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Les modèles des gauches latino-américains sont-ils en difficulté ?

Par Christophe Ventura  |  19 mars 2015     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Un million et demi de personnes ont manifesté dimanche 15 mars dans tout le Brésil pour réclamer la destitution de la Présidente Dilma Rousseff, trois mois à peine après le début de son deuxième mandat. Comment expliquer cette situation ?

Cela révèle une situation compliquée pour le gouvernement brésilien et pour Dilma Rousseff mais cela indique aussi l’existence d’une forme de radicalisation de son opposition dont certains éléments minoritaires tentent de capter le mécontentement qui s’exprime actuellement, notamment contre les gâchis financiers et les scandales de corruption, dans l’optique d’animer une campagne visant à obtenir la destitution (« impeachment ») de la présidente. Dans ce type de mobilisations, la rue n’est jamais neutre. Elle est l’objet d’une bataille politique entre les acteurs de droite et de gauche. L’arrière plan de cette situation est préoccupant. Le Brésil s’enfonce dans une crise économique dont il n’arrive pas à sortir pour l’instant. Cela se matérialise par l’installation d’une quasi récession, un affaissement de la monnaie nationale – le real – face au dollar, une augmentation de l’inflation (près de 8 %) et des déficits publics. Dans ces conditions, le gouvernement de Dilma Rousseff a donc beaucoup plus de mal qu’auparavant pour développer ses politiques, en particulier celles visant la lutte contre la pauvreté et les inégalités sociales, politiques qui sont la marque de fabrique des gouvernements de Dilma Rousseff et de Luiz Inácio Lula da Silva depuis le début des années 2000.

Par ailleurs, la réponse du gouvernement face à cette crise économique, qui s’explique en partie par les effets de la crise mondiale de 2008 sur l’économie brésilienne et latino-américaine en général, mécontente une bonne partie de ses soutiens, notamment à gauche. En choisissant des réponses qui empruntent au catalogue de la rigueur budgétaire et de l’austérité, Dilma Rousseff s’aliène des secteurs dont elle aurait bien besoin aujourd’hui sur le plan politique.

Pour sa part, l’opposition, bien que toujours minoritaire dans la société brésilienne, s’est renforcée ces dernières années et lance aujourd’hui, à la faveur de cette crise économique, mais aussi des déboires de la société Petrobras, son offensive. Les opposants au pouvoir brésilien cherchent à obtenir par la voie de l’ « impeachment » ce qu’ils n’ont pas pu obtenir par la voie électorale. La situation apparait très crispée. Il faut voir au-delà du rassemblement qui a eu lieu à Sao Paulo – à la fois poumon économique et financier, et poumon de l’opposition brésilienne – en regardant ce qu’il s’est passé ailleurs dans le pays. Cette manifestation fait suite à celle qui a eu lieu deux jours avant en soutien à Dilma Rousseff et qui a réuni moins de monde. Cela sonne comme un avertissement pour le Brésil, mais également pour tous les gouvernements progressistes du continent, et leur rappelle que leur avenir se joue en premier lieu dans la résolution des problèmes économiques. L’accentuation de la crise économique et financière aiguise au sein des opinions publiques le rejet des gâchis et des systèmes de corruption financiers. Dilma Rousseff, par la voie de son ministre de la justice José Eduardo Cardozo, promet des mesures anti-corruption, notamment au sein de l’Etat, dans les prochains jours.

Plus globalement, les quinze dernières années ont été très porteuses économiquement pour la région, avec notamment une explosion du volume d’exportations de matières premières sur la période. C’est un cycle contraire qui se met aujourd’hui en place (ralentissement de la demande mondiale et baisse des cours de plusieurs matières premières) provoquant des difficultés nouvelles.

 

Les parlementaires vénézuéliens viennent d’accorder au président Nicolas Maduro des pouvoirs spéciaux pour défendre le Venezuela contre l’ingérence des États-Unis. Au vu d’une côte de popularité en baisse et d’une situation économique très compliquée, Nicolas Maduro ne prend-il pas cette situation comme prétexte pour jouer sur le ressort patriotique des électeurs ?

Il est certain que la décision de Barack Obama de mettre en œuvre des sanctions vis-à-vis de sept responsables vénézuéliens se révèle être une faute politique à double titre. Premièrement, elle apparait totalement disproportionnée et peu crédible dans la mesure où les États-Unis accusent le Venezuela d’être une menace pour la sécurité nationale américaine nécessitant, selon les termes du décret Obama, le déclenchement de « l’urgence nationale » pour faire face au Venezuela. Cette attitude n’a convaincu personne, provoquant même un mouvement de solidarité de tous les gouvernements latino-américains, à commencer par celui de Cuba, actuellement en pleine négociation avec Washington.

