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Les conséquences du déclin américain

Par Immanuel Wallerstein  |  10 décembre 2013     →    Version imprimable de cet article Imprimer

J’ai longtemps soutenu que le déclin des États-Unis en tant que puissance hégémonique avait commencé aux alentours de 1970, et que ce processus lent s’était accéléré sous la présidence de George W. Bush. Mes premiers écrits sur le sujet remontent à 1980 ou à peu près. A l’époque, cette thèse était jugée absurde dans tous les camps politiques. Dans les années 1990, on croyait que les États-Unis avaient atteint le faîte de la domination unipolaire, et ce, encore une fois, quelle que soit son appartenance politique.

Toutefois, après l’éclatement de la bulle financière en 2008, l’opinion des responsables politiques, des experts et du public en général a évolué. Aujourd’hui, la plupart des gens (mais pas tout le monde) reconnaît qu’il y a un bien un déclin, ne serait-ce que relatif, du pouvoir, du prestige et de l’influence des États-Unis. A l’intérieur du pays, on accepte l’idée avec beaucoup de réticence. Les dirigeants politiques et les experts rivalisent d’idées sur la façon d’enrayer ce déclin. Je pense pour ma part qu’il est irréversible.

La vraie question est en réalité la suivante : quelles sont les conséquences du déclin américain ? Il y a d’abord un affaiblissement manifeste de la capacité des États-Unis à maîtriser la situation mondiale, ainsi qu’une perte de confiance de leurs alliés autrefois les plus proches en leur comportement. Le mois dernier, grâce aux informations révélées par Edward Snowden, l’on a appris que l’agence de sécurité nationale américaine (la NSA) avait directement espionné les plus hauts dirigeants – entre autres – de l’Allemagne, de la France, du Mexique et du Brésil (ainsi, bien sûr, qu’un très grand nombre de citoyens de ces pays).

L’on peut être sûr que les États-Unis faisaient déjà la même chose en 1950. La différence est que, à l’époque, aucun de ces pays n’auraient osé exprimer sa colère en public et exigé des États-Unis qu’ils mettent fin à leurs activités. S’ils peuvent le faire aujourd’hui, c’est que les États-Unis ont davantage besoin d’eux que l’inverse. Leurs dirigeants actuels savent que les États-Unis n’ont d’autre choix que de promettre, comme vient de le faire le président Obama, de cesser leurs pratiques d’espionnage (même s’ils n’en ont aucunement l’intention). Ils savent également très bien que tordre ainsi le nez aux États-Unis, loin d’affaiblir leur position politique intérieure, la renforcera.

Quand il arrive aux médias américains de s’intéresser au déclin du pays, l’attention se porte surtout sur la Chine, vue comme le possible hégémon de substitution. Mais on passe là aussi à côté de l’essentiel. Certes, la Chine est sans aucun doute un pays dont la force géopolitique s’accroît. Mais accéder au statut de puissance hégémonique demande du temps et beaucoup d’efforts. Un demi-siècle au moins est généralement nécessaire pour qu’un pays puisse être en position d’exercer un pouvoir hégémonique. C’est une longue période, durant laquelle beaucoup de choses peuvent arriver.

Dans l’immédiat, aucun successeur ne peut prétendre occuper la place des États-Unis. Ce qui se produit quand l’affaiblissement de la puissance autrefois hégémonique se révèle pleinement aux autres pays, c’est que l’ordre relatif du système-monde laisse la place à une lutte confuse entre plusieurs pôles de puissance, dans laquelle personne ne maîtrise la situation. Les États-Unis restent certes un géant, mais un géant aux pieds d’argile. Ils disposent encore, pour le moment, de l’armée la plus puissante, mais ils s’avèrent incapables d’en faire bon usage. Ils ont voulu réduire leurs risques militaires en privilégiant la guerre des drones – une stratégie que l’ancien secrétaire à la défense Robert Gates a récemment jugée totalement irréaliste. Comme il l’a rappelé, les guerres se gagnent avant tout au sol. Parallèlement, le président américain est sous très forte pression de ses pairs et de l’opinion publique pour ne pas envoyer de nouvelles troupes sur le terrain.

Les situations de confusion géopolitique génèrent une très grande anxiété chez tous les acteurs et peuvent donner à la folie destructive l’occasion de se déchaîner. Les États-Unis, par exemple, sont sans doute incapables aujourd’hui de gagner une guerre, mais ils peuvent encore par leur imprudence s’infliger et infliger aux autres d’immenses dégâts. Toutes leurs initiatives au Moyen-Orient tournent à l’échec. Plus aucun des acteurs importants de la région (et je dis bien aucun) ne leur emboîtent le pas. Le constat vaut pour l’Egypte, Israël, la Turquie, la Syrie, l’Arabie saoudite, l’Iraq, l’Iran et le Pakistan (sans même parler de la Russie et de la Chine). Les dilemmes stratégiques que cette situation pose aux États-Unis ont été rapportés en grand détail dans le New York Times. Les débats au sein de l’administration Obama ont débouché sur un compromis très ambigu, où le président est apparu hésitant et incapable d’imposer ses vues.

En définitive, il n’y a que deux événements dont on est à peu près sûr qu’ils vont se produire dans la prochaine décennie. Le premier est la fin du dollar comme principale monnaie d’échange et de réserve. Quand cet événement aura lieu, les États-Unis auront bien du mal à défendre le montant de leur budget et à financer leur économie. Le second est la baisse, probablement importante, du niveau vie relatif des citoyens américains et des résidents du pays. Les conséquences politiques qui ont résulteront, bien que difficiles à prévoir précisément, seront loin d’êtres minimes.

Immanuel Wallerstein

 

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.





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