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La social-démocratie dans tous ses états

Les partis du centre gauche et la grande crise économique

Par Fabien Escalona  |  19 novembre 2014     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Dans plusieurs pays sévèrement frappés par la crise et ayant fait l’objet, dans le but d’éviter le défaut de paiement, d’une « aide » de l’Union européenne (UE), les champs politiques nationaux sont en recomposition brutale, et ceci aux dépens des partis sociaux-démocrates traditionnels. Trois exemples sont évoqués ci-dessous, puis remis dans le contexte plus général des réponses du centre-gauche européen à la crise systémique de 2008.

Trois partis menacés

La situation la plus critique est celle du Parti socialiste grec (Pasok), victime sinon d’une « crise organique  », en tout cas d’une « crise d’autorité  » au sens gramscien du terme, c’est-à-dire un moment de la démocratie libérale où les partis traditionnels deviennent « anachroniques  » aux yeux mêmes de leurs soutiens habituels [1]. Le Pasok, après s’être fait damer le pion dans son camp par la gauche radicale de Syriza, oscille péniblement entre 5 et 7% des intentions de vote dans les sondages. Or, une élection pourrait intervenir bientôt, en raison de la difficulté à trouver une majorité parlementaire qualifiée pour l’élection du président. Il est difficile d’imaginer le Pasok recouvrir son statut de grande alternative partisane, acquis et conservé pendant plus de trente ans et perdu en moins de trois années. Passé sous le seuil de crédibilité, il n’est même pas assuré de pouvoir conserver une fonction de « pivot » dans les configurations d’alliances gouvernementales [2].

En Espagne, c’est une force plus directement issue du mouvement social (Podemos) qui fait trembler le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) en rattrapant (voire dépassant !) son niveau dans les enquêtes d’opinion, après une percée impressionnante dans les urnes aux dernières élections européennes. Selon les données qui commencent à être rassemblées, ce nouveau parti attire de plus en plus de citoyens positionnés à gauche et souvent électeurs du PSOE, en particulier parmi les plus jeunes et les plus éduqués. Si cette ascension devait se concrétiser aux niveaux annoncés par les sondages, l’ère du bipartisme serait définitivement enterrée.

En Irlande, les travaillistes paient cher leur participation au pouvoir avec le Fine Gael (centre), se retrouvant associés à des mesures d’austérité contraires à leur programme. Le résultat est que le Labour est le membre de la coalition gouvernementale qui a le plus souffert des sanctions infligées par le corps électoral à l’occasion des scrutins européen et local. Ce parti est lui aussi menacé de perdre le statut qu’il détenait dans le système partisan. Il y occupait traditionnellement la troisième place, devenant même la seconde force du pays en 2011. Sous la barre des 10% d’intentions de vote (c’est-à-dire en-dessous de son étiage standard des années 1990-2000), le Labour est dépassé de loin par les nationalistes du Sinn Fein. Ceux-ci ont intégré à leur plate-forme des mesures de gauche qui en font le réceptacle des citoyens épuisés par l’austérité, au point d’apparaître comme une possible force d’alternance.

Les développements les plus récents de ces situations évolutives n’ont pas pu être analysés dans l’ouvrage que je viens de diriger avec David Bailey, Jean-Michel De Waele et Mathieu Vieira : European Social Democracy during the global economic crisis [3] (en français : La social-démocratie européenne à l’épreuve de la crise économique globale). Il n’en est pas moins la première tentative universitaire de dresser un bilan global des réponses apportées par les sociaux-démocrates à la crise systémique ouverte en 2008. Ce travail, achevé en 2013, s’appuie sur des études de cas nationales et propose des réflexions qui concernent l’ensemble de l’UE. Il a rassemblé une quinzaine de contributeurs.

La situation générale en Europe de l’Ouest

Le livre permet notamment de replacer dans un contexte plus large les débats qui ont lieu en France à propos de la politique économique de François Hollande. Un chapitre est bien sûr consacré à en détailler les contours et les ressorts. Christophe Bouillaud en a récemment proposé une version actualisée en français. Le titre de sa conclusion, « What it means to govern under European rule » (« Ce que gouverner dans le cadre des règles européennes veut dire »), indique cependant bien que les positions et les résultats des sociaux-démocrates ne peuvent se juger uniquement à l’aune des situations intérieures des pays.

