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Commentaire n° 303, 15 avril 2011

Moyen-Orient : des alliés en plein désarroi

Par Immanuel Wallerstein  |  22 avril 2011     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Ces cinquante dernières années, la politique des Etats-Unis au Moyen-Orient s’est bâtie sur des liens très étroits avec trois pays : Israël, l’Arabie saoudite et le Pakistan. En 2011, les Etats-Unis sont en désaccord avec ces trois pays, et de manière profonde. Ils connaissent également des dissensions publiques avec la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, la Russie, la Chine et le Brésil quant aux politiques à mener dans la région. Il semble que personne ne soit d’accord avec eux ou prêt à suivre leur leadership. On peut percevoir la frustration angoissée du Président, du Département d’Etat, du Pentagone et de la CIA face à une situation qu’ils voient devenir de plus en plus hors de contrôle.

La raison pour laquelle les Etats-Unis ont créé une alliance aussi extraordinairement étroite avec Israël est matière à beaucoup de débats. Ce qui est clair, c’est que pendant de nombreuses années, cette relation n’a cessé de se resserrer, toujours plus sur des positions israéliennes. Israël a pu compter sur l’aide financière et militaire américaine et sur le veto jamais pris en défaut des Etats-Unis au Conseil de sécurité des Nations unies.

Ce qui se passe maintenant, c’est que la classe politique israélienne et ses soutiens américains n’ont cessé de dériver à droite. Israël est inflexible sur deux choses : le report ad vitam æternam de négociations sérieuses avec la Palestine et l’espoir que quelqu’un bombardera les Iraniens. Obama a bougé dans l’autre direction. Il le fera autant que la politique interne américaine le lui permettra. Les tensions sont fortes et Nétanyahou prie, si tant est qu’il prie, pour une victoire républicaine à la présidentielle américaine de 2012. La crise pourrait toutefois se produire avant, lorsque l’Assemblée générale des Nations unies votera la reconnaissance de la Palestine comme Etat membre. Les Etats-Unis se trouveront dans une position perdante en devant se battre contre cette résolution.

L’Arabie saoudite a entretenu une relation intime avec Washington à partir de la rencontre du Président Franklin Roosevelt et du Roi Abdoul Aziz en 1943. Ensemble, ils étaient en mesure de contrôler la politique du pétrole à l’échelle planétaire. Ils collaborèrent en matière militaire et les Etats-Unis comptèrent sur les Saoudiens pour garder un œil sur les autres régimes arabes. Mais aujourd’hui, le régime saoudien se sent très menacé par la deuxième révolte arabe et très contrarié par l’entrain manifesté par les Etats-Unis à autoriser le renversement de Moubarak par sa propre armée. Il l’est également par les critiques, aussi modérées soient-elles, formulées par les Etats-Unis sur son intervention au Bahreïn. Les priorités des deux pays sont maintenant assez divergentes.

A l’époque de la Guerre froide, quand les Etats-Unis considéraient l’Inde comme bien trop proche de l’Union soviétique, le Pakistan gagna leur plein soutien (et celui de la Chine), peu importe quel était le régime en place. Ils travaillèrent ensemble pour aider les Moudjahidines en Afghanistan et contraindre les troupes soviétiques à se retirer. Ils ont vraisemblablement œuvré de concert pour juguler le développement d’Al-Qaïda. Mais deux choses ont changé : dans un contexte post-Guerre froide, les Etats-Unis ont, au grand dam du Pakistan, développé des relations bien plus chaleureuses avec l’Inde ; et le Pakistan et les Etats-Unis s’affrontent sur la façon de gérer la montée en puissance continue d’Al-Qaïda et des talibans au Pakistan et en Afghanistan.

L’un des objectifs majeurs de la politique étrangère des Etats-Unis depuis la chute de l’Union soviétique a consisté à empêcher les pays d’Europe occidentale de développer des politiques autonomes. Mais aujourd’hui, c’est ce que sont en train de faire les trois grandes nations que sont la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne. Ni la ligne dure de George W. Bush ni la diplomatie plus douce de Barack Obama ne semblent pouvoir ralentir ce mouvement. Le fait que la France et la Grande-Bretagne demandent désormais à l’Amérique d’exercer plus activement son leadership dans la lutte contre Kadhafi et que l’Allemagne dise exactement le contraire est moins important que le fait que tous les trois disent ces choses-là très haut et très fort.

La Russie, la Chine et le Brésil jouent tous trois prudemment leurs cartes quand il en va de leurs relations avec les Etats-Unis. Ces jours-ci, tous trois s’opposent aux positions américaines sur à peu près tout. Ils ne vont certainement pas jusqu’au bout (comme recourir au véto au Conseil de sécurité) car ils savent que les Etats-Unis peuvent encore griffer. Mais ils ne veulent pas coopérer. Le fiasco du récent déplacement d’Obama au Brésil, où il avait espéré obtenir de la Présidente Dilma Rousseff une nouvelle orientation qu’elle lui a refusé, montre le peu d’influence à présent des Etats-Unis.

Enfin, la politique interne américaine a changé. La politique étrangère bipartisane est rangée au rayon des souvenirs. Désormais, quand les Etats-Unis partent en guerre, comme en Libye, les sondages d’opinion montrent qu’environ 50% seulement de la population les soutiennent. De plus, des dirigeants politiques des deux bords reprochent à Obama d’être soit trop faucon soit trop colombe. Ils n’attendent qu’une chose : se jeter sur lui au premier revers venu. Ce qui peut avoir pour conséquence de le forcer à une escalade tous azimuts de l’engagement des Etats-Unis et, ce faisant, d’exacerber les réactions négatives de tous les anciens alliés.

Madeleine Albright appela, dans une expression fameuse, les Etats-Unis la « nation indispensable ». Ce pays est toujours le géant de la scène internationale, mais un géant au pas lourd, ne sachant pas vraiment où il va et quel chemin prendre. Une bonne mesure du déclin des Etats-Unis est de constater jusqu’où ses alliés jadis les plus proches sont prêts à défier ses souhaits et à le dire très publiquement. La mesure du déclin des Etats-Unis est de voir à quel point ce pays ne se sent pas capable de dire publiquement ce qu’il fait et d’insister pour dire que tout est vraiment sous contrôle. Les Etats-Unis viennent de devoir « cracher » une très grosse somme d’argent pour organiser la sortie de prison d’un agent de la CIA au Pakistan.

La conséquence de tout cela ? Bien plus d’anarchie dans le monde. Qui tirera profit de tout ceci ? A l’heure actuelle, la question reste très ouverte.

 

 

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.





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