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Poursuivre et approfondir le débat sur la démondialisation

Par Christophe Ventura  |  1er septembre 2012     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Le thème de la démondialisation a fait irruption sur la scène publique et médiatique au cours de l’année 2011. Il stimule, depuis, un débat au sein de la gauche de transformation sociale et du mouvement altermondialiste [1].

La démondialisation serait-elle le nom d’un projet politique fondé sur l’idée que, face à la crise systémique du capitalisme, il conviendrait d’entrevoir des réponses nationales dans le cadre des Etats au détriment de nouvelles solidarités de classe à construire à l’échelle internationale ?

En réalité, la démondialisation est une invitation à penser la dialectique entre les deux dimensions. Et ce, à partir d’une réflexion axée sur une question généralement délaissée par les mouvements sociaux et une partie significative de la gauche politique : l’Etat. Dans le régime capitaliste, ce dernier et ses formes de gouvernement constituent un ordre politique et juridique au service de la propriété, du capital et des intérêts des classes dominantes. Mais, dans le même temps, la conquête de l’Etat représente un enjeu de lutte démocratique permanente dans nos sociétés. A travers elle et la transformation progressive de l’ordre étatique, les forces politiques peuvent, si elles s’appuient sur l’implication continue de la souveraineté populaire dans cette dynamique, imposer des limites au pouvoir économique et financier et œuvrer à la prise en charge de revendications émancipatrices pour toute la société et l’intérêt général international.

En se plaçant dans cette perspective, la démondialisation fait l’hypothèse que des Etats, dont les gouvernements « installeraient la politique au poste de commandement face aux marchés » [2], seraient en mesure d’entamer l’hégémonie géopolitique et géoéconomique du capitalisme financier en mettant en place des politiques coopératives et restrictives quant à la liberté des mouvements de capitaux et au libre-échange. Et ce, dans le cadre de leurs périmètres territoriaux propres et des coopérations, traités ou accords internationaux dans lesquels ils sont engagés. Ce faisant, ils amorceraient alors un processus d’accumulation de forces politiques s’appuyant sur l’implication populaire face à la pression des pouvoirs économiques et financiers. Celui-ci permettrait, en retour, d’approfondir la transformation du modèle économique et d’imposer, aux échelles régionale et internationale, un rapport de forces entre le capital et les peuples plus favorable à ces derniers.

L’orientation stratégique portée par la démondialisation s’inscrit dans une analyse du « système-monde » et du rôle des Etats dans ce dernier. Le « système-monde » se définit tout à la fois comme un système économique caractérisé par un régime d’accumulation sans fin du capital et un système de relations interétatiques de plus en plus interdépendantes dans lequel sévit une concurrence permanente entre les Etats pour capter des capitaux ultra-volatiles pouvant désormais se déplacer à la vitesse de la lumière.

La combinaison entre ces deux dynamiques - régime d’accumulation et relations interétatiques - en façonne les évolutions courtes et longues. Ici, la démondialisation invite à penser conjointement le régime d’accumulation du capital et la stratégie des Etats face à lui. Elle affirme que les nations étant de plus en plus interdépendantes dans le cadre de la mondialisation, l’action des Etats peut parfaitement influencer de manière concrète dans le sens d’une transformation progressiste.

Elle se donne pour horizon la construction progressive d’une nouvelle organisation du commerce international. Dans ce cadre, et dans le même mouvement, il s’agit de penser les relations entre les nations, les nations et les grandes régions du monde, les grandes régions entre elles, les nations et la toile formée par ces grandes régions. De ce point de vue, la démondialisation ne saurait se résumer à une simple opposition entre « question nationale » versus « question mondiale ».

Les structures du capitalisme sont façonnées par ce frottement permanent entre l’accumulation du capital et les stratégies d’Etat. De ce point de vue, ces structures sont différentes dans le temps et dans l’espace. L’accumulation est toujours assise sur une production spatiale et sociale réalisée au sein d’un territoire. Autrement dit, c’est en premier lieu dans le cadre des espaces structurés par les Etats, leurs services publics, leurs infrastructures, via leurs politiques fiscale, bancaire, etc., que le capital trouve sa première source d’accumulation, qu’il reproduit ensuite pour en projeter le surplus dans la finance. Pour le pire ou pour le meilleur, l’orientation politique et économique d’un Etat peut avoir une influence structurelle sur le développement du capital, ainsi que sur son emprise sur la société.