Il faut bien sûr les prendre en compte, comme en témoignent les six études de cas que nous avons rassemblées. Parmi les trois exemples cités ci-dessus, l’Espagne et la Grèce font ainsi l’objet de chapitres spécifiques de Paul Kennedy et Dimitri Sotiropoulos. Tous deux traitent de pays dits « périphériques » de l’eurozone, dans lesquels les gouvernements qui furent parmi les premiers à mettre en place des plans d’austérité en Europe étaient dirigés, « hasard » de la conjoncture, par des socialistes. Si ces deux gouvernements mirent trop de temps à réagir face à la dégradation de leur situation, celui du Pasok eut en outre le malheur d’imposer des sacrifices sociaux sévères sans réellement mettre un terme à une évasion fiscale massive. Sa descente aux enfers électorale fut d’autant plus brutale que ses « clientèles » figuraient parmi les principales victimes de l’austérité.

Pour en revenir à la France, l’austérité modérée pratiquée sous Nicolas Sarkozy, l’absence de mouvement social d’ampleur après celui organisé contre la réforme des retraites en 2010 et la bipolarisation du système partisan aident à comprendre comment les électeurs insatisfaits se sont contentés de l’offre du Parti socialiste (PS), qui avait pourtant fait la preuve de son respect de l’orthodoxie économique. Sa sociologie et sa rénovation en trompe-l’œil ont contribué à ce que cette voie soit à nouveau suivie, mais cette fois-ci dans un contexte beaucoup plus dur que celui de 1997, lorsqu’il constituait le cœur de la « gauche plurielle » au pouvoir.

Outres les spécificités des cas britannique (Philippe Marlière) et suédois (Jenny Andersson), l’ouvrage offre aussi une explication du paradoxe dans lequel se trouve le Parti social-démocrate (SPD) allemand, dont la participation au pouvoir devait théoriquement renforcer le PS français dans sa quête de relance par l’UE. Alors que le projet social-démocrate reste populaire, Ingo Schmidt montre que le parti lui-même n’est plus un de ses agents. Le SPD est en effet comptable des réformes Schröder, qui non seulement lui ont aliéné une fraction importante de ses soutiens populaires, mais ont encore renforcé le consensus national autour d’un modèle exportateur non coopératif, dont les conservateurs s’attribuent aujourd’hui les succès. Le SPD en est d’autant plus prisonnier que les classes moyennes, méfiantes envers une expansion de l’Etat social (Welfare) à leurs dépens, le sont aussi d’une hypothétique plus grande solidarité européenne.

On touche là à un paradoxe de plus grande échelle mis en évidence dans l’ouvrage, notamment par les politistes Michael Holmes, Simon Lightfoot et Gerassimos Moschonas. Alors que la définition du programme européen anti-crise des sociaux-démocrates a été l’occasion d’un saut qualitatif en termes de coordination et de précision des idées avancées (dans le sens d’un « euro-keynésianisme vert »), sa réalisation dans les faits s’est révélée tout aussi pauvre que par le passé. Cela résulte en partie du caractère minoritaire des gouvernements sociaux-démocrates dans l’ensemble des pays membres de l’UE, mais aussi de l’impuissance et de l’isolation des élites sociale-démocrates élues ou travaillant à Bruxelles, par rapport à leurs homologues nationales. Celles-ci restent en effet prises dans une gouvernance multi-niveaux qui encourage la compétition économique entre Etats plutôt que la coopération. Au fond, la crise a permis de mesurer l’écart flagrant entre le « souhaitable social-démocrate » au niveau de l’UE et le « possible institutionnel » que son régime politique permet.

