électorales, les assassinats de leaders politiques, syndicaux et d’autres mouvements sociaux, parfois à la demande expresse du pouvoir.

En septembre 2009, quand j’étais à New-York [1] pour la session de l’Assemblée générale des Nations unies, une réunion fut organisée, au siège de l’ONU, avec Piedad, Miguel D’Escoto, le président l’Assemblée générale, Ramsey Clark, ancien ministre de la justice du président Clinton, Michael Kennedy, avocat à Washington, et plusieurs autres personnes, pour constituer une commission internationale susceptible de recevoir les aveux des chefs paramilitaires emprisonnés aux Etats-Unis. La tâche est devenue plus difficile, car ils ont été dispersés dans des prisons aux quatre coins du pays, mais surtout à cause des représailles dont leurs familles et anciens collaborateurs font l’objet. Des dizaines d’assassinats en ont déjà été le prix.

Notes

[1] J’étais alors représentant du Président de l’Assemblée générale des Nations unies auprès de la Commission de l’ONU pour la réforme du système financier et monétaire.





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