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Commentaire n°455, 15 août 2017

Les dilemmes de la gauche radicale

Par Immanuel Wallerstein  |  13 septembre 2017     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Dans ce que j’appelle le monde pan-européen (Amérique du Nord, Europe de l’Ouest, du Nord et du Sud, et Australasie), le choix électoral qui s’est généralement offert à nous au cours du dernier siècle ou presque s’est joué entre deux partis centristes : centre droit contre centre-gauche. Il y a eu d’autres partis plus à gauche et plus à droite, mais ils étaient essentiellement marginaux.

Au cours de la dernière décennie, toutefois, ces partis qualifiés d’extrémistes ont gagné du terrain. Que ce soit la gauche radicale ou la droite radicale, elles ont émergé comme des forces de poids dans un grand nombre de pays. Il leur a fallu soit remplacer le parti centriste, soit en prendre la suite.

La première réussite spectaculaire de la gauche radicale a été la capacité de la gauche radicale grecque, Syriza, à remplacer le parti de centre gauche, le Pasok (Parti socialiste grec) – qui de fait a totalement disparu – et à prendre le pouvoir en Grèce. Les commentateurs parlent aujourd’hui de « pasokisation » pour décrire cet état de fait [1].

Syriza est arrivé au pouvoir mais s’est avéré incapable d’appliquer le programme qu’il avait promis de mettre en œuvre. Pour beaucoup, Syriza a donc constitué une grande déception. Les plus mécontents ont développé l’idée que l’erreur avait été de choisir la voie électorale. Selon eux, le pouvoir devait se prendre dans la rue : alors cela aurait eu un sens.

Nous avons vu, depuis, d’autres cas d’une gauche radicale émergente. En Grande-Bretagne, le dirigeant de la gauche radicale, Jeremy Corbyn, est devenu le chef du Parti travailliste en gagnant le soutien de nouveaux membres qui ont adhéré au parti pour voter lors de la primaire [2]. Aux Etats-Unis, Bernie Sanders a défié la candidate de l’Establishment, Hillary Clinton, et a recueilli un soutien d’un niveau étonnamment élevé. En France, le parti du candidat de la gauche radicale, Jean-Luc Mélenchon, a aussi réalisé un score qui a créé la surprise en obtenant plus de voix que le parti de la gauche conventionnelle, le Parti socialiste.

Aujourd’hui, dans tous ces pays, se développe un débat interne parmi les militants de la gauche radicale sur la stratégie à adopter dans le futur. Faut-il chercher à gagner le pouvoir par les urnes ou faut-il essayer de contrôler la rue ? Le dilemme est qu’aucune de ces deux voies ne marche vraiment. Lorsque la gauche radicale conquiert le pouvoir d’État, elle s’aperçoit qu’elle doit faire d’innombrables « compromis » par rapport à son programme si elle veut rester au pouvoir. Si elle ne cherche que le pouvoir de la rue, elle s’aperçoit qu’elle ne peut réaliser les changements qu’elle veut mettre en œuvre sans disposer du pouvoir d’État, et qu’elle peut être tenue en échec par l’appareil d’État qui utilise le pouvoir d’État.

Faut-il alors abandonner tout espoir de pouvoir mettre en œuvre un programme de gauche radical aujourd’hui ? Pas du tout ! Nous sommes en plein dans une époque de transition entre un système capitaliste mourant et un nouveau système qui reste encore à définir. Les efforts faits aujourd’hui par la gauche radicale influencent la manière dont se définira ce système dans le moyen terme. Le débat stratégique est essentiellement un débat sur le court terme. Ce que nous faisons à court terme affecte le moyen terme même si les changements restent minimes à court terme.

La conduite la plus judicieuse en matière de tactique à court terme, c’est probablement d’utiliser les deux options, la voie électorale et celle de la rue, même si aucune des deux n’est payante à court terme. Il faut penser au court terme comme à un tremplin pour le moyen terme. Cela marcherait si nous comprenions la distinction entre ces deux temps et étions donc encouragés plutôt que découragés par ce que nous avons réalisé à court terme. Pouvons-nous faire cela ? Oui, nous le pouvons. Mais le ferons-nous ? Nous verrons bien.

 

Traduction et notes  : Mireille Azzoug

© Immanuel Wallerstein, distribué par Agence Global. Pour tous droits et autorisations, y compris de traduction et de mise en ligne sur des sites non commerciaux, contacter : rights@agenceglobal.com1.336.686.9002 ou 1.336.286.6606. Le téléchargement ou l’envoi électronique ou par courriel à des tiers sont autorisés pourvu que le texte reste intact et que la note relative au copyright soit conservée. Pour contacter l’auteur, écrire à : immanuel.wallerstein@yale.edu.

Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

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Notes

[1] NDT : Ce terme est utilisé par les commentateurs politiques pour faire référence au recul ou à la désagrégation de certains partis socialistes : notamment le PSOE en Espagne qui a subi une défaite électorale en 2016, le PS en France qui a connu le même sort lors des élections présidentielles de 2017…

[2] Élu à la tête du Parti travailliste en septembre 2015 avec 59,5 % des suffrages, Jeremy Corbin, qui représente la gauche radicale au sein du Labour, avait contre lui la majorité de l’appareil du parti après le référendum favorable au Brexit : 172 des 230 députés travaillistes ont même voté la motion de défiance à son encontre, l’accusant notamment de n’avoir pas suffisamment défendu le maintien du Royaume-Uni au sein de l’UE, ce qui l’a conduit à remettre son mandat en jeu. Eurosceptique et opposant aux politiques d’austérité, Jeremy Corbin a nettement orienté à gauche le programme du parti : réduction des inégalités, augmentation du salaire minimum, actuellement de 7,50 livres (8,8 euros), à 10 livres l’heure (11,8 euros), suppression de frais de scolarité pour l’enseignement supérieur, cantine gratuite dans le primaire, augmentation des investissements dans l’infrastructure, nationalisation des chemins de fer, de la poste et de l’énergie… Cette politique, en nette rupture avec l’héritage libéral de Tony Blair, lui vaut le soutien d’une majorité des militants et des syndicats, qui souhaitent voir le parti travailliste renouer avec une vraie politique de gauche. Le 24 septembre 2016, il était triomphalement réélu à la tête du parti avec 61,8% de voix, et lors des législatives anticipées en juin dernier (2017), la campagne qu’il a menée a permis au Parti travailliste de regagner 29 sièges, privant ainsi la première ministre conservatrice Theresa May de la majorité absolue au Parlement.





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