La fonction discursive de l’UE pour les gouvernants sociaux-démocrates s’en trouve déconstruite. Selon Bailey, le niveau européen permettait jusque-là de maintenir vivante la foi de leurs électeurs dans les solutions de centre-gauche. Si ces solutions n’étaient pas mises en œuvre au niveau national, il était toujours possible d’invoquer l’UE, en la présentant à la fois comme un obstacle extérieur au manque de réussite local, et comme un espace essentiel à conquérir. La crédibilité de cette dialectique devenant de plus en plus douteuse, les sociaux-démocrates pourraient être forcés à choisir entre une stratégie de repli (au risque de provoquer un tournant nationaliste en contradiction avec l’ethos des élites sociale-démocrates) ou de renoncement à promouvoir des solutions socioéconomiques de centre-gauche (au risque de ne plus se différencier de leurs concurrents).

En tout état de cause, l’intégration européenne fonctionne désormais comme un piège. Nous l’avons décrit avec Mathieu Vieira comme un « pacte faustien », auquel s’est ajouté celui noué avec une économie de la connaissance parée de toutes les vertus. Dans les deux cas, il s’agissait de retrouver un espace géographique et un secteur économique adaptés à un nouveau productivisme socialement inclusif, alors que les sacrifices consentis contribuaient en fait à renforcer la configuration néolibérale du capitalisme. L’économiste Magnus Ryner offre une lecture similaire lorsqu’il décrit le suivisme de la « troisième voie » des années 1990 par rapport à un modèle américain de croissance qui n’était pas reproductible dans les frontières de l’UE, ne serait-ce qu’en l’absence d’une monnaie hégémonique comme le dollar.

Fondamentalement, la fuite en avant dans les pactes faustiens n’est que le reflet des contradictions du projet social-démocrate par rapport à l’évolution du capitalisme depuis la fin de l’ère fordiste. Outre les facteurs intérieurs et communautaires, c’est donc l’économie politique de la famille sociale-démocrate en tant que telle qui explique son incapacité à offrir une alternative au néolibéralisme en crise. Le rapport aux mouvements sociaux est à inclure dans cette problématique, George Ross démontrant comment les sociaux-démocrates ont perdu le lien précieux qu’ils avaient avec les mouvements de contestation de la société dont ils ont pourtant contribué à stimuler l’existence. Ils ne sont plus des interlocuteurs crédibles pour ceux qui recherchent, sous des formes évolutives, protection et émancipation par rapport au « désencastrement » des relations économiques.

Crise terminale du projet, mais pas des partis ?

L’ouvrage donne finalement plutôt raison au politiste Ashley Lavelle, à qui nous avons confié la postface de ce travail collectif. Dans un livre paru avant que la crise n’éclate [4], ce dernier soutenait que si les partis sociaux-démocrates n’étaient pas morts, leur projet défini après-guerre l’était. Il faut croire que les causes structurelles de cette observation sont si profondes, si puissantes, qu’une crise de la magnitude de celle de 2008 n’a pas suffi à les contrecarrer, alors même qu’elle ouvrait une fenêtre d’opportunité aux sociaux-démocrates pour prouver leur capacité à restaurer la « primauté démocratique du politique ».

Si les systèmes politiques en vigueur laissent aux partis sociaux-démocrates encore assez de ressources pour se préserver institutionnellement, les trois exemples évoqués au début de cette chronique illustrent également le fait que la crise peut accélérer leur déstabilisation, au point de menacer des positions acquises de longue date dans leurs espaces nationaux respectifs.

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Notes

[1] Voir George Hoare et Nathan Sperber, Introduction à Antonio Gramsci, Paris, Editions La Découverte, 2013. La « crise organique » suppose un basculement de rapport de forces entre groupes dominants et subalternes, qui n’est pas encore observable.

[2] Un parti « pivot » recherche prioritairement à obtenir des postes au sein de gouvernements dont la formation s’avère souvent dépendante de son soutien (« office-seeking »). Il peut ainsi compenser une taille électorale éventuellement modeste par un rôle de « faiseur de rois » indispensable.

[3] La présentation de l’ouvrage par l’éditeur est disponible en suivant ce lien : http://www.manchesteruniversitypress.co.uk/product=9780719091957

[4] Ashley Lavelle, The Death of Social Democracy, Aldershot, Ashgate, 2008.





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