L’Union des nations sud-américaines (Unasur), regroupant les douze pays d’Amérique du sud, a également unanimement rejeté le décret Obama et demandé, par voie de communiqué officiel, son abrogation immédiate. Le symbole est fort pour cette Union de pays représentant une diversité politique importante composée de gouvernements progressistes mais aussi de gouvernements traditionnellement alliés à Washington, comme la Colombie et dans une moindre mesure le Chili et le Pérou. C’est donc un échec pour Barack Obama – à quelques semaines de la tenue du VIIème Sommet des Amériques de Panama (10-11 avril) qu’il voulait transformer en « Sommet du renouveau » entre les États-Unis et l’Amérique latine – avec pour seule conclusion, de la part des opinions publiques latino-américaines, un sentiment de solidarité et de rejet de l’ingérence des États-Unis dans les affaires politiques intérieures d’un pays. C’est ce sentiment qui prédomine aujourd’hui, et Maduro l’a parfaitement saisi en tant que dirigeant politique. Ce genre d’attitude n’est désormais plus permis et accepté par les dirigeants latino-américains et les populations. D’ailleurs, même l’opposition à Nicolas Maduro rassemblée au sein de la Table de l’unité démocratique (MUD) a pris ses distances avec Barack Obama. Elle a rejeté l’accusation selon laquelle le Venezuela constituerait une « menace » pour les États-Unis ou pour tout autre pays.

Nicolas Maduro a saisi cette séquence pour renforcer sa position : le parlement vénézuélien vient de lui donner la possibilité de gouverner par ordonnances, pour une durée de six mois. Maduro va pouvoir prendre des dispositions dans un périmètre constitué par les questions de justice, de sécurité intérieure, d’intégrité territoriale.

Il s’agit pour le président vénézuélien de montrer qu’il peut répondre de manière symétrique à Barack Obama – celui-ci s’octroyant des pouvoirs spéciaux par décret pour légiférer sur le Venezuela. Il ne faut pas perdre de vue que nous sommes dans une séquence où Caracas et Washington construisent un rapport de force diplomatique depuis plusieurs mois. C’est un nouvel épisode.

 

Plus globalement, peut-on parler de difficultés du modèle des gauches latino-américaines ?

C’est la question qui se pose en effet aujourd’hui. Les gouvernements latino-américains ont été élus sur des programmes très ambitieux en termes de lutte contre la pauvreté et les inégalités sociales. Ces politiques nécessitent des investissements publics très importants, rendus plus difficiles par le renversement du cycle économique. Ce renversement économique se traduit pour eux par un ralentissement de leurs économies en termes d’exportations de matières premières dont ils sont très largement dépendants. C’est notamment le cas du Venezuela dont la richesse économique dépend des hydrocarbures qui assurent 50% du budget de l’État et 95% de ses entrées de devises. Le Brésil, quant à lui, a en quinze ans significativement augmenté la part de ses exportations de matières premières dans le total de ses exportations. Ce cycle économique morose, conséquence de la crise de 2008, du ralentissement de la demande mondiale et de la baisse des cours des matières premières, affecte directement les économies latino-américaines dont le modèle de développement reste aujourd’hui trop dépendant des exportations de matières premières sur les marchés internationaux. Cette question est conjoncturelle puisqu’elle pose des problèmes concrets aux gouvernements ayant moins de ressources pour financer leurs politiques publiques, mais elle est également structurelle car elle remet en question le modèle de développement économique de cette région.

Aujourd’hui, ces gouvernements sont donc affaiblis sur le plan politique en interne. Ce sont sur ces difficultés que surfent leurs opposants politiques qui, par ailleurs, n’arrivent néanmoins toujours pas à les vaincre sur le plan électoral et cela depuis plus de quinze ans. Les pressions politiques se matérialisent sous différentes formes, comme des manifestations plus ou moins pacifiques qui peuvent parfois aboutir à une radicalisation de l’opposition. Cette radicalisation des droites est aussi une question qui se pose dans les sociétés latino-américaines.

 

Entretien réalisé par l’IRIS : www.iris-france.org/les-modeles-des-gauches-latino-americains-sont-ils-en-difficulte

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