La démondialisation cherche ainsi à analyser le rôle de l’État dans ces processus et à penser la façon dont il pourrait au contraire constituer un point d’appui pour les propositions portées par le mouvement social et les mobilisations qu’il construit. Pour ce faire, elle reconnaît que les divergences qui peuvent exister entre Etats sur la scène internationale constituent l’un des moteurs – pas le seul bien sûr – de la mondialisation néolibérale. Fondées sur un rejet de la domination des marchés financiers et du libre-échange, de telles divergences pourraient influencer le cours du système-monde vers une orientation plus favorable aux revendications populaires.Et ce, étant entendu qu’il ne s’agit pas de décréter une délégation aux Etats des résistances à l’ordre capitaliste, mais de construire une articulation dynamique entre mouvements sociaux, forces politiques, et actions de gouvernements face à ce dernier.

De ce point de vue, la réflexion sur la démondialisation interpelle de larges secteurs des mouvements sociaux et de la gauche politique sur un ensemble de problématiques incontournables pour construire « un autre monde possible » : rôle de l’Etat dans la mondialisation et la construction d’un rapport de forces politique à l’échelle internationale face au capital, stratégie de conquête du pouvoir d’Etat pour le transformer, etc.

La démondialisation constitue une orientation qui vise à reprendre concrètement à la sphère économique et financière, par le biais de l’action politique comme par celui de l’implication populaire, les énormes pouvoirs qu’elle a accaparés parce que les instances politiques les lui ont délibérément abandonnés.

Un certain nombre d’expériences sont en cours dans ces domaines depuis une décennie, notamment en Amérique latine. Elles promeuvent des politiques largement portées par le mouvement altermondialiste (souveraineté alimentaire, retrait partiel des institutions financières internationales, maîtrise nationale des ressources naturelles, construction d’outils financiers et monétaires régionaux, etc.).

Articulant l’échelon national et l’échelon régional, toutes sont fondées sur une stratégie commune dans laquelle les gouvernements sont les instruments de ruptures concrètes face à l’hégémonie libérale, et les mobilisations sociales le moteur démocratique permettant aux Etats d’affronter, en amont et en aval, le pouvoir des oligarchies nationales et leurs relais internationaux.

La réflexion sur la démondialisation ouvre également un chantier de longue haleine. Dans le cadre d’une guerre de positions face aux forces du capitalisme financier, quels sont les niveaux de contrôle démocratique pertinents des politiques publiques et des marchés financiers ? Comment articuler les déplacements de souveraineté au-delà du cadre de l’Etat national - et de la logique territoriale qui lui est propre - et leur contrôle démocratique ?

Le mouvement d’interdépendance des économies nationales a engendré un processus d’internationalisation croissante des politiques des Etats et des relations entre eux dans le système-monde - une renégociation de la puissance -. Il existe aussi de nouvelles problématiques qui demandent une régulation commune des Etats car elles ne sont pas gérables dans le cadre exclusivement national : conflits, climat, pollution, criminalités organisées, etc.

Ce que cherche à établir la démondialisation, ce sont les bons niveaux d’intervention et d’alliances tactiques et stratégiques, sujet par sujet, thème par thème. Pour remplir l’ensemble de ces objectifs, constitue-t-elle un programme concret ? La démondialisation comporte plutôt des éléments programmatiques. En font partie des mesures disponibles et opérationnelles contre les délocalisations, la suprématie de l’actionnaire dans l’entreprise ; d’autres pour le renforcement du pouvoir des salariés dans l’entreprise et sur le territoire, la convergence des normes sociales et environnementales, des formes de protectionnisme solidaire, le contrôle des investissements et des mouvements de capitaux, etc.

Ces pistes nécessitent des développements importants (notamment s’agissant de la définition d’un modèle de production et de consommation alternatif), ainsi qu’une articulation à la question du contrôle des moyens de production par les travailleurs [3].

Ces questions doivent être approfondies pour que la démondialisation puisse devenir à terme un véritable projet politique et une méthode permettant aux acteurs politiques, sociaux et intellectuels de la transformation, de solidariser des forces sociales capables de se mobiliser pour développer un réel rapport de forces contre les oligarchies et le capitalisme financier.

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Notes

[1] Ce texte s’appuie sur une contribution de l’auteur à l’ouvrage Démondialiser ? , Louis Weber (coord.), Editions du Croquant/Espaces Marx, collection “Enjeux et débats”, Paris, 2012. Issu d’un colloque organisé par Espaces Marx en mars 2012, cet ouvrage permet de disposer d’une synthèse des positions existantes au sein de la gauche et du mouvement altermondialiste sur la démondialisation.

[2] Selon l’expression souvent utilisée par Bernard Cassen.

[3] Lire Pierre Rimbert, « L’histoire de repasse pas les plats », Le Monde diplomatique, avril 2012